LIVRE I*. LES POUVOIRS ET L'OPINION. 3t
car elle reçoit chaque jour des applications rapides, et ces péripéties jettent dans une grande perplexité tous ceux qui, faute de la connaître, cessent de comprendre quelque chose à la succession des événements.
L'origine de cette loi se trouve encore dans cette distinction entre les idées et leurs défenseurs, que ces derniers acceptent si difficilement, et que les masses, indifférentes aux intérêts individuels, font avec tant de sûreté.
Or, il est presque impossible que les révolutionnaires soient réellement des hommes pratiques de gouvernement; il serait même bien injuste de l'exiger, car ils devraient réaliser pour cela cette union si rare des qualités et des caractères les plus opposés.
Autre chose est, en effet, d'attaquer et de détruire une forme politique ou sociale vicieuse, ou de défendre en paix celle qui Ta remplacée.
Pour peu que l'on veuille réfléchir avec calme sur les diverses situations qui leur sont faites, il est facile de concevoir que la lutte politique exige des promoteurs d'une révolution des habitudes et des sentiments qui ne sont point précisément considérés comme les qualités requises dans les agents du pouvoir.
Ennemis des puissances établies, ils sont éloignés de toutes les fonctions publiques, et quelles que soient leurs études et leur intelligence, quand ils sont en grand nombre investis subitement de ces fonctions, leurs premiers actes dénotent leur inexpérience; le mouvement général en est forcément troublé. Ils sont en outre privés de la ressource des nouveaux fonctionnaires dans les temps réguliers; ceux-ci se laissent, en effet, d'abord guider
par des inférieurs habitués aux services, et reçoivent la direction de supérieurs expérimentés, puis, il y a une routine générale, un ensemble de précédents qui laisse peu de place aux erreurs et souvent même à l'initiative personnelle. Or, le représentant d'un nouveau pouvoir est privé de cette direction, et trouve dans ses inférieurs plus souvent un obstacle qu'un appui ; enfin, il doit, sous peine de nier le caractère même du changement qui vient de s'accomplir, rompre avec cette routine si commode et entreprendre contre des habitudes vicieuses, ou des abus invétérés, une lutte que les plus habiles et les plus versés dans les moindres détails pratiques, envisagent d'ordinaire avec terreur, et n'osent entreprendre qu'après avoir préparé l'opinion publique, longuement mûri leurs décisions, et reconnu le zèle et l'aptitude de leurs agents.
Il est donc inévitable qu'une modification brusque et simultanée dans les personnes et dans les choses, revête, pendant une certaine période, toutes les apparences du désordre, et ne puisse s'accomplir sans donner lieu à de graves erreurs et à de nombreux mécomptes.
Telle est la première cause de l'inquiétude que les nations les plus imbues de l'esprit de mouvement témoignent en voyant les progrès qu'elles désirent le plus ardemment réalisés par des hommes nouveaux, et, c'est surtout alors qu'elles attendent de plus grands changements dans les institutions, qu'elles voudraient en voir de moindres dans les personnes. Aussi dès qu'une révolution est accomplie, elles ont hâte de rappeler aux affaires des hommes éprouvés par une longue habitude, et c'est un grand malheur quand ces hommes, mcconnais-