‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 58 sur 228 · LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

rablement à la fiction constitutionnelle de la monarchie représentative, qui repose sur le partage de la souveraineté entre le peuple et le monarque.

C'est ainsi que dans la société tout se modèle sur l'idée fondamentale qui lui sert de base.

Aujourd'hui que le monarque a disparu, le jury doit tendre à compléter sa souveraineté ; cela est dans l'ordre; il se montre en effet singulièrement envahisseur et refuse de reconnaître ces limites posées à la loi vivante qui n'ont plus de raison d'être.

Comme les pouvoirs législatif et exécutif refusent aussi de se démettre de la portion de souveraineté qu'ils détiennent indûment , cette lutte donne lieu à des conséquences très-fàcheuses pour Tordre et la justice, et le jury se voit forcé à des actes brusques et violents qui ne sont que l'image en petit des révolutions soudaines que la même cause produit dans la société tout entière.

En effet , il arrive souvent que le jury qui doit se restreindre dans l'appréciation du fait et de la culpabilité, trouvant la peine exorbitante, ou craignant la sévérité du magistrat, plutôt que d'accepter les conditions de la loi écrite, prononce un acquittement scandaleux ; et qu'ainsi il nie toute justice plutôt que de reconnaître une justice distincte de sa conscience et de sa raison ; c'est ce que fait le peuple quand il nie momentanément, par une révolution violente, tout gouvernement, toute autorité, plutôt que de reconnaître aucune autorité supérieure à sa conscience , aucun gouvernement contraire à sa raison.

De lels faits doivent être à tout prix évités ; pour obtenir ce résultat, trois lignes de conduite se présentent : céder au jury, le combattre, le détruire. Ce dernier moyen peut être essayé : si on l'ose ; il est logique ; mais il est audacieux : j'en préviens d'avance, le jury enterrerait ses ennemis. Céder me semble plus raisonnable ; quant à le combattre en le laissant vivre, ceci est tout simplement absurde ; cela revient à donner des forces à un ennemi en même temps qu'on l'irrite. Il y a donc tout à parier qu'on choisira ce dernier moyen : un ministre delà justice Ta déjà fait pressentir. Agir ainsi, c'est ce qu'on appelle être un homme pratique et modéré !

Qu'arrivera-t-il ? les pouvoirs et la loi continueront à s'amoindrir ; le jury , qui pouvait seul remplacer ces formes usées, se déconsidérera dans la lutte par des acquittements inconcevables ; toute justice deviendra irrégulière, puis impossible ; entre des institutions dont les unes n'auront pu vivre , et dont les autres n'auront pu naître , on ne saura plus où donner de la tête ; et voilà ce qu'on appelle faire de l'ordre.

L'ordre ne s'obtient point par des considérations mesquines d'intérêt, de compensation, et de balance, par ces petites finesses et ces petites habiletés , dans lesquelles nos prétendus politiques se montrent si sa vants.

Il naît de l'observation des principes , il domine toutes choses; on ne le crée pas, on le trouve. Il en est des lois qui règlent le mouvement des sociétés comme des lois physiques ; on les connaît ou bien on les ignore; on ne les imagine pas, on les observe.

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