LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION
pies leur donnent l'auguste mandat de les servir, ils mettent leur gloire plutôt à s'imposer qu'à se faire accepter, et tous veulent se dire maîtres quand ils ne sont que serviteurs. C'est pourquoi bientôt le regard du souverain se détourne d'eux, et pour avoir voulu se rendre nécessaires, ils tombent précipités du pouvoir qui leur avait été donné. Ces grandes leçons se succèdent en vain; les partis persévèrent dans leur égoisme, ils persistent à considérer les champs inûnis de l'idée comme leur patrimoine. Seuls ils veulent y moissonner, et jamais ils ne distinguent l'intérêt des individus, cette chose essentiellement imparfaite et personnelle, du principe, cette autre chose essentiellement commune, universelle et divine.
Il faut beaucoup de temps et de circonstances favorables pour que l'on comprenne une telle distinction ; il eût cependant suffi de la faire pour saisir toute l'unité de la conduite du peuple dans les diverses manifestations électorales qui se sont succédé depuis la révolution de février ; mais il eût pour cela fallu repousser bien loin les suggestions de l'amour-propre et des sentiments personnels, et chercher avec confiance et naïveté le sens intime et durable qui se cache sous les expressions multiples de la volonté générale.
Malheureusement les passions parlent plus haut que la raison ; on aime mieux accuser tout un peuple d'inintelligence et de caprice que de s'humilier soi-même. Quelques-uns se laissent aller à des illusions décevantes, et prennent plaisir à se tromper ; ceux-là sont faibles et malades de vanité, ce sont les niais honnêtes, ils peuvent être pardonnés.
Si LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.
D'autres sont plus coupables ; ils voient clairement le fond des choses, mais ils ont un triste mépris des nations et des hommes , et s'efforcent de présenter ces faits compliqués sous un faux jour qui ne permette à personne de se rendre compte de leur signification véritable ; ils espèrent ainsi jeter la confusion dans les esprits et les conduire dans une voie différente de celle qu'ils avaient choisie : ce sont les habiles hypocrites. Les premiers se mettent un bandeau sur les yeux, ceux-ci le lient sur les yeux des autres.
En de telles circonstances, ceux-là seuls ne sont point aveuglés qui croient à la permanence des idées, à leur développement sage et régulier dans le sein des masses. Celle certitude les guide à travers les agitations du moment et leur montre l'irrésislible et majestueux mouvement de l'esprit des nations. Jamais celte sagesse ne fut plus manifeste que dans les actes du peuple depuis 1848.
La révolution fut dans tout le pays unanimement acceptée, plutôt avec raison qu'avec enthousiasme, et c'est surtout cette acceptation calme qui fait la force du régime nouveau.
La république ne se présentait point comme une forme ardemment désirée, mais bien comme la conséquence logique de prémisses reconnues vraies et depuis longtemps posées. Dès la première heure, son avènement eut l'irrésistible caractère do la nécessité. Nul ne put s'en attribuer l'honneur, et nul ne songea même à lui résister.
Or, ces causes, dont chacun voyait alors si clairement