‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 86 sur 228 · LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

au droit divin delà société, nous eussions pu prévoir un tel résultat. Si, dans l'ancien ordre de choses basé sur l'autorité du dogme, la simonie était en effet le crime antisocial par excellence, dans un ordre basé sur l'autorité de la conscience individuelle, la simonie se trouve remplacée par la prostitution, et cette dernière a les mêmes conséquences ; elle devient la négation permanente du principe fondamental de l'autorité.

Nous entendons donner ici le sens le plus général et le plus étendu à ce mot prostitution, et nous désignons ainsi tout marché de la personne et de ses attributs : marché de la conscience, marché de l'âme ou de la vie, marché de l'intelligence ou du corps, quelle que soit son origine, quelle que soit sa forme et quel que soit son but.

Nous pouvons donc formuler encore cet aphorisme social :

Toute société qui reconnaît la liberté de la conscience et le droit d'examen et ne combat pas à tout prix, sans trêve ni repos, l'ignorance, la misère et la prostitution, est folle et insensée.

En d'autres termes :

Tout ordre social basé sur la souveraineté du peuple dans lequel persistent ces signes hideux, est fatalement condamné à périr ; et son agonie présentera toutes les formes de l'esclavage et de la tyrannie, de la corruption et de la violence ; les hommes en lui gémiront de tous les désastres, souffriront de toutes les douleurs, car il enferme et nourrit dans son sein des ennemis acharnés, des contradictions mortelles.

Voilà ce dont il faut se préoccuper, voilà les nécessités auxquelles il faut songer.

Vous dites : le peuple est souverain ; le voulez-vous impuissant? Quel mensonge et quelle hypocrisie! Le voulez-vous puissant, et le voulez-vous, alors, ignorant et sans espoir? Quelle étrange folie !

J'ai promis de tout dire.

J'ai montré le jury envahissant les pouvoirs et les subalternisant ; j'ai montré le juré se substituant au magistrat. Dans l'ancienne société, alors qu'elle était dans toute sa force et toute son harmonie, gouvernée par l'Église et par la royauté, trois grandes institutions s'étaient développées par l'initiative et sous la protection de ce souverain et de ce pouvoir, elles étaient logiques, et maintenaient l'ordre social tout entier : c'étaient le clergé, la magistrature et l'armée.

Elles représentaient, dans la société, l'esprit, la volonté, l'action.

C'est ainsi que la magistrature, jouissant du privilège de constater le fait et d'appliquer la loi faite par la royauté dans les limites des prescriptions de l'Église, cherchait dans le clergé la sanction morale de ses jugements, et dans la force publique leur sanction matérielle.

Le clergé prêchait, au nom de sa doctrine, la soumission aux arrêts de la magistrature, et l'armée l'imposait à ceux que la force morale n'avait point soumis.

Or, si d'une part le jugement en équité subalternise les deux pouvoirs et envahit la magistrature, les deux conséquences sociales du jugement en équité, que nous venons de déterminer, envahissent l'armée et le clergé.

Page 1