LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION
vin.
Cette faute de confondre la révolution avec le désordre, la prudence dans le progrès, qui n'est que le besoin de l'organiser, avec le regret du passé, et de froisser ainsi toutes les affections du pays, la réaction en ce temps ne l'a point évitée.
L'on peut affirmer que rien ne l'a plus affaiblie, plus séparée de la nation que la haine qu'elle a montrée, non plas seulement contre les révolutionnaires, ce qui eût été peu de chose, mais contre la révolution ellemême. Et, si l'audace de la réaction, allant au-delà de la menace, en venait au point de mettre sérieusement en danger les progrès accomplis dans ces derniers temps, on peut assurer que le moment serait proche d'une explosion inévitable et terrible.
Jusqu'à cette époque la résistance avait rarement commis une telle maladresse ; toujours les hommes du pouvoir avaient, du moins en apparence, respecté l'œuvre du pays; même sous la restauration, bien qu'elle rappelât de cruels souvenirs, nul d'entre eux ne parut songer à mettre en doute les bienfaits et la légitimité des changements qui s'étaient opérés. Si l'on attaquait avec violence les formes et les hommes de la révolution, on en respectait les résultats acquis et l'idée fondamentale de raison et de liberté.
Depuis deux ans il n'en fut point ainsi.
Cela est d'autant plus étrange, et le prétendu parti de l'ordre est d'autant moins excusable d'avoir montré de telles tendances que sa composition même eût dû l'éclairer. Comment! ce peuple résolu, disaient-ils, à
s'arrêter dans la voie de la révolution, ce peuple qui, enfin éclairé sur ses dangers, voulait rester immobile ou prendre une direction nouvelle, ce peuple allait, pour le conduire, choisir à la fois trois guides et trois volontés ennemies.
Mais cela est insensé 1
Ah! la France n'est point inconséquente et légère à ce point. Une telle assertion est une injure gratuite, ignorante de l'intelligence et du bon sens de la nation.
Si le pays eût voulu chercher dans une forme surannée, désormais impossible, un lieu de repos, un refuge contre le progrès et la destinée, ce n'est pas ainsi qu'il eût agi : il n'eût d'abord point donné par 6,000,000 de suffrages une force réelle au représentant de l'empire pour opposer ensuite à ses prétentions une majorité rivale, et pour annuler la volonté rétrograde d'une telle majorité, il ne l'eût point divisée en deux parties égales en nombre, opposées d'intérêts.
Non, son désir eût été plus simple, plus net, plus facile à saisir; entre ces divers partis il eût fait un choix, et dans ce choix il eût persisté, donnant ainsi les moyens d'obéiren même temps qu'il eût commandé.
Du reste je suis las, et je l'avoue, de combattre ainsi durant de longues pages contre des mensonges, car ce ne furent point là des erreurs. Non, non, tous ceux qui se sont écrié que la révolution était condamnée par le suffrage universel du peuple, savaient mieux que personne qu'il n'en était rien. Mais à force de le dire, à force de le répéter sur tous les tons, en tous lieux, ils espéraient conquérir les faibles, effrayer les torts. Ils espéraient tromper et profiter de la nuit dans laquelle ils auraient