‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 222 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

Les classes moyennes étant les seules dont les sympathies et les intérêts soient favorables aux institutions établies, il serait convenable d'examiner si le gouvernement de ces classes est possible. Cet examen trouvera sa place dans Pétude de notre situation politique, et je ne puis y consacrer ici plus de quelques lignes. Les essais impuissants tentés en vue de constituer ce gouvernement ont d'ailleurs montré toutes les difficultés d'une telle entreprise, et l'on ne saurait trop tôt rompre avec les préjugés du vieux libéralisme, et renoncer à ce sujet à dés espérances illusoires.

Pour maintenir une influence gouvernementale, régulière et durable, il faut une cause finale et une cause première, ou, tout au moins l'une ou l'autre; il faut enfin justifier le pouvoir ou l'imposer, conquérir l'assentiment ou posséder la force.

L'assentiment s'obtient par une action conforme à la fin des sociétés humaines. Ce but ultérieur est l'accomplissement parfait de la fonction de l'humanité. Le progrès dans cette direction se confond avec celui du bienêtre et de la moralité des hommes, et justifie seul un gouvernement en le rendant utile. Or, pour suffire à cette cause finale, les classes moyennes manquent de ces deux aiguillons, l'intelligence des aristocraties et les intérêts de la démocratie. La destinée de ces classes est d'être toujours devancées, en besoin d'idéal par les uns, en besoin de bien-être par les autres. Leur pouvoir est ainsi privé de justification théorique et pratique; il est insuffisant à produire le progrès politique ou moral, économique ou religieux, et ne saurait satisfaire à ce double aspect d'un même but : la connaissance

de la vérité, le gouvernement de la terre; à cette double nécessité de la vie sociale : la recherche de l'absolu, l'exploitation de la nature.

Pour s'imposer, les classes moyennes sont privées à la fois des éléments essentiels de la force : le nombre ou l'intelligence. Ainsi la même cause qui rend leur influence politique injustifiable les rend impuissantes et ne leur permet pas de maintenir leur pouvoir.

Dans le livre suivant je reviendrai sur ces caractères et j'en apprécierai le sens intime et la valeur ; ici je n'ajouterai qu'un mot, c'est que l'arrivée des classes moyennes au pouvoir est toujours le signe de leur dissolution prochaine , bien loin d'être celui d'une prépondérance durable. Quand un tel phénomène apparaît dans l'histoire, on ne tarde pas à voir la société se diviser en deux camps que la disparition des éléments intermédiaires rend irréconciliables. Ces éléments, si nécessaires pour amortir les chocs qui se produisent au sein de l'organisation sociale, ne doivent leur conservation qu'à leur obscurité. Privés de force et d'initiative, ils sont amoureux de la paix en raison de leur infériorité dans la lutte, et cette infériorité même doit leur faire éviter le grand jour et les dangers du pouvoir.

Aussi, quand elles ont oublié ces règles de prudence, les classes moyennes ne tardent point à se décourager, et bientôt, chacun suivant la logique des sentiments individuels, elles se divisent et cessent de former un corps. Quelques-uns de leurs membres vont chercher la protection, les autres vont chercher la force. Les uns demandent des chefs, les autres des soldats ; et la nation, qu'ils ne savent ou n'osent plus gouverner, se partage

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