LIVRE II. SITUATION MORALE
en une oligarchie dont les uns se font les clients ; en une démocratie dont les autres se font les conducteurs.
Les classes ^moyennes étant absolument impropres aux fonctions gouvernementales et incapables de constituer un pouvoir utile et durable, ces classes étant cependant les seules qui soient douées de l'esprit de conservation et de moralité, c'est-à-dire les seules dont les sentiments et les intérêts soient conformes à l'idéal moral qui a servi de type à l'organisation sociale et au système économique que cette organisation a créé, il se déduit invinciblement de ces prémisses que l'ensemble des idées et des institutions qui constituent notre ordre économique et notre ordre moral est conduit à néant faute d'un élément politique apte à maintenir l'harmonie qui doit subsister entre ces deux ordres.
Je dois remettre, ainsi que je l'ai dit plus haut, au livre suivant l'étude des causes et des effets de cette situation. Dans ce livre, j'examinerai le caractère des relations qui s'établissent au sein de la société entre les diverses passions individuelles, entre les sentiments et les intérêts, les lois et les mœurs, le citoyen et l'État.
C'est alors seulement que je pourrai définitivement établir la nature de l'action que le sentiment familial, la constitution de la propriété, l'organisation du travail, le respect du contrat social et de la tradition, exercent sur les contrats personnels.
Cependant je vais tâcher avant de terminer ce chapitre de faire pressentir, au moyen de quelques considérations générales, l'imprudence qu'il y aurait à se repo-
ser avec sécurité sur l'influence conservatrice de ces forces organiques.
Quand une institution a pour but de combattre ou d'enchaîner une passion ou une volonté future — ce qui est un caractère inhérent au contrat personnel — il ne suffit pas de la justifier par une doctrine et un idéal, de la sanctionner par les mœurs et les lois ; il est encore nécessaire de l'appuyer sur une passion ou un sentiment universel et durable, et de lui trouver ainsi dans le sein de l'homme lui-même une justification et une sanction intérieures qui résultent delà nature essentielle de l'âme.
Jamais un législateur habile n'oublie cette nécessité, jamais il ne néglige d'asseoir les institutions fondamentales sur cet élément de conservation et de durée.
Mais comme le sentiment naturel qui défend l'institution n'agit ainsi que parce qu'elle lui offre seule une satisfaction légitime, qu'elle le contraint en quelque sorte à se manifester dans certaines formes, et gêne ainsi la liberté, il arrive que dès que l'institution se trouve réduite à cet élément unique de conservation, il agit précisément en sens inverse de ce que l'on pouvait en attendre, fait effort pour devenir libre et devient à l'instant même destructeur et révolutionnaire.
Je veux rendre cette vérité plus sensible par un exemple.
Le mariage, indépendamment de la stabilité que lui donnaient Y idéal chrétien et la sanction légale, puisait une grande force dans le sentiment familial. Dans le mariage, l'amour paternel était satisfait, hors du mariage, il était froissé. Ce sentiment si général et si puissant, si conser-