LIVRE I er . LES POUVOIRS ET L'OPINION
s'appuyer que sur la manifestation même qui leur en avait donné l'audace, et qui fut l'origine de leur puissance, c'est-à-dire, sur le principe de la souveraineté de ce peuple qui les avait délégués.
Ainsi, les défenseurs nés de tous les gouvernements, les partisans de l'antique autorité, allaient attaquer une forme gouvernementale au nom d'un principe auquel ils ne croyaient pas, au nom d'un principe essentiellement critique, essentiellement destructeur de toutes les traditions qu'ils avaient défendues, qu'ils aimaient encore, auxquelles ils voulaient revenir.
Il n'y avait pas de moyen terme : il fallait accepter la république ou prêcher la souveraineté des majorités.
La révolution en était à ce point qu'on ne pouvait l'attaquer qu'en invoquant ses propres affirmations, et qu'en leur donnant une consécration nouvelle et sans doute déGnitive.
D'autre part, pour sauver le principe même du suffrage universel, la minorité se croyait dans la nécessité d'en retarder l'exercice. En présence des résultats des élections de décembre et de mai , elle pouvait craindre que le peuple ne donnât sa démission de la souveraineté, et ne reniât lui-même toutes les conquêtes de la révolution.
Elle voulait gagner du temps.
Pour cela, elle ne pouvait s'appuyer que sur la constitution ; et, chose étrange, elle se vit ainsi conduite à faire d'un contrat écrit quelque chose de momentanément supérieur au principe avec lequel elle avait attaqué tous les contrats antérieurs, et à opposer pour trois ans une fin de non recevoir à tous les appels au souverain.
Cependant cette contradiction était si flagrante, cet appel était tellement dans Tordre de ses idées, que, si elle avait été vivement poursuivie par la majorité, l'opposition n'eût pu résister sans s'affaiblir et se déconsidérer en reniant tous ses antécédents.
Heureusement la majorité n'avait ni expérience ni résolution sur le nouveau terrain où elle s'était engagée; elle sentait bien qu'elle-même l'avait miné; elle craignait à toute heure de le voir sauter ; elle semblait un enfant qui joue avec la poudre , et tous ses actes révélaient un singulier mélange d'audace et de timidité.
La situation était si fausse qu elle décourageait les esprits les plus énergiques. De part et d'autre, il y eut tendance à se tenir sur le second plan ; nul ne se sentit à son aise pour prendre l'offensive, et nulle allure ne put être nette et décidée, alors que chacun sentait en -attaquant qu'il allait s'appuyer sur un mensonge; les médiocrités, qui d'ordinaire ne voient que la superûcie des choses, osèrent seules se mettre en avant et prirent une certaine influence ; les discussions descendirent à leur niveau; nulle considération lumineuse n'en vint rehausser l'éclat, nul appel à la conscience et à la justice n'y fut écouté; personne n'étant dans la vérité n'eut le droit de l'invoquer; mais tous étant dans le mensonge eurent le droit de s'accuser , et celui-là seul fut applaudi, celui-là seul fut orateur, qui sut manier plus habilement le sarcasme ou l'injure. L'autorité morale de l'assemblée fut considérablement amoindrie, et quelle que fût l'insuffisance du pouvoir exécutif, jamais il ne fut,