‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 23 sur 228 · LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

amour de soi-même. Chez le peuple français ce sentiment est tellement général et tellement énergique, qu'il lui permet de concevoir et de créer, avec une admirable promptitude , tous les éléments d'une organisation politique provisoire, et de supporter ainsi facilement des secousses et des labeurs qui épuiseraient toute autre nation. Une si vive intelligence de l'ordre est absolument nécessaire à un peuple amoureux du progrès; elle lui donne en lui-même une confiance éminemment favorable à l'esprit d'innovation. C'est à cette faculté que la France doit l'audace avec laquelle elle se jette dans des aventures dont la seule menace effraierait d'autres peuples et les rendrait pour toujours immobiles ; elle lui doit la merveilleuse élasticité dont elle semble douée. Jamais nation n'eut une telle histoire, n'accomplit de tels travaux, n'eut une vie plus agitée. Elle semble infatigable, et nulle autre ne se releva si puissante après de si grands revers, ne guérit si promptement de si terribles blessures, n'oublia sitôt de telles souffrances. Elle possède ainsi les qualités qui font de ses enfants des soldats si précieux ; où qu'elle se trouve, elle a bientôt fait son lit, et dort aussi bien au bivouac que dans un palais. C'est pourquoi, toujours en peu de temps reposée, elle est toujours prête à reprendre sa marche.

Bien loin que ce remarquable sentiment de l'ordre implique une négation de la révolution, il résulte, au contraire, de cette double tendance, une véritable harmonie. Ce n'est, en effet, que dans le mouvement qu'une

si haute faculté peut trouver une manifestation digne d'elle, et sans elle tout mouvement offrirait de tels périls qu'il serait impossible.

On en conviendra, c'est une condition nécessaire pour assurer la réalisation d'une si périlleuse mission et l'achèvement d'une si audacieuse entreprise, qu'un peuple sache au moins assurer sa propre conservation. Cet esprit d'ordre n'est au fond qu'une admirable intuition de la logique ; il en résulte les principaux traits du caractère politique et social de la nation.

C'est à cette aisance facile avec laquelle les mœurs se modifient pour se mettre en harmonie avec les lois, qu'elle doit ce caractère érainent de cosmopolitisme et de sociabilité qui la distingue. C'est à cette logique naturelle qu'elle doit encore cette rigueur avec laquelle elle saisit les rapports vrais des choses, faculté éminemment organisatrice qu'elle a nommée le bon sens, et cette promptitude facile de l'intelligence, qui n'a besoin ni de la réflexion ni du temps, qu'elle a nommée l'esprit. Mais, en raison de ces qualités mêmes, elle épuise bien vite tout ce qu'un système politique entraîne de conséquences bonnes ou vicieuses. Toute expérience pour elle est rapide, et ce qui demande des années d'efforts et d études à d'autres nations, par elle est compris, applique, développé, critiqué, jugé, détruit en quelques jours.

Aussi tout ce qui renferme une contradiction, tout ce qui est conciliation fausse entre des principes opposés, n a chez elle que de faibles chances de durée. Nul système entaché d'éclectisme ne saurait lui convenir, et dans l'essai récent du régime de juillet, elle en a donné Uï *e preuve éclatante.

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