DÉPÊCHE DE M. DROUYN DE LHUYS
Le Ministre des Affaires étrangères au Chargé d'affaires
de France à Turin.
Paris, le S 6 octobre 1862
Monsieur, je me suis appliqué, dès mon entrée au ministère des affaires étrangères, à me rendre un compte exact de la situation présente de l'Italie et de l'état des questions que soulève l'organisation nouvelle de la Péninsule. L'occupation par nos troupes des provinces romaines, envisagée au point de vue de nos relations avec le gouvernement italien, appelait de ma part le plus sérieux examen. Deux documents d'une date récente ont tout d'abord fixé mon attention : je veux parler de la circulaire de M. le général Durando du 10 septembre dernier et d'une dé-
pèche que S. Exc. a adressée le 8 de ce mois à M. le ministre d'Italie a Paris, document dont mon prédécesseur avait déjà reçu communication confidentielle ; M. le chevalier Nigra m'en a donné lecture^ et m'en a remis copie, conformément à ses instructions. Vous en trouverez une expédition ci-anuexée. En recevant cette pièce des mains de M. le ministre d Italie, j'ai dû décliner toute conversation immédiate et otlicielie sur son contenu, me réservant de l'examiner mûremeut avant d'y répondre et de prendre les ordres de l'Empereur. J'ai à vous faire connaître aujourd'hui, Monsieur, le résultat de celte élude, et à vous indiquer dans quel ordre d'idées j'ai l'intention de me placer pour répondre, conformément aux vues de S. M., à la communication du gouvernement italien.
Pour établir nettement la situation du gouvernement de l'Empereur et les nécessités que lui imposent ses engagements et la part qu'il a prise aux événements survens depuis quatorze ans dans la Péninsule, je crois nécessaire de rappeler les faits principaux de cette période agitée, et de mettre en regard les déclarations par lesquelles l'Empereur lui-même et son gouvernement ont en toute occasion caractérisé h politique de la France et loyalement indiqué le but qu'elle se proposait d'atteindre.
Lorsque le Pape Pie IX, après avoir pris l'initiative du mouvement régénérateur de l'Italie, fut chassé de Rome par la révolution, l'émotion du monde catholique provoqua immédiatement l'active intervention des puissances, et le cabinet de Turin n'a pas oublié que le roi Charles- Albert, engagé déjà, pour l'affranchissement de l'Italie, dans son héroïque entreprise, et secondé par un ministère que présidait alors M. Gioberti, prenait vis-à-vis de la
France l'initiative d'une proposition d'entente pour assurer le domaine de l'Église et garantir, ai* besoin par les armes piémontaises, les droits du Saint-Siège contre toute atteinte. Accourue la première, la France eut l'honneur de restaurer a Rome l'autorité du Saint- Père, et les puissances étrangères, non moins confiantes dans sa force que dans sa loyauté, s'en remirent à elle du soin de consolider l'œuvre à laquelle plusieurs d'entre elles étaient prêles à concourir. M gouvernement de l'Bmpereur a la conscience d'avoir digneraont rempli le mandat qu'il s'était donné, et, son œuvre accomplie, il était à la veille de rappeler ses troupes, lorsque la guerre éclatant entre l'Autriche et le Piémont vint lui créer de nouveaux devoirs. S'inspirant avant tout des intérêts de la France, mais obéissant aussi à sés sympathies pour l'Italie, l'Empereur n'hésita pas à accepter une guerre d'où devait sortir l'indépendance de la Péninsule. La tâche que la France s'était assignée était de conquérir cette indépendance, en respectant, aulaut que les événements de la guerre le permettraient, les droits existants. Dans la pensée de l'Empereur, l'indépendance de la Péninsule était assurée par les stipulations de Zurich et devait se consolider par l'intime union des États italiens. Aussi, lorsque, cédant à des entraînements qui pouvaient remettre en question les résultats acquis de la guerre de 1859, le cabinet de Turin se décida à prendre la direction du mouvement qui agitait les populations italiennes et à procéder à l'annexion des duchés, ie gouvernement de l'Empereur dut dégager sa solidarité d'une politique qui cessait d'être la sienne, et en signalant à son allié les difficultés et les dangers qui l'attendaient dans la yoie où il entrait, en décliner pour lui-même la respoosa-
bilité. Dans une dépêche adressée le 2U février 1860 an ministre de l'Empereur à Turin et communiquée à M. le comte de Cavour, mon prédécesseur s'exprimait ainsi :
« Ai-je besoin de bien longs détails pour expliquer quelle serait notre attitude si le cabinet de Turin, libre dans son option, préférait courir tous les hasards que j'ai signalés en le conjurant de les éviter? L'hypothèse dans laquelle le gouvernement de S. M. sarde n'aurait qu'à compter sur ses seules forces, se développe en quelque sorte d'elle-même, et il me serait pénible de m'y appesantir. Je me borne donc à vous dire, par ordre de l'Empereur, que nous ne saurions, à aucun prix, assumer la responsabilité d'une pareille situation. Quelles que soient ses sympathies pour l'Italie, et notamment pour la Sardaigne qui a mêlé son sang au nôtre, S. ftl. n'hésiterait pas à témoigner de sa ferme et irrévocable résolution de prendre les intérêts de la France pour guide unique de sa conduite. »
