LIVRE IL SITUATION MORALE
qui refuse d'obéir aux conseils de son tuteur, il est absolument inique d'exiger l'obéissance de celui que l'on refuse de protéger, alors qu'on le prive ainsi du moyen de se défendre lui-même.
L'oubli de cette vérité si simple est le signe le plus manifeste et le plus général du chaos intellectuel et moral dans lequel nous sommes momentanément tombés.
La nation tend à se diviser en deux grands partis qui poursuivent l'un et l'autre la plus folle et la plus injuste des utopies.
L'un, en même temps qu'il réclame l'indépendance et la liberté de l'individu, réclame en même temps pour lui la protection de l'Etat.
L'autre, en même temps qu'il exige l'obéissance aux lois de l'Etat et qu'il réclame de l'individu l'abandon d'une partie de sa liberté, refuse d'assurer son existence et de le protéger d'une manière suffisante; il se révolte à ce seul mot de protection par l'Etat.
Il faut cependant que les amants de la souveraineté personnelle y songent : qui dit protégé dit vassal. Il faut aussi que les conservateurs de l'ordre antique le sachent : qui dit suzerain dit ennemi, s'il ne dit pas tuteur.
De même que l'idée religieuse avait été le type du contrat entre le citoyen et l'Etat, le contrat social fut le type de toutes les relations humaines.
Aussi, quels que fussent les termes sociaux qu'il s'agissait d'unir, nous ne rencontrons qu'une formule identique et qui n'offre d'égale à sa monotonie que son inépuisable fécondité.
Ainsi, dans le cercle de leurs relations, que ce soit le prêtre, le chef militaire, l'administrateur, le juge, le
maître, le père, lepoux, le patron, le tuteur, le suzerain..., tous ont le droit d'ordonner, le devoir de protéger.
Que ce soit le fidèle, le soldat, l'administré, le sujet, le domestique, l'enfant, la femme, le salarié, le pupille, le vassal..., tous ont le devoir d'obéir et le droit d'être protégés. Dans cette organisation, le riche lui-même était considéré comme l'administrateur des richesses de tous, et la société reposait tout entière sur cette relation entre la protection et l'obéissance, la sollicitude d'une part, la fidélité d'autre part, la bienveillance et la charité de tous.
Cette règle était une conséquence de la notion même de l'ordre universel, et c'est pour l'avoir si vigoureusement maintenue que le catholicisme est resté, quoi qu'on dise, le véritable et juste représentant du dogme de la chute et de la rédemption.
Tel fut l'idéal de l'ordre dont la déchéance théorique et pratique fut proclamée par nos aïeux.
Comprend-on bien, au sein d'une société semblable, l'effet de ces mots foudroyants : Liberté, Egalité?
Désormais, plus de tutelle et plus de hiérarchie; plus de fidélité, plus de sollicitude, plus de protection et plus d'obéissance. La machine entière était arrêtée ; le souffle qui l'animait n'était plus ; l'huile seule qui en adoucissait les frottements baignait encore ses membres dispersés : c'était la charité, l'amour, le doux précepte , . le flot libre et mobile que la loi n'avait pu renfermer dans ses liens, que la mort de la loi ne pouvait détruire. Ainsi fut le monde, et tout un peuple, sans crainte et sans doute, s'abandonna seul aux chances de