‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 24 sur 228 · LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

L'autorité gouvernementale découlant de la richesse par suite du cens électoral, le pays conclut avec une merveilleuse logique que la richesse était la vertu sociale par excellence, il accepta ce système étrange, et désormais, il n'eut plus d'autre but que de l'acquérir .- Mettre la pratique d'accord avec la théorie, se corrompre ainsi du sommet à la base, pour tout autre peuple c'eût été l'affaire d'un siècle, à lui, quelques années suffirent. Aussi ne faut-il jamais espérer voir en France les mœurs corriger les lois : loin de se neutraliser, elles agissent toujours dans le même sens. Equilibrer des mensonges, c'est là ce que cette noble nation ne peut comprendre, et jamais elle ne pourra se résoudre à croire dans la vie politique à certains principes, tandis que les relations individuelles seront ordonnées par des principes opposés. Une telle distinction est, à ses yeux, la négation même de l'ordre et de l'harmonie. Aussi, est-ce ce sentiment de l'unité morale, ce noble amour de la justice qui fait du peuple français le peuple révolutionnaire et révélateur entre les nations ; il est le pionnier de l'avenir, amant de la vérité vierge et chercheur d'absolu.

Tout gouvernement doit tenir compte de cet esprit spécial à la France, et qui lui donne sa force et sa beauté, comme il produit en elle le mouvement et l'incessante activité.

L'ordre et la révolution s'identifient dans la pensée du pays. Ce sont deux faces d'une même réalité. Tour à tour but et moyen, ils se reproduisent incessam-

ment l'un l'autre et ne sont pour lui que le double aspect d'une seule chose. Ce sont deux entités liées, bien qu'en apparence opposées, deux aspects contraires d'un même être, comme, la forme et l'idée, la phrase et la pensée, l'âme et le corps, le moule et la statue, la matière et l'esprit.

Aussi la révolution n'est-elle que la recherche d'un ordre plus parfait, l'ordre n'a-t-il pour but que de réaliser les formes et les institutions que l'idée révolutionnaire a pensées.

Telle est l'opinion publique calme et persistante, évidente pour tout esprit que l'intérêt ou la passion n'a point aveuglé.

Tel est le génie de la France, telle est sa volonté ; bien plus, en ce siècle rapide où l'espace a des ailes, où la durée n'est plus, où la veille est si loin, où demain est si près, telle est la nécessité.

Aussi entre ces deux grands partis qui ont adopté pour mots de ralliement ces deux expressions de Y ordre et de la révolution, la nalion ne saurait faire un choix exclusif. La faute la plus grande que puisse faire les révolutionnaires ou les conservateurs serait de nier l'ordre ou la révolution. En pareil cas, la France est trop intelligente pour les comprendre.

Ou pour mieux dire, Tordre est toujours dans les besoins du pays, et la révolution est toujours dans son esprit; et ceux-là sont insensés qui, pour la satisfaction de leur égoïsme ou de leurs élans, espèrent obtenir de lui ce divorce entre ses intérêts et ses sentiments.

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