‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 7 sur 228 · LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

lis n'étaient point seulement condamnés, ils étaient déjà presque oubliés.

Jeunes encore et semblables aux enfants, les peuples connaissent tout par observation. Il est rare que leur jugement dépende d'un raisonnement, et presque toujours il s'établit sur une expérience : c'est pour cela qu'ils sont si fermes dans leur refus de retourner au passé ; il fut essayé. C'est aussi pour cela qu'ils sont indécis quand il s'agit démarcher vers l'avenir; ils l'ignorent , et la discussion leur apprend peu de choses.

Il faut tenir grand compte de ce caractère dans l'étude des tâtonnements de l'opinion publique; elle oscille longtemps autour de la vérité avant de décider la route qu'elle veut suivre; mais, quand elle renonce à l'une de ces tentatives, il est inutile de l'engager à retourner en arrière, elle sait qu'elle doit avancer et connaît le chemin déjà parcouru. C'est grande pitié que de voir ces efforts rétrogrades, car c'est de la force et du temps perdus. Aussi quand on étudie les travaux des partis de réaction, s'il est quelque chose de plus désolant que le spectacle des maux et des tiraillements qu'ils produisent, c'est celui de leur impuissance.

Les masses ont une notion instinctive de cet état intellectuel qui leur est propre , et de l'invincible force d'inertie qui s'oppose à tout mouvement en arrière; aussi, ne répugnent-elles point absolument à remettre leurs destinées entre les mains de ceux qui trompèrent déjà leur espoir.

Parce qu'elles sont puissantes, elles sont indulgentes, et leur haine contre les personnes ne dure jamais qu'un jour. D'elles à leurs gouvernants est toute la distance qui sépare un peuple d'un individu, et si leur majesté ne les garantit pas toujours de la colère, elle les met du moins au-dessus de la rancune. Elles comprennent bientôt d'ailleurs que les fautes sont plus souvent dues à des circonstances difficiles qu'à des volontés mauvaises. Elles espèrent que, les circonstances étant changées, les fautes seront évitées, croient à la puissance des leçons qu'elles ont données, et toute grande chute leur cause une bienveillante pitié, que la vanité prend trop souvent pour un regret, quand elle est un pardon.

Telle fut une des causes de l'erreur qui vint obscurcir, pour les chefs de la majorité parlementaire , le sens des élections générales et des élections partielles qui les ont suivies.

Ils oublièrent et les discours dans lesquels ils reconnaissaient la justice de la révolution, et les professions de foi progressives, et les protestations de dévoùment à la république; du jour où le peuple eut eu foi dans leurs paroles, ces paroles furent oubliées. Ils ne comprirent point que si la conduite de la révolution leur était confiée, c'est que la révolution semblait invincible, et qu'ils l'avaient naguère eux-mêmes reconnu. Ils ne s'imaginèrent pas qu'on eût pu les croire, et se dirent que la république était reniée puisqu'ils étaient acceptés. S'il eût voulu la défendre, est-ce donc à ses ennemie que le peuple l'eût livrée?

Leur hypocrisie fut donc la cause première de leur aveuglement : ce fut justice, le mensonge est une arme

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