Le cabinet de Turin passa outre à ces conseils et accepta pour lui seul la responsabilité de sa détermination. Bientôt après cependant, l'entreprise de Garibaldi sur la Sicile et sur le royaume de Xaples, en entraînant le cabinet de Turin à intervenir dans l'Italie méridionale, allait l'engager dans un conflit armé avec le gouvernement du Saint-Père, et nous obliger nous-mêmes à désavouer solennellement des actes attentatoires à la souveraineté que nous couvrions de noire protection. Le 10 septembre 1860, M. le baron de Talleyrand recevait l'ordre d'adresser a M. le comte de Cavour la Note suivante :
a l,c soussigné.... etc . a l'honneur d'annoncer à
S. Exo. M. le comte de Cavour, qu'il a reçu l'ordre de déclarer, au nom de S. 51. l'Empereur, que s'il ne lui est pas donné l'assurance que la Note adressée par le gouvernement sarde à la cour de Rome n'aura pas de suite, et que l'armée sarde n'attaquera pas les troupes pontificales, la France se verra dans la nécessité de rompre ses relations diplomatiques avec le cabinet de Turin, et de désavouer ainsi publiquement une politique qu'elle juge dangereuse pour le repos de l'Europe et funeste pour l'avenir de l'Italie. »
Celte Note n'ayant point modifié la résolution du gouvernement italien, M. Thouvenel écrivit le 13 septembre à M. de* Talleyrand :
« Monsieur le barou, j'ai l'honneur de vous annoncer que l'Empereur a décide que vous quitteriez immédiatement Turin, afin de témoigner ainsi de sa ferme volonté de décliner toute solidarité avec des actes que ses conseils, dictés par l'intérêt de l'Italie, n'ont malheureusement pu prévenir. •
Je passerai rapidement sur les événements qui suivirent l'annexion des provinces napolitaines et la constitution du royaume d'Ilalie. Ces événements ne pouvaient modifier 1rs appréciations du gouvernement de l'Empereur. Mais un grand malheur allait frapper l'Italie. La mort de l'homme d État éminent qui dirigeait le cabinet de Turin, et dont l'autorité personnelle contribuait puissamment a arrêter dans la Péninsule le débordement des passions anarchiques, pouvait aggraver beaucoup la situation et avoir pour la paix générale les plus fuuestes conséquences.
Je n'ai pas à exposer de nouveau les considérations qui déterminèrent alors le gouvernement de rÈm(>efeur à reconnaître le roi d'Italie i je veux seulement rappeler les réserves dont cet acte fut accompagné en ce qui concerne spécialement la question romaine. L'Empereur, répondant à S. M. le roi Vlctor-Émmahuel, qui lui avait demandé de le reconnaître sous son nouveau titre, écrivait, le 121 juillet 1861 i
« Je dois déclarer franchement à Votre Majesté que, « tout en reconnaissant le nouveau royaume d'Italie, je « laisserai mes troupes à Rome tant qu'elle ne sera pas t réconciliée avec le Pape ou que le Saint-Père sera mec nacé de voir les États qui lui restent envahis par une t force régulière ou irrégulière. »
En notifiant au chargé des affaires de France a Turin la résolution de l'Empereur, M. Thouvenel disait :
« Le cabinet de Turin se rendra compte des devoirs que notre position nous crée envers le Saint-Siège, et je croirais superflu d'ajouter qu'en nouant des rapports officiels avec le gouvernement italien, nous n'entendons nullement affaiblir la valeur des protestations formulées par la cour de Rome contre l'Invasion de plusieurs provinces des États-Pontificaux. Pas plus que nous, le gouvernement du roi Victor-Emmanuel ne saurait contester la puissance des considérations de toute nature qui se rattachent à la question romaine et dominent nécessairement nos déterminations, et il comprendra qu'en reconnaissant le roi d'Italie nous devons continuer d'occuper Rome, tant que
des garanties suffisantes ne couvriront pas les intérêts qui nous y sont amenés. »
En même temps qu'il prenait soin de dégager sa responsabilité et de bien préciser le caractère de ses résolutions, le gouvernement de l'Empereur se plaisait à espérer que la reprise de ses relations diplomatiques avec le cabinet de Turin lui permettrait de travailler enfin avec succès à l'œuvre de conciliation à laquelle, selon lui, est attachée la consécration définitive du nouvel ordre de choses dans la Péninsule. Son intérêt sympathique pour l'Italie, sa sollicitude pour le Saint-Siège, et par dessus toui ses devoirs envers la France, lui prescrivaient de poursuivre ses efforts avec une persévérance que ne devaient lasser ni les résistances obstinées, ni les impatiences irréfléchies, et qu'explique assez l'importance des intérêts engagés dans la question romaine. L'Empereur a pris soin d'expliquer lui-même, dans une lettre récemment insérée au Moniteur, les principes qui dirigent sa politique, et de montrer a l'Halle comme au Saint-Siège le but à atteindre et les moyens d'y parvenir.
