LIVRE II. SITUATION MORALE
vateur, conspirait en faveur de l'institution ; en elle il trouvait un essor , en dehors d'elle il devenait une peine.
Mais si l'idéal du mariage s'abaisse et que la sanction légale s'affaiblisse, de sorte que l'institution cesse à la fois de s'imposer par la force et par l'attrait, qu'arrive-lil? Le sentiment paternel refuse d'en accepter la contrainte, il réclame la liberté, se manifeste en dehors des lois, exige la légitimation des enfants naturels et devient essentiellement révolutionnaire. Bien plus, en afûrmant la légitimité de l'enfant naturel, l'affection paternelle affirme indirectement la légitimité de son origine et conspire, avec toutes les tendances que j'ai déjà signalées, vers l'idéalisation de l'amour. Ce mouvement se fait déjà sentir dans la législation ; il est très-rapide, il s'appuie sur des idées de justice, de responsabilité personnelle et d'égalité : c'est un symptôme très-grave; il est l'indice d'une lésion organique profonde, présage une issue funeste et tend toujours à s'exaspérer.
C'est qu'après l'idéal chrétien il n'est plus qu'une solution morale possible, et que si le législateur persiste dans la doctrine de la liberté de conscience, son devoir est d'en envisager les conséquences avec calme, de les prévenir et de s'y préparer.
Désormais, l'idéal de l'union des sexes est dans l'amour. En lui est une révélation vivante, un droit divin, le plus divin de tous.
Nous avons dit que pour le chrétien le lit nuptial était un autel ; nous dirons ici que eeux-là seuls que Dieu,
que son Verbe créateur, que l'amour appellent, ont le droit d'en approcher. Nous dirons encore que bientôt se lèvera le jour où tout enfant que l'amour enverra dans le monde, y sera reçu comme un gage béni du ciel et chéri de l'humanité, le jour où toute union sans amour sera flétrie comme un mensonge, tout amour sans union pleuré comme un malheur.
Mais un tel idéal appelle bien des modifications préalables. Son premier effet serait aujourd'hui d'anéantir la famille légale.
Or, la constitution de la famille est l'expression d'un sentiment naturel si puissant, si nécessaire à l'humanité, qu'il est douteux qu'elle pût vivre un seul jour en en étant privée. Mais il ne faut point confondre l'organisation de la famille, c'est-à-dire l'union légale du père et de l'enfant — car celle de la mère avec le sien est inévitable — avec les institutions qui règlent leurs rapports. Ces institutions se sont déjà transformées dans l'espace et dans le temps, dans l'histoire et la géographie, de manière à devenir méconnaissables. Certes l'homme d'une nation où les femmes sont esclaves et enfermées, doit avoir plus de peine à concevoir la possibilité de la famille telle que l'ont constituée nos lois et nos mœurs, que nous n'en éprouvons à concilier son existence avec celle de l'amour libre. On peut même affirmer que nulle doctrine ne saurait amoindrir le sentiment de la famille. Cette passion est d'une constance et d'une énergie telles qu'elle se manifeste et s'organise nécessairement : que d'exemples n'en avons nous point sous les yeux? Mais la généralisation de ces faits anormaux imprimerait à la société tout entière une impulsion rapide et dange-