LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION
la puissance, n'ont rien perdu de leur énergie, et c'est là ce qui fait de la république un fait irrévocable.
Elle ne fut point un ouvrage des hommes, elle est fille du temps, du progrès et des lois historiques, et par elle toute force humaine sera vaincue.
Un moment cette conviction fut celle de tous. Mais dès que les partisans des régimes déchus se virent ramenés au pouvoir par la volonté des électeurs, ils reprirent leurs anciens préjugés et méconnurent pour longtemps ce caractère de nécessité qui donnait tant de force à la nouvelle forme de gouvernement.
De ce jour, chacun de leurs actes ne pouvait être qu'une faute, chacune de leurs espérances qu'une illusion. Les causes de cette erreur ont une telle importance, et l'ignorance à ce sujet peut être si funeste, que nous croyons devoir les développer avec quelque étendue.
Depuis quelque temps déjà les esprits prévoyants attendaient la venue delà république. Elle était pour eux singulièrement rapprochée par les fâcheux résultats du gouvernement constitutionnel. Cette forme, en se prolongeant, mettait à nu tous ses vices et n'aboutissait qu'à un amoindrissement général des caractères individuels et des forces vives de la nation.
Cependant, si pour l'immense majorité des Français ce régime bâtard était définitivement condamné, on ne s'attendait point à un dénoùment si rapide.
Il y eut donc une sorte de surprise, non point dans le sens où on a voulu le faire croire, d'un ridicule escamotage de la volonté nationale. Non ! il n'y eut rien, il ne
pouvait y avoir rien de semblable ; et la preuve la plus évidente que l'on puisse en donner, pour l'honneur du pays, c'est son acquiescement spontané, c'est cet abandon subit d'une forme gouvernementale qui s'évanouit sans trouver un dévoùment, sans laisser un regret.
Mais il y eut une sorte d'étonnement, né de la rapidité des événements. On n'y était point préparé, et chacun sentait que l'absence de définition de l'acte qui venait de s'accomplir allait entraîner bien des malentendus, une grande agitation et des troubles dans les consciences. Enfin, il arrivait ce qui se produit toujours quand il faut prendre subitement une résolution que l'on avait remise au lendemain ; on avait plus besoin de sangfroid que d'élan ; on hésitait et l'on craignait les entraînements.
Il ne se mêlait cependant à cette tendance aucun doute sur la justice ni même sur l'opportunité de la révolution. Elle arrivait à son heure; si l'on n'était pas prêt à la recevoir, la faute n'en était point à elle, mais à l'imprévoyance humaine.
Par un juste retour, les plus dévoués partisans du régime déchu s'élaient d'avance condamnés, la funeste doctrine des faits accomplis se retournait contre eux. Etrange ironie du sort! Par habitude, ils s'inclinaient devant elle, et leurs enseignements prenant un corps, se dressaient devant eux et ricanaient à leur douleur.
Ce sont là les enseignements de l'histoire.
Quant aux régimes plus anciens qui conservaient encore des partisans, depuis plusieurs années ces derniers semblaient si peu nombreux et frappés d'une telle impuissance, que de ce côté rien ne paraissait à craindre.