LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION
Je ne connais rien au monde de plus révolutionnaire, dans le sens le plus mauvais que Ton s'efforce de donner à ce mot, qu'une telle conduite et qu'une telle impéritie.
Car, il faut y songer, l'autorité de la loi c'est le dernier morceau déciment de lasociété. Faible ciment, je le sais, et de peu de durée. J'en parlerai plus loin et ne veux rien cacher, ni les dangers, ni les espérances, ni les nécessités.
Mais, à votre point de vue, vous qui craignez ces dangers, qui n'avez point cet espoir, qui ne comprenez pas cette nécessité! Que deviendrez-vous le jour où la loi sera chassée de vos propres cœurs, où vous ne trouverez pour elle dans vos propres consciences que ces sentiments de révolte et de mépris dont vos adversaires, dites-vous, sont déjà possédés?
Or, sachez-le bien, ce n'est pas seulement sur les autres que vous agissez, c'est surtout sur vous-mêmes; c'est ainsi que vous vous pénétrez de cet esprit critique et dissolvant qui n'est que la révolution même, sous sa forme la plus destructive.
Il en est qui prêchent en paroles, vous prêchez en actions, ô réactionnaires imprudents, et vous les dépassez d'autant que les réalités sont au-dessus des désirs !
Si quelque chose peut en effet tendre à discréditer la loi, c'est ce caractère commun aux lois provisoires et aux lois d'exception , et qui suffit seul à constater l'identité de leur nature, qu'elles se produisent sur-
tout dans les plus mauvais jours des luttes de partis.
Ce ne sont point des lois, ce sont des armes !
Ce ne sont plus des vérités et des prescriptions, ce sont des moyens et des expédients.
Au lieu de dominer les hommes et les choses, elles sont dominées par les passions, et déterminées par les événements.
Elles ne sont plus des règles , elles sont des résultats. .
Elles ne sont au-dessus de rien, elles sont au-dessous de tout.
Mais comme elles ont avec les autres lois un nom commun, une commune origine, des exécuteurs communs ; institutions, pouvoirs, agents, tout est enveloppé dans la même réprobation.
Ce sont là depuis longtemps des vérités banales; nul ne les ignore, et cependant à l'heure des tentations nul n'y songe.
Il est toutefois une distinction à faire entre l'exception et le provisoire dans la loi.
L'exception directe est plus brutale, plus violente.
Le provisoire est tout aussi nuisible, il est plus hypocrite.
L'une est injuste avec cynisme, on sait à quoi s'en tenir, l'autre met un masque et voudrait se cacher.
Ce sont des assassins! ils tuent tous deux, l'un avec le couteau, l'autre avec le poison.
Songez à ceci.
Lorsque de tels moyens sont employés par ceux que l'on accuse d'attaquer la société, ils restent au moins ce qu'ils sont et doivent être aux yeux de tous : des armes