‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 221 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

Je viens de dire comment, en présence de la doctrine de la liberté de conscience, les idées morales basées sur l'idée de sacrifice avaient perdu de leur autorité. Dans les classes riches, où la femme jouit personnellement de toutes les garanties désirables, elle ne peut considérer l'obéissance au mari que comme un sacrifice. L'action de la littérature, si puissante sur les femmes oisives, ne peut d'ailleurs que les porter de jour en jour a se révolter contre cet abandon de leur autonomie personnelle, qui leur paraît sans motif.

Les habitudes d'individualisme économique ont, dans les classes ouvrières, des conséquences analogues pour le mariage. Si, vers le sommet de l'échelle sociale, la femme éprouve un besoin plus vif de liberté, au bas de cette échelle, les nécessités de la protection deviennent plus lourdes pour le mari. La destruction des corporations a rendu l'apprentissage des enfants onéreux et difficile. Ils étaient autrefois la caisse d'épargne du travailleur; il s'était imposé pour eux bien des sacrifices, mais il pouvait espérer qu'il en retrouverait le prix dans l'avenir et que ses enfants seraient le soutien de sa vieillesse. Cette espérance s'affaiblit et ce soutien devient plus aléatoire chaque jour. L'agitation industrielle mobilise en quelque sorte les individus et sépare les familles ; l'enfant suit d'ailleurs rarement la même profession que son père ; les nécessités du travail les éloignent l'un de l'autre, et le travailleur, accablé d'ans et de fatigues, doit renoncer à recevoir les soins pieux delà génération qu'il élève, et la légitime récompense de sa sollicitude.

De vicieux procédés de concurrence, au moyen desquels on a mis dans certains corps d'état l'intérêt du cé-

libataire en lutte avec celui du père de famille, et par lesquels on a tenté d'obtenir l'abaissement du salaire, portent aujourd'hui, par d'autres motifs, les ouvriers à reculer devant les conséquences du mariage ; et les crises industrielles fréquentes et les chômages sont essentiellement antipathiques à la contractation d'un engagement aussi sérieux et aussi stable.

A quelque point de vue que l'on étudie la société, on reste frappé de ce fait qu'aux extrémités de l'échelle sociale les classes les plus influentes par le nombre ou par l'intelligence sont frappées d'incapacité pour la conservation de l'ordre, et que sous la pression du mouvement qui s'accomplit dans les idées et dans les faits, dans les sentiments moraux ou dans les intérêts matériels, elles se séparent fatalement de l'organisation antérieure et se mettent en scission ouverte avec les institutions que le passé nous a léguées.

Le seul élément conservateur est aujourd'hui dans les classes moyennes en instruction et en richesse, c'est-à-dire moyennes en raffinement physique et moral.

C'est là une vérité que des esprits éminents ont depuis longtemps reconnue : elle est hors de doute et ressort à priori comme une conséquence du principe d'égalité devant la loi. Ce principe oblige en effet le législateur à formuler les lois pour les convenances de cette classe moyenne afin d'éviter les chocs et d'obtenir les moindres écarts entre la législation et les idées ou les besoins.

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