CHAPITRE V
La recherche de valeurs réelles
Nous avons jusqu'alors considéré la spéculatiou internationale s’exerçant à l'égard et au profit d'une monnaie déterminée, Il nous faut maintenant envisager le cas où des nationaux ont été amenés à spéculer contre leur propre monnaie, en investissant leurs capitaux en valeurs réelles, de préférence dans un pays à change supérieur. Il convient de signaler par exemple l'achat en masse de maisons de rapport berlinoises, par des acquéreurs étrangers venant la plupart du temps des pays à change déprécié de ! Europe centrale : plus de la moitié d'Autriche et de Pologne, les autres de Hongrie de Tcheco Slovaquie, de LETTONIE et de Roumanie, comme l'indique la statistique suivante : (1)
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(1) Service de statistiques de la direction générale des contributions à Berlin dirigé par Paul SrreGemax. « Correspondance écouomique franco allemande » du 12 mai 1923. page 16.
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Beaucoup de capitaux ont été ainsi dans différents pays transformés en avoir mobiliers ou immobiliers. Mais c'est en Allemagne qu'on peut le mieux saisir ces spéculations de toute une population contre sa propre mon-
naïie.
La multiplication illimitée des signes monétaires a fait
dépendre leur valeur de la confiance que le public accordait à l'Etat. La couverture en or du mark était en 1914 de 43 %età l'armistice de 7 % ; elle est tombée à 2 % à la fin de 1919, à 1,3 % à la fin de 1920 ; au dessous de 1 % en 1921, et elle est maintenant infinitésinale.Une tele inflation, en accroissant artificiellement les disponibilités de la population, a entraîné naturellement un hausse des prix qui a fait déferler sur l'Allemagne une véritable vague d'index numbers. Il est remarquable que contrairement à ce qui se serait passé en période normale, cette hausse n’a pas ralenti la consommation qui au contraire a manifesté par moments une activité extraordinaire. C'est que les allemands devant la dépréciation croissante de leur monnaie ont cherché le plus possible à s’en débarrasser et à acquérir des marchandises quelles qu’elles soient. Ils sont tous devenus acheteurs de n'importe quoi à n'im-
porte quel prix. La crainte d'une dépréciation continue entraîne à un approvisionnement immédiat et ce mouvement a pris des proportions telles qu'il nécessite un volume toujours plus grand de moyens nonétaires. Malgré la croissance des émissions, beaucoup prétendent que la circulation n’est pas encore en rapport avec les besoins et on voit ainsi dans quelle impasse est engagée l'Allemagne.
Le développement des achats s'est d'abord porté sur les denrées coloniales ou étrangères, sur les immeubles, sur les valeurs industrielles, puis s'est étendu à tous les produits et le gouvernement a dû quelquefois obliger les commerçants à vendre parce qu'ils hésitaient à abandonner leurs marchandises contre de la monnaie dépréciée, qui au moment d'être dépensée, aurait encore diminué de valeur. Un tel phénomène constitue un non sens économique et on vit des agriculteurs, ne tenant pas à échanger du blé contre de la monnaie, tentés de n'en produire qu'une quantité suffisante pour subvenir à leurs propres besoins.
Cette folie des achats dûe à une panique monétaire a provoqué une hausse des prix telle que le change à certains moments n'a pu marcher aussi vite qu'eux. Ainsi la disparité que nous avons remarquée entre le pouvoir d'achat intérieur et le pouvoir d'achat extérieur (celui-ci étant inférieur à celui-là) s'est trouvée renversée et la hausse des prix par moments à été plus que proportionnelle à la chute des cours du mark. Les articles étaient non seulement relativement, mais encore absolument plus chers qu'avant la chute du mark : au milieu d'août 1922 le dollar valait deux fois plus de marks qu'en Juillet et le
25 août 3 fois plus, mais les prix du maïs, du riz, de la graisse, des cuirs, du coton et du cuivre étaient le 25 août 4 fois plus élevés qu'en juillet. Cette observation s’applique également aux marchandises d'origine intérieure : le prix du blé par exemple était le 25 août multiplié par 5. Le 21 août le fer valait 73 % etla viande de 24 à 78 % de plus qu’en juillet (1). |
Devant la dépréciation croissante du mark qui perdait sa qualité de commune mesure pour ne conserver que le caractère d’un intermédiaire entre les échanges, tous ceux qui disposaient de quelques ressources les ont converties en biens réels. Bientôt les devises étrangères furent considérées comme un refuge assuré et qui offrait le grand avantage d'être une marchandise éminemment négociable. Il n’est pas de ville, si petite soit-elle, qui ne possède un bureau de change ou un banquier en faisant les opérations. On a remarqué que le nombre des bureaux de change s'était accrû en Allemagne plus rapidement que celui des banques. De plus le transfert des devises n’exige pas de formalités compliquées, leur réalisation est instantanée, et contre toute les prohibitions et mesures gouvernementales possibles, elles présentent cette particularité de se dissimuler facilement, de pouvoir rester en dépôt à l'étranger et de pouvoir ainsi être soustraites à l'emprise du fisc.
