Cf. Aftalion, Les crises de surproduction
très fortement la capacité de production des entreprises. Les industriels n’augmenteront d’ailleurs leurs commandes d'outillage que si les perspectives du marché leur semblent suffisamment encourageantes, et un développement du crédit n’aura l'effet désiré sur les prix que si les producteurs croient à la hausse. De même les commerçants ne développeront leurs transactions que s’ils comptent vendre leurs marchandises avec un bénéfice suffisant.
Une baisse sera déterminée plus facilement, car ni les industriels ni les commerçants ne peuvent étendre indéfiniment leurs opérations sans l’aidede nouveaux prêts. La demande de produits serait ainsi réduite tandis que l'offre serait accrue par la nécessité de se procurer des fonds et la crainte d’une nouvelle tension du crédit.
Il est cependant possible de résister à celle-ci pendant quelque temps par une réduction de la période de production. Les commerçants, si pendant la hausse leurs ventes augmentent, peuvent conserver leurs marchandises pendant moins longtemps en magasin. Une extension de leurs transactions peut donc avoir lieu sans augmentation correspondante de leurs stocks et le mouvement peut ainsi se poursuivre sans qu’ils aient besoin de faire appel à de nouveaux crédits pour augmenter leur fonds de roulement. Pour les industriels, il est plus difficile de réduire le laps de temps qui s'écoule entre l'entrée à l'usine des matières premières et la sortie des produits finis. Une certaine compression de la période de production reste néanmoins possible et permet d’éviter de recourir plus largement aux prêts des banques.
En somme les marchandises sont animées d’une sorte de vitesse de circulation qui permet de financer des
opérations plus ou moins vastes sur une même base de crédit,
Cest cette base elle-même qui peut se trouver déve- 1oppée par lerecours au crédit commercial. De tous temps, les paiements ont été différés dans les transactions de gros. Si le bénéficiaire d’une traite, au lieu de la faire escompter, attend l'échéance, il se substitue ainsi à l'établissement qui aurait mis des fonds à sa disposition. De telles situations sont fréquentes et au volume du crédit bancaire que l’Institut d’émission peut régir dans une certaine mesure s'ajoute celui du crédit commercial qui échappe à tout contrôle. Les commerçants peuvent aller plus loin encore et accorder des délais de paiement à leurs clients pour les achats au détail. Le crédit à la consommation est surtout répandu aux Etats-Unis, mais les pays d'Europe semblent avoir, de plus en plus, tendance à en faire usage. Il correspond en somme, à une inflation, qui permet aux producteurs de vendre plus que ne l’autoriserait normalement le revenu des consommateurs. Les vendeurs retardent leurs rentrées de fonds pour développer leur marché tandis que pour des satisfactions présentes les acheteurs engagent l’avenir.
Il existe d’ailleurs toujours, en période normale, des gens qui au lieu d'économiser dépensent au delà de leurs revenus réels : ce sont, par exemple, des prodigues beaucoup plus attirés par la consommation que par le placement, ou des rentiers viagers qui vivent sur un Capital qui s’éteindra avec eux, ou des étudiants qui empruntent pour poursuivre leurs études.
C’est ce phénomène que le professeur Cassel dénom-
me « consommation decapitalt»; il s’analyseen somme en emprunt de consommation dont le taux d'intérêt peut être très élevé à cause de leur nécessité absolue.
Dans certaines périodes le pays tout entier vit sur son capital. Cest ce qui s’est produit pendant un certain temps dans la plupart des Etats européens anciens belligérants. Cette consommation de capital a atteint d'assez fortes proportions en Allemagne et en Autriche. Le gouvernement se fait lui-même consommateur de capital, non seulement par émission de papier-monnaie non gagé mais aussi par l'emprunt, puisqu'il emploie ainsi l'épargne de la collectivité non à la production mais à la consommation, Dans de telles conditions, en face de tous ces emprunteurs à n’importe quel taux, qui font que le volume des moyens de paiement augmente démesurément et les prix plus encore, le rôle régulateur de l’intérêt disparaît complètement, et on a vu en Allemagne l’inefficacité du taux de l’escompte porté à 98 % Il est bien évident que des ventes massives de titres par la banque centrale n’auraient pas eu plus d’effet. Nous pouvons donc conclure, avec Mr Cassel, que «la stabilisation de la monnaie à une certaine valeur est impossible si l’on na pas vaincu les tendances à une extraordinaire consommation de capital ».
