LIVRE I er . LES POUVOIRS ET L'OPINION
forts tendaient uniquement à l'obtenir passent du camp du mouvement dans celui de la conservation.
S'ils ne perdent point de vue le but qu'ils s'étaient proposé ; s'ils n'oublient ni leurs premiers sentiments, ni le respect des vérités qu'ils ont aimées, une telle conduite, loin de nuire à la cause du progrès, ne peut que la servir.
Quel est, en effet, le rôle normal du parti conservateur?
A moins de nier l'utilité de l'existence et des travaux antérieurs de l'humanité, on doit penser que le progrès ne s'aurait s'accomplir que dans un certain ordre, avec une certaine lenteur et dans de certaines conditions.
Choisissons un exemple.
Aux époques où les voies de communication pouvaient être à tout moment interrompues par les tempêtes ou par la guerre, un peuple n'eût pu proclamer le principe du libre échange sans s'exposer a se priver des objets les plus nécessaires. Afin d'assurer sa consommation, il lui fallait de toute nécessité protéger, pendant les instants où les routes étaient ouvertes, les industries qui ne pouvaient soutenir la concurrence étrangère, et dont il voulait cependant employer les produits quand ces routes étaient fermées.
L'application de la théorie du libre échange suppose donc que la science et le sentiment de la fraternité ont fait de telles conquêtes, que les obstacles naturels et l'antagonisme des nations, soient par eux subalternisés et vaincus.
Tout effort pour l'imposer avant que de tels résultats soient acquis serait donc inutile, et s'il allait jusqu'à
provoquer la guerre, il serait même contradictoire, puisqu'il tendrait à réveiller ainsi le sentiment des luttes internationales au milieu desquelles ce progrès est impossible.
Il n'en est pas moins utile cependant qu'une telle vérité soit annoncée, puis enseignée par ceux dont la pensée va plus vite que le temps et que l'humanité. Rien ne se fait qu'en vue de l'idéal, lui seul est vainqueur et lui seul est puissant. C'est ainsi que l'inconnu prend une forme vague encore et devient l'espérance; c'est lui qui console dans les maux du présent, et c'est de lui que vient la force qui crée les conditions dans lesquelles il sera possible.
Mais vouloir, avant que ces conditions soient remplies, imposer les formes de l'avenir à un peuple dont l'état présent ne saurait les supporter, c'est une tyrannie d'autant plus dure, que non-seulement il n'en ressent que les douleurs, mais encore qu'il n'en conçoit pas les motifs, et que cet amour de l'idée dépourvu d'intelligence et de mesure lui semble un mensonge.
La première condition du progrès, c'est qu'il soit accepté.
Il faut au moins pour cela qu'il soit compris, Sinon, il a tous les caractères de la violence. Or, le but normal de la résistance est de retarder le progrès jusqu'à ce qu'il devienne acceptable, et de lui ôter le caractère de paradoxe et de violence qui lui serait si nuisible en révoltant contre lui les esprits et les cœurs.
La destinée de la résistance est donc d'être vaincue. Sa mission est de préparer et d'assurer sa propre défaite.