Ce sont non seulement les capitalistes et les financiers qui se sont mis à acheter du change, mais à peu
près toutes les classes de la société et jusqu'aux agricul-
(1) « FRaNKkFURTER ZeiruxG » du 5 novembre 1922.
TL
teurs perdus dans d’humbles campagnes, tous ont joué à la baisse du mark, les opérations faites aux guichets des banques permettent de constater que les différentes classes sociales possèdent des devises. L'exportation du capital allemand eut lieu soit par l'achat de valeurs mobilières étrangères, soit par le maintien âu dehors des sommes provenant des exportations, soit surtout par l'achat de devises et la constitution de dépôts en banque au delà des frontières ; eton vit même des liasses de billets de la RercHsBANK expédiées à l'étranger et vendues à des prix ridiculement bas. Cette évasion n'est pas un placement, mais une liquidation, le « Sauve qui peut » d'individus qui ont perdu toute confiance dans l'avenir de ;leur pays.
Aucune mesure gouvernementale ne peut prévaloir contre cette défiance absolue dans la valeur d'une monnaie et contre la volonté de s'en défaire à tous prix. Ily a des exemples historiques qui montrent qu'un état n'a jamais pù empêcher la fuite du capital(1). Cette impuissance se trouve actuellement accrue en Allemagne du fait de sa mauvaise situation politique et économique, de l'affaiblissement de l'autorité qu'on y constate et de l'ha-
bitude de transgresser les lois qu'ont développée les in-
(1) « La France en 1901 voulut introduire un impôt élevé sur les successions et surveiller l'émigration du capital. Plusieurs milliards passérent alors de France à l'étranger et devinrent plus tard célèbres dans le trafic international des banques sous la domination de « comptes joints ». Sur de pareils comptes plusieurs personnes pouvaient à la fois disposer et l’une après la
mort de celle œui était dernière titulaire légitime du compte ». ‘Urbig).
vestigations d'un fisc aux aboiïs. L'imagination offre des ressources exceptionnelles lorsqu'il s'agit de mettre en sûreté des sommes acquises par le travail et destinées à assurer l'existence. L'agio qu'on est obligé de payer sur les billets de banque étrangers en plus du cours du change est une preuve évidente d’un intense commerce de devises clandestin tenu dans les échopeset comptoirs privés, très souvent par des garçons de restaurant et de casino. Dans ces conditions il est inévitable quele change s'effondre complètement, malgré les crédits d’une spéculation étrangère naïve dont nous avons parlé et qui a été cruellement désabusée. «De l’aveu même des économistes allemands les sommes qui depuis l'armistice ont été mises par les particuliers en sûreté hors des frontières du Reich peuvent être évaluées à un total de 10 milliards de marks or, situation singulièrement paradoxale de ce pays à commerce extérieur déficitaire qui ne cesse de crier misère et dont les nationaux réussissent à accumuler de pareilles réserves de change. » (1) Un pays qui se trouve dans cette situation est bien obligé de payer ses importations avec des devises étrangères, mais ses exportateurs ne jettent pas surle marché l'argent étranger qu'ils ont recu, parce que craignant de ne pouvoir se procurer plus tard qu’à des prix exorbitants les devises nécessaires à l'achat des matières premières, ils n'osent pas se séparer des valeurs reçues de l'étranger en paie-
ment de leurs manufacturés.
(1) « La débâcle monétaire de l'Allemagne » par M. GueBnarn. Revue économique internationale, septembre 1922. Page
Ce phénomène qu'on a appelé « la fuite devant le mark » n'a pas seulement précipité sa chute, ila tendu à l'éliminer comme moyen monétaire, et de nombreux particuliers possèdent actuellement en Allemagne des comptes en dollars, en francs, en livres sterling, en florins, en francs suisse, en couronnes scandinaves. « C'est le capitalisme qui a donnéle signal de l’émigration du capital et de la fuite devant le mark. En Allemagne comme dans tous les pays, c’est lui qui mieuxinformé sur la situation économique générale a commencé par convertir sonavoir en monnaies étrangères et dans les meilleures conditions. L’avilissemeut de la monnaie de papier qui a appauvri le peuple a laissé intacte la richesse des détenteurs de valeurs réelles. Ces fameuses valeurs or font du capitalisme industriel la seule planche de salut d'un état désemparé. » (1) L'occupation dela Ruhr accentua le mouvement dans des proportions telles que la Reïichsbank se décida à intervenir et déclara le 7 février 1922 qu'elle n’accorderait plus dorénavant de prêts ni d'avances sur les devises étrangères.
Les banques privées qui ne pouvaient plus espérer un crédit analogue de la part de la RercasBank furent bien
obligées de le refuser à leurs clients. Il fut plus difficile *
alors d'acheter des devises pour constituer des réserves. et ceux qui en possédaient se virent dans la nécessité de les vendre lorsqu'ils eurent besoin d'argent. Puis le ministre des finances du Reïcx le 8 février parla de mesures.
(1) « Conséquences de l'inflation et de la dépréciation monétaire pour l’économie générale de l'Allemagne » par M. J. Mentau revue economique internationale, janvier 1922.