Le phénomène inverse consiste en une réstriction de la consommation qui se traduit par des placements à plus ou moins longue échéance. L’épargne est le contraire de la consommation de capital. Si les particuliers préfèrent économiser une partie de leurs revenus plutôt que de l’employer à des dépenses improductives, une
1. Cf. Cassel, Skandinaviska Kreditaktetieholaget, janvier 1924, Stabilization of currency and consumption of capital.
portion du pouvoir d'achat mis à leur disposition se trouve déviéedesa destination primitive et au lieu de provoquer un accroissement de la demande va stimuler l'offre. Le développement de l'esprit d'épargne dans un pays se trouve ainsi être un facteur de baisse des prix et peut aller à l’encontre de leur stabilisation.
Celle-ci peut également être menacée par l'esprit de spéculation. Lorsque les opérations sur valeurs présentent des perspectives attrayantes, le public procède en Bourse à des achats de plus en plus nombreux qui ne peuvent être financés que par un volume de crédit sans cesse accru. Comme le rythme de hausse est assez ra. pide les spéculateurs consentent à payer des taux d’intérêts élevés et détournent ainsi une partie des facilités qui étaient destinées au commerce, à l’industrie ou à l’agriculture. Il ne semble pas qu’une telle situation comporte de remède, car une nouvelle hausse de l’escompte ne serait sans doute pas suffisante pour arrêter la spéculation, mais seulement l’activité des affaires et jrait ainsi à l’encontre du résultat cherché. Nous verrons quelle a été, dans de telles circonstances, l'attitude du
Federal Reserve Board.
La sagesse des milieux boursiers et le développement normal de la consommation et de la production ne sont d’ailleurs pas suffisants pour assurer à la politique du crédit un succès définitif. Les prix ne sauraient en effet obéir à des facteurs purement monétaires. Ils dépendent aussi d'éléments économiques qui affectent les matières premières, les salaires. ou les frais généraux.
Le cours des denrées agricoles trouve son explication dans l’abondance plus ou moins grande des récoltes. Celle-ci obéit à des éléments naturel sur lesquels le volume du crédit a évidemment peu de prise.
Les matières premières nécessaires à l’industrie sont soumises à des influences moins saisonnières. Leur prix dépend surtout de la production mondiale et de l’organisation de la vente. La découverte de nouveaux gisements ou de procédés d'extraction plus avantageux doit tendre à abaisser des cours que reléverait au contraire la découverte de nouveaux emplois industriels sur lesquelsse porterait l’attention des consommateurs. Pour prendre un exemple concret, l’exploitation de plantations de plus en plus nombreuses tendrait à diminuer le prix du caoutchouc tandis que le développement des automobiles,et par là de l’usage des pneumatiques, aurait l'effet opposé. Le niveau général des prix se trouve ainsi affecté par des conditions particulières à chaque produit.
Les salaires accordés aux ouvriers exercent sur lui une influence qui n’est pas moindre et que subissent à la fois le prix de vente et celui de revient.
