‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 37 sur 228 · LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION

des résultats à la fois tristes et comiques , si bien que devant un tel spectacle , suivant que Ton songeait à la vanité des hommes ou à la grandeur de la patrie, on pouvait rire ou l'on pouvait pleurer.

La majorité n'ayant point de doctrine , la loi n'avait pas d'unité; lors du vote d'ensemble, qu'elle fût acceptée ou qu'elle fût repoussée, c'était là presque un jeu du hasard, et dans l'un ou l'autre cas, il ne restait à l'assemblée qu'à regretter les heures perdues ou les travaux accomplis.

Il fut compris que , dans les occasions importantes, on ne pouvait abandonner le sort des projets de loi à ces chances imprévues. Dans la situation que s'était faite la majorité, tout ce qu'il y avait de bon en elle lui devenait plus nuisible qu'utile. Il fallait se résoudre à changer de système ou la vicier complètement. Ce dernier parti fut adopté. On était d'ailleurs entraîné par la logique des précédents, et les moyens étaient d'un emploi facile.

Us ont parfaitement réussi.

Pour calmer les consciences timorées , on fit abus du provisoire. Pour ne pas leur donner le temps de se reconnaître, on fit abus de l'urgence.

Je ne veux point ici me donner le soin de critiquer ce dernier moyen, qui n'est au fond qu'un mode accéléré de confection de la loi. Mais je puis d'autant inoins priver le lecteur du raisonnement par lequel il se justifie, que celui-ci se fait remarquer par une véritable puissance d'invention.

Le voici dans toute sa force.

La loi touche à des intérêts nombreux , à des droits sacrés; quelle que soit la décision prise, elle aura les plus graves conséquences , et l'opinion publique en est vivement préoccupée; cette agitation des esprits peut menacer la tranquillité du pays : voilà pourquoi l'urgence est demandée.

C'est-à-dire :

1° La loi touche à des intérêts nombreux, à des droits sacrés , c'est pourquoi la réglementation de ces intérêts et de ces droits réclame de moindres garanties;

2° La décision prise aura les plus graves conséquences, c'est pourquoi cette décision doit être précipitée ;

3° L'opinion publique doit être profondément modifiée par la loi, c'est pourquoi il est inutile de la pressentir et d'en tenir aucun compte ;

4° Une vive opposition peut se produire, et Ton craint que le respect des lois ne soit oublié ; c'est pourquoi il est convenable de négliger de les entourer à leur origine des formes sévères qui témoignent de la réflexion et leur assurent le respect, etc.

On ne saurait nier tout ce que de pareilles déductions ont de neuf et d'original.

Et, maintenant, que l'on songe au désespoir et à l'obstination d'une majorité que le fouet vengeur d'une inexorable nécessité force à voter que 2 et 2 font 5 !

Que l'on songe à la stupéfaction, à la colère, aux attaques de nerfs, si Ton veut, d'une opposition réduite à désapprendre sa raison pour accepter cette vérité nou-

velle.

Page 1