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LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

C'est encore que toute loi qui présente ces caractères est une loi d'injustice.

Nous vivons tous en effet dans deux grandes catégories : le temps et l'espace.

Dans la société, l'espace doit s'entendre du nombre ; car c'est du nombre des citoyens qu'elle tire sa grandeur, son étendue morale, pour ainsi dire.

Or, une loi d'exception, par cela seul qu'elle divise ce nombre, est antisociale ; par cela qu'elle est dirigée contre quelques-uns à l'exclusion des autres, et par cela qu'elle est faite en vue de circonstances déterminées, elle ne peut durer qu'un certain temps: c'est une loi provisoire.

De même, une loi provisoire, par cela seul qu'elle est faite en vue de circonstances passagères, est dirigée contre un petit nombre de citoyens : c'est une loi d'exception.

Les unes et les autres sont également contraires au principe de l'égalité devant la loi, lequel non-seulement domine le droit législatif et le limite, mais encore, est si profondément écrit dans le cœur de tous les Français, que sans lui tout respect de la loi devient impossible.

Pourrait-on respecter l'acte qui viole ce qu'on respecte et doit respecter le plus ?

C'est pourquoi si l'on veut que la loi soit vénérée, il faut avant tout songer à la rendre vénérable. Le respect ne se commande point ; et, même dans les choses qui se commandent, il ne saurait y avoir obéissance à des ordres contradictoires.

Non-seulement toute loi qui viole la conscience ou la

raison ne peut être respectée, mais ce serait un grand malheur qu'elle pût l'être, car il faudrait alors mépriser la raison ou la conscience.

J'avoue, cependant, que, dans de certaineslimites.il est impossible que les lois n'aient point un caractère exceptionnel et provisoire.

Ce sont là des imperfections qui ne sauraient être absolument évitées ; elles sont indépendantes de la volonté du législateur, et tiennent à la faiblesse humaine.

Une loi qui ne serait dommageable à aucune classe de citoyens, et qui n'en favoriserait aucune, aurait précisément ce caractère de n'être pas exceptionnelle ; mais alors elle serait éternelle ; elle serait en effet la justice absolue et ne pourrait changer.

De même une loi qui durerait toujours serait l'expression même de la justice, et l'on pourrait af Armer qu'il n'est en elle aucun vice d'exception.

Ce sont là des absolus que l'on ne peut réaliser, et ce serait une étrange exigence que de réclamer de tels résultats des travaux législatifs les plus sincères.

Mais que des législateurs acceptent librement l'injustice et l'imperfection ; que, loin de s'étudiera enlèvera la loi ce caractère d'exception et de provisoire (c'est tout un), ils se complaisent à le lui donner ; qu'ils fassent du vice même de la loi le caractère essentiel et l'objet de la loi : voilà ce que j'appelle monstrueux et coupable ! Voilà ce qui tend, plus que toutes les propagandes négatives, à faire haïr la société, mépriser les hommes, et dédaigner les lois !

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