LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
Avec la science, en appliquant les lois, on est maître du monde, on conquiert les forces de la nature, on les dirige, on en fait les serviteurs des hommes. Avec l'ignorance on est leur esclave, on est la victime des phénomènes, le jouet des éléments; on maudit la nature et sa puissance au lieu de l'adorer.
C'est ainsi qu'aujourd'hui l'on maudit les nations et le souffle tout-puissant qui fait palpiter le sein de l'humanité.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici combien, dans l'établissement du jury, les hommes d'Etat de l'Angleterre se sont montrés supérieurs à ceux de notre pays.
Il est de l'essence de la loi vivante de reposer sur l'unité des décisions de la conscience et de la raison ; lorsque cette unité disparaît , la certitude et la loi ellemême disparaissent avec elle ; c'est pourquoi tout jugement du jury, pour être exécutoire, doit être rendu à l'unanimité.
Cette connaissance et celte application ferme des principes qui se rencontrent si souvent en elle, font la force et la stabilité de la constitution anglaise.
Les hommes politiques de l'Angleterre, basant ainsi ses institutions sur des conceptions de principes autant que possible absolus, savent que ces institutions ne peuvent être renversées que par une conception plus parfaite de la vérité ; s'il en est ainsi, tant mieux ! Aussi ne craignent-ils point la discussion et la liberté. Les hommes politiques de France, construisant au contraire
les institutions en vue des circonstances et des événements, en raison d'une utilité passagère et douteuse, voient leurs conceptions renversées au moindre souffle, devenir le jouet des événements et des circonstances. Ils ont bâti sur des hommes et des choses , et l'édifice s écroule au moindre ébranlement des hommes ou des choses. Tel est le résultat de cet esprit prétendu pratique qui n'est que l'ignorance routinière des lois sociales, et l'aveuglement né du mépris de la lumière, — la vérité.
Nous venons de montrer l'application actuelle de ces deux principes qui se confondent réellement en un seul : Le peuple souverain, la loi vivante. En effet, d'une part on conçoit que si le peuple devait juger avec les lois écrites et la jurisprudence, au lieu de s'en rapporter à la conscience et à la raison, cette condition, qui supposerait tous les citoyens légistes et jurisconsultes , serait impossible à réaliser. Il ne peut donc prendre posses— sion de ces attributs de la souveraineté que par l'établissement de la loi vivante. L'application de celle-ci dégénérerait de même en un effroyable esclavage si elle n'était remise à tous les citoyens. Le jugement en équité par des magistrats spéciaux ne tendrait à rien moins, en effet, qu'à faire de quelques individus les arbitres de la fortune et de l'honneur de tous les citoyens ; et cela sans contrôle, sans examen possible; et à leur donner le droit de soumettre à leur volonté toutes les volontés, c'est-à-dire toutes les consciences et toutes les raisons; alors l'inamovibilité du magistrat, cessant d'être