LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
le peuple, à la conquête de l'autorité, s efforçait d'amoindrir un pouvoir instrument d'une autorité ennemie, de la période pendant laquelle le peuple agrandit un pouvoir devenu l'instrument de sa propre autorité.
La question se réduit à ceci : affaiblir le tuteur jusqu'à ce qu'on en ait fait un serviteur ; rendre ensuite sa force à ce serviteur.
Mais il est nécessaire de distinguer les relations du pouvoir avec ceux qui s'en servent, des relations du pouvoir avec ceux qui lui résistent.
vin.
Un gouvernement peut être très-soumis à la nation, alors qu'il est très-impérieux au dehors.
Énfin il y a l'action extérieure et l'action intérieure qui ne peuvent se confondre.
Intérieurement le pouvoir peut recevoir l'impulsion, tandis que c'est lui qui l'imprime extérieurement.
Or, en raison de l'acharnement des partis, la nation peut en quelque sorte être considérée comme divisée en peuples ennemis. Indépendamment de ce qu'un tel état présente de douloureux par lui-même, il en résulte des dangers fort graves dans l'action des pouvoirs , et ces dangers présentent à l'esprit quelque chose de contradictoire.
Ainsi le pouvoir étant désormais destiné à servir d'instrument aux opinions, et à recevoir d'elles l'impulsion, nous avons pu dire que le pouvoir étant dépourvu d'initiative, et suhalternisé définitivement, il ne saurait plus y avoir de dictature, c'est-à-dire que ni la nation ni les partis ne consentiraient jamais à se
donner des maîtres ni à leur obéir. Mais si l'opinion générale ne se charge point de donner f initiative à ce pouvoir, et de le diriger, cette impulsion lui sera donnée par des opinions plus restreintes, par des partis, en un mot; ces partis tendront à se servir du pouvoir, qui sera devenu leur chose, comme d'une arme contre leurs adversaires, et le pouvoir, esclave d'un petit nombre, sera dictature et tyrannie pour la majorité des citoyens. On voit que cette double tendance, bien loin d'être contradictoire, n'est que le résultat d'une même cause, le déplacement de l'autorité.
Un tel danger est ce qu'on peut concevoir de plus détestable et de plus honteux pour un grand peuple.
Je sais bien qu'à ces prévisions l'on répondra que la France ne supporterait jamais longtemps une telle ignominie. Je veux l'espérer ! Mais lorsqu'elle aura renversé cette tyrannie, la même cause persistant toujours, elle ne fera que retomber sous le joug d une nouvelle tyrannie, qui, renversée de nouveau, aura de nouveaux héritiers.
11 n'en peut être autrement, et si le pays ne veut pas être l'esclave d'un pouvoir serviteur d'un parti, pour éviter ce péril, il n'a qu'une ressource, c'est d'agir comme les partis ; ceux-ci sont dans le vrai de la situation. Il faut que la nation se considère elle-même comme toujours souveraine, et qu'elle ne voie dans le pouvoir que l'instrument de sa volonté; carie pouvoir n'ayant plus de doctrine, partant n'obéissant plus à une autorité surhumaine, s'il ne reçoit pas l'impulsion et l'initiative de tous, il les recevra de quelques-uns. N'en a-t-on point déjà senti quelque chose?