‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 69 sur 228 · LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

moralité publique. Nous avons déjà signalé cette tendance propre à notre nation de modeler rapidement ses mœurs sur les vices de la législation.

Cela seul serait un motif suffisant d'aviser.

Mais il est une objection plus grave.

« Il est dangereux de développer l'autorité du jugc- « ment en équité et de généraliser sa juridiction; tout « dans la société n'est pas conforme aux prescriptions « de la conscience et de la raison. Aussi, bien des insti- « tutions et des règles sociales soumises au tribunal de « la loi vivante cesseraient d'être judiciairement sanc- « tionnées, et tomberaient dans l'impuissance et dans « l'oubli. »

Cela est vrai. Mais cela serait-il un mal? ou cela serait- il un bien?

Il faut y faire attention : quand la société reposait sur l'autorité d'une loi révélée supérieure à la conscience et à la raison, elle pouvait, au nom de cette loi, créer logiquement de telles institutions , imposer légitimement de telles règles; désormais il ne saurait en être ainsi. Maintenant ces institutions et ces règles, livrées à leurs deux puissantes et mortelles ennemies, sont critiquées et jugées, niées et condamnées dans l'esprit des hommes. Rien ne peut plus vivre de ce qui ne peut résister au droit d'examen et à la liberté de conscience. Eh bien! vaut-il mieux que, protégées sans justice, puisqu'elles sont désormais illogiques et sans principes, ces institutions défendent une existence illégitime et nous donnent le spectacle d'une affreuse agonie daus

laquelle nous serons peut-être entraînés? ou vaut-il mieux qu'acceptant leur destin et résignées à la mort, elles s'éteignent en paix et nous laissent en repos?

« Mais ces institutions ont créé des rapports, des « préjugés et des habitudes qui ne peuvent subitement « cesser sans que les hommes aient beaucoup à souffrir. »

Il est vrai! Eh bien! qu'on y songe! En les défendant, un jour doit venir où, dans une lutte formidable, elles seront vaincues. Que sera-t-il alors de ces rapports, de ces préjugés et de ces habitudes? Quel sera le désordre? et quelle sera la douleur? Tandis que les juges en équité tiennent encore à ces habitudes , usent de ces rapports, sont pénétrés de ces préjugés ; si, lentement sous l'influence de la discussion et des mœurs nouvelles, ils doivent s'en affranchir, expressions mêmes de l'opinion , ils ne la précèdent ni ne la suivent jamais de trop loin ; tout changement s'opère ainsi par leur puissance à l'heure même où les hommes Font voulu, à mesure qu'il devient utile, à mesure surtout qu'il est compris. Ainsi tout progrès s'accomplit en paix, sans lutte et sans haine ; ainsi tout se dénoue. Vaut-il mieux que tout soit brisé?

C'est toujours la même question : Faut-il que quelques-uns, au nom d'idées préconçues et de formes usées, gouvernent les hommes et fassent leur destinée? ou bien faut-il que les hommes se gouvernent eux-mêmes et fassent leur propre destinée?

Page 1