LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION
à double tranchant, et tôt ou tard celui qui s'en sert en est lui-même blessé.
Nous l avons remarqué, ce qui s'oppose à ce que Ton comprenne généralement Faction des grandes masses d'hommes, c'est que l'on ne veut point croire à leur esprit de suite et à leur sagesse ; c'est là un préjugé absolument contraire à la doctrine de la souveraineté du peuple, et dont il faut se défaire si l'on veut saisir la vérité dans les faits historiques, surtout à l'époque où nous vivons.
Une seule chose vient quelquefois troubler cette sagesse des masses, c'est leur noble confiance et leur touchante naïveté. Les tactiques déloyales et les fourberies sont tellement en dehors de leur nature, qu'elles n'en ont point une notion claire, et ne sauraient s'en défier : c'est avec peine qu'elles croient au mal qui se cache; aussi le mensonge et l'audace les trompent souvent sur les intentions des hommes. De telles tromperies sont de grands crimes, car elles ne tendent à rien moins qu'à les rendre à leur tour défiantes, irritées, puis soupçonneuses et cruelles. Alors tous les malheurs sont à craindre, et c'est à bon droit que l'histoire rend responsable de ces excès ceux qui n'ont point craint de tenter Dieu, et de vicier ainsi la conscience d'une nation. Nous le répéterons jusqu'à satiété, car il faut que celte vérité soit comprise, les masses ne discutent point, elles sentent; ce ne sont point les livres, ce ne sont point les discours qui troublent leur conscience, mais bien le » exemples éclatants. C'est assez pour des hommes d'avoir perdu leur âme et leur honneur, c'est trop de perdre encore ceux d'un peuple.
Mais alors on venait de voir les conséquences d'un tel système. Nul ne pensait qu'on pût encore avoir l'idée de tromper les hommes pour les gouverner, et de faire ainsi métier d'esclave pour devenir tyran. La révolution de février semblait un enseignement assez sévère pour que chacun eût pour toujours oublié ces errements funestes qui, par le mépris, n'avaient conduit qu'à l'abîme.
Quant au peuple, jamais dans un triomphe il n'avait montré moins d'animosité; jamais il ne lui fut plus facile de faire acte de clémence et d'oubli; c'est qu'en effet le peuple ne frappe que ceux qu'il craint ou qu'il combat, et ne s'acharne jamais sur un ennemi pour toujours abattu; c'est qu'aussi jamais il ne s'était plus franchement indigné d'un système, et n'en avait plus intelligemment séparé les personnes.
Cependant, de ce pardon à une confiance qui devait être sitôt trompée, il y avait un abîme , et ce que nous avons dit ne suffit pas pour expliquer qu'il fut sitôt comblé. D'autres causes plus puissantes agissaient en effet dans le même sens.
Il est rare que le premier moment d'effervescence passé, les révolutionnaires conservent la direction des affaires publiques. Cela n'a lieu que lorsque la révolution est sérieusement menacée; mais, lorsqu'elle semble triomphante et acceptée sans conteste, ils ne tardent jamais à être précipités du pouvoir.
Ceci est une loi politique dont les causes ont un grand intérêt dans un temps aussi agité que le nôtre,