Depuis le moment où l'Empereur indiquait ainsi les difficultés de la lAche et les conditions du succès, son gouvernement n'a pas cessé de renouveler ses tentatives pour rapprocher les esprits et pour rendre aux consciences troublées, comme aux intérêts en souffrance, la paix et la sécurité. Les résultats, malheureusement, n'ont point jusqu'à présent répondu à son attente ; mais si nous avons eu à regretter, d'un côté, la persistance avec laquelle la cour de Rome s'est refusée a rechercher avec nous les bases d'une transaction acceptable, des faits considérables,
que je ne saurais taire, sont venus, d'autre part, la confirmer dans ses résistances, et, en autorisant ses défiances, mettre le gouvernement de l'Empereur en présence de difficultés nouvelles. Le général Garibaldi, substituant son initiative individuelle à l'action régulière des pouvoirs publics, organisait une expédition dirigée notoirement contre nous, et revendiquait à main armée la possession de Rome, placée sous la sauvegarde de notre drapeau. Le gouvernement du roi, je me bâte de le reconnaître, avec une résolution et une énergie dont il est juste de faire honneur à sa loyauté, comprima heureusement cette tentative. Sa conception seule et le commencement d'exécution qui l'avait suivie révélaient cependant en Italie une situation troublée par la fermentation des passions anarchiques. En même temps, dans un grand pays voisin, s'organisaient des manifestations tumultueuses dout le but avoué était de peser sur les résolutions du gouvernement de l'Empereur. S'il me paraît superflu de rappeler que le drapeau de la France ne recule devant aucune menace; je ne crois pas non plus avoir besoin de revendiquer pour la politique de mon pays la plus entière indépendance de toute pression extérieure. Toutefois, ces faits, que je n'ai pu passer absolument sous silence, n'auraient point arrêté le gouvernement de l'Empereur dans ses efforts persévérants pour arriver à la conciliation des deux grands intérêts qui sont en Italie l'objet de sa constante préoccupation, si la communication officielle qui nous a été faite de la circulaire de M. le général Durando du 10 du mois dernier et la publicité qu'a reçue ce document, ne nous avaient, pour le moment, enlevé l'espérance que nous aurions voulu fonder sur les dispositions du gouvernement italien
d'arriver à la transaction que nous cherchons. En effet, après avoir rappelé la répression de la tentative de Garibaldi, H, le général Ourando s'approprie son programme, et, affirmant le droit de l'Italie sur Rome, réclame, au nom de son gouvernement, la remise de cette capitale et la dépossession du Saint -Père.
En présence de cette affirmation solennelle et de cette revendication péremptoire, toute discussion me parait inutile et toute tentative de transaction illusoire. Je le constate avec un sincère regret, le gouvernement italien, par les déclarations absolues que je viens de rappeler, s'est placé sur un terrain où les intérêts permanents et traditionnels de la France, non moins que lesexigences actuelles de sa politique, nous interdisent de le suivre. Je rends hommage à la forme amicale et modérée de la communication qui m'a été faite en dernier lieu par M. le ministre d'Italie, mais j'y cherche vainement les éléments d une négociation à laquelle nous puissions nous prêter. Dans notre pensée, cette négociation ne peut avoir pour objet que de réconcilier deux intérêts qui se recommandent à notre sollicitude à des titres différents, mais pour nous également respectables, et nous ne saurions consentir à sacrifier l'un à l'autre. Le gouvernement italien sait d'ailleurs qu'il nous trouvera toujours disposés à examiner avec déférence et sympathie toutes les combinaisons qu'il pourrait lui convenir de nous suggérer, et qui lui paraîtraient de nature à nous rapprocher du but que sa sagesse, nous voulons l'espérer, nous aidera à atteindre.
Vous voudrez bien, Monsieur, donner lecture de cette dépêche à M. le ministre des affaires étrangères d'Italie et lui en laisser copie. Recevez, etc.