‹ La Spéculation et les Troubles monétairesChapitre 3 sur 32 · TES · texte numérisé non relu

TES

che probable des prix. Et cette idée aide à distinguer le spéculateur à la fois du commerçant et du simple joueur, encore qu'il y ait là des notions qui se rapprochent l'une de l’autre par des nuances presque insaisissables.

Le commerçant se contente d'acheter en gros pour revendre en détail ; son activité ne consiste pas à guetter exclusivement des circonstances exceptionnelles ; il se borne à en profiter d'une façon plutôt passive, il ne pourrait guère attendre, ou s'abstenir ou provoquer comme le fait le spéculateur et il n'est réservé qu'une place secondaire aux opérations de spéculation qui se mêlent à sa profession, basée sur la continuité de la consommation journalière. Ce qui caractérise le simple joueur c’est l'absense de raisonnement. Il s’en remet au hasard qui est selon Courtois l'absence de lois, le vide moral tandis que toute l'attention des spéculants est au contraire réservée à l'imprévu qui est la loi ignorée mais agissante et dont la découverte est le fruit d'un labeur sérieux » (1). Dans le jeu, les éventualités sont inconnues ou à peu près égales tandis que dans la spéculation, estimation faite avec soin des éventualités favorables et défavorables, les premières prédominent. Quelques-uns même poussent si loin leurs calculs qu'on les voit se ruiner pour avoir trop voulu généraliser leurs idées et tout prévoir, saufl'imprévu, sauf le hasard précisément qui dérange toutes les combinaisons humaines.

La fonction des spéculateurs consiste à mettre en réserve une marchandise trop abondante et à la rendre au marché lorsque le besoin s’en fait sentir. Des circonstan-

(1) Counrois et Vinaz « Opérations de bourse » page 27.

ces ingouvernables peuvent en effet faire tomber un produit au-dessous de ses frais de production, et un double inconvénient en résultera : d’une part pour le producteur qui se détournera d'un mode d'activité qui ne rémunère plus la peine qu'on y apporte, d'autre part pour le consommateur qui verra par la suite cette marchandise se raréfier et ses prix bien supérieurs à ceux qu'il aurait payés s’il avait continué à assurer au producteur des bénéfices réguliers.

JEAN Baprisre Say (1) s'était déjà aperçu que la spéculation était propre à écarter ou du moins à atténuer ce double inconvénient : les achats des spéculants quand une marchandise baisse tendent à en prévenir l’avilissement ; ils diminuent la perte des producteurs et empéchent leur découragement total. Et quand vient le renchérissement, ayant à vendre des stocks et mettant sur le marché leurs marchandises tenues en réserve, ils garantissent les consommateurs d’une hausse excessive. L'intervention des spéculateurs peut donc rendre ïes oscillations moins soudaines et moins étendues, elle agit dans bien des cascomme le régulateur d'une machine à vapeur, parce que suivant les cas elle se manifeste soit dans le sens de la constatation en constituant des stocks, soit dans le sens de la production en rejetant une certaine quantité de ceux-ci sur le marché.

Leur raisonnement est très simple : s'ils prévoient, une baisse de prix d’un produit, ils se refusent à acheter

et cherchent à se débarrasser de ceux qu'ils possèdent

(1) Jexa BpParisTe Say. 1° volume page 320.

BUS? pt

S'ils comptent sur une hausse, ils sont disposés à acheter ei ne se décideront à vendre qu'à un prix supérieur.

Ce sont souvent leurs opérations qui dans f’espace et dans le temps maintiennent les prix dans un état d'équilibre relatif. Un excès de production quia lieu à tel moment et dans tel endroit a pour effet de compenser un déficit qui a lieu dans un autre et l'approvisionnement du marché se répartit avec une régularité constante.

Mac Cuicoca a montré j'action bienfaisante des spéculateurs sur le commerce des grains en formant lors des récoltes abondantes un fond de réserve pour parer aux années déficitaires qui infailliblement se présenteront par la suite ; ils évitent ainsi la disette et le gaspillage. (1) — D'autre part Courrois (2) affirme qu'il n'est pas un emprunt d'État au cours du 19:we siècle qui non seulement aurait réussi mais se serait maintenu à un taux confirmant le crédit d'un pays sans le concourset parfois le secours de la spéculation. Et M. CHEVALIER et ANATOLE LEROY-BEAULIEU parlent avec enthousiasme de la spécu-

culation quien 1870 a bravement parié pour le vaincu.

Mais elle n'a pas toujours des effets heureux. Elle ne ramène pas toujours les choses à leur état normal. Elle produit même quelques tois des conséquenses opposées encore qu'on ne soitque trop tenté d'exagérer sa part de responsabilité dès que se manifeste le moindre déséqui-

libre. L'esprit, paresseux, mathématique et justicier par

(1) Mac Cuuocu.-Principes d'économie politique, tome I°' chapitre 3, page 379.

(2) op. cit. page 214,

nt Hier

nature a tendance à attribuer à une situation exceptionnelle une cause extraordinaire, unique, exprimable d'un mot, résultant de l'action d'individus qui auraient pu soit s'abstenir, soit se comporter différemment, et par conséquent susceptible d’une répression. En réalité les choses tendent toujours vers leur juste prix et on suppose trop gratuitement que le marché est à la disposition de grandes influences financières pouvant provoquer la hausse ou la baisse selon leur fantaisie.

En temps normal la spéculation n’est qu'une intruse éphémère et tolérée. Pour se manifester elle est obligée de contempler longuement le cours des choses afin de guetter les coups théoriquement exceptionnels auxquels peut être soumis l'équilibre économique. Elle a pour conséquence le plus souvent d’accentuer la tendance du mar- <hé, d’exagérer le mouvement des cours en faisant aller la hausse et la baisse plus loin qu'elles n'auraient été par leur propre impulsion, ou encore d’accentuer ou de retarder les conséquences d’un évènement ; mais il ne peut ni changer le résultat final, ni défier les lois naturelles dont l'emprise est immuable.

Elle peut cependant devenir dangereuse lorsqu'elle prend un, caractère collectif. Un nombre considérable de personnes obéit uniquement à l'influence de l'imitation, sans réfléchir un instant aux bases d’après lesquelles se calcule à l'avance une variation de prix. « En matière de spéculation comme en beaucoup d’autres, un individu tire sa confiance d’un autre. Tel achète ou vend, non qu'il ait une connaissance exacte ou particulière de l'offre et la demande, mais parce qu'un autre l’a fait avant lui. C'est de cette façon que l'impulsion primitive se développe ra-

Page 1