Une politique de hauts salaires accroît le pouvoir d'achat des travailleurs et assure une demande plus ferme sur un marché élargi. Aussi les producteurs peuvent-ils avoir intérêt à consentir des augmentations et à s'assurer ainsi de larges débouchés qui compenseront amplement l'élévation de leurs prix de revient,
Ceux-ci d’ailleurspeuvent se trouvergrevéssans aucune contre-partie par un abaissement de la productivité dû à la qualité moins bonne de la main-d'œuvre ou à des dispositions légales accordant aux salariés une protection exagérée. Il faut citer à cet égard les effets de la loi de huit heures. Le raisonnement qui, de ce que l’ouvrier travaillerait moins, concluait qu’il travaillerait mieux et accroitrait son rendement s’est trouvé démenti
par l’expérience. La productivité a été réduite et le coût de production s’en est trouvé augmenté, Un résultat aussi fâcheux doit être attendu de l'application des lois sur les assurances sociales obligatoires. Celles-ci imposent aux employeurs des obligations financières dont laconséquence en ce qui concerne le niveau des prix n’est pas douteuse. î
Les Etats, même lorsque, en principe, ils ne doivent pas participer à ces charges seront sans doute obligés d'apporter leur aide à des organisations qui ne manqueront pas de se trouver en déficit. Ils ne pourront le faire que par une aggravation des charges fiscales. Si l’abaissement des impôts, tout respect rendu à la loi de l'offre et de la demande, profite généralement aux producteurs leur élévation se marque d’une manière plus sensible encore dans les prix de vente que dans les frais généraux des entreprises.
Ceux-ci peuvent toutefois se trouver diminués par l’ensemble de mesures dites de rationalisation qui consistent, d’une part, à rechercher, plutôt que la perfection des objets, un rendement accru grâce au développement de la concentration, à la diminution du nombre de types produits, et à une meilleure utilisation de la main-d'œuvre; et d'autre part, à organiser les marchés de manière à ce que la demande soit, autant que possible, ajustée à l'offre.
Sous ce second aspect, la rationalisation pourrait servir de base à une stabilisation selon des méthodes un peu différentes de celles que nous avons étudiées jusqu'ici. Au lieu d’agir sur le niveau général des prix par des procédés bancaires qui consistent à diriger le crédit et les moyens de paiement on chercherait à stabi-
Filippi 6
liser les cours des principaux produits par une adaptation constante de l'offre à la demande. Le principe même serait opposé puisque, à une actiond’ordre général sur P, on substituerait des influences particulières sur les différents prix. L'état de chaque marché serait connu grâce à un vaste service de renseignements et de statistiques. Les modifications désirables pourraient y être apportées à l’aide de procédés techniques, au premier rang desquels il faut citer le crédit à la consommation, dont nous avons déjà dit quelques mots et qui servirait à répartir harmonieusement la demande dans le temps, et la publicité, qui permet de modifier et de discipliner les goûts des acheteurs.
La limitation de la concurrence par la concentration des entreprises permettrait à la production de s’organiser, d'éliminer certains éléments d'incertitude et d’offrir à un prix constant les marchandises susceptibles d’être absorbées par la consommation.
Un tel système ne serait d’ailleurs efficace que grâce à la collaboration internationale. En eïffet, malgré le renforcement des barrières douanières, le développement du commerce unit les nations dans une étroite solidarité. En particulier le niveau des prix ne saurait être dans chaque pays complètement différent de ce qu'il est dans les autres. Si certains produits voient leurs prix déterminés par des éléments locaux, d’autres jouissent d’un marché international qui assure, compte tenu des frais de transport et de douane, l’uniformité de leurs cours. Les prix des marchandises importées ou exportées, exprimés par des indices spéciaux, matérialisent ces influences extérieures. C’est par eux que s’exerce l’action des prix mondiaux sur ceux de chaque pays.
Dès lors un essai de stabilisation dans un Etat peut se trouver contrarié par les mouvements des prix dans les autres nations. Si ceux-ci baissent, il en résultera un accroissement des importations et une diminution des exportations, qu’une élévation des droits de douane et une politique de « dumping » ne suffiront pas à empêcher. L'équilibre normal de la balance des comptes ne pourra être retrouvé que grâce à une baisse des changes ou des prix intérieurs, et, dans ce cas, à un abandon de la stabilisation. Si, au contraire, une hausse a lieu, les exportations augmenteront et les importations diminueront, l'établissement de droits de sortie ne sera sans doute pas suffisant pour enrayer ce mouvement, et il s’ensuivra, sans recours possible, une hausse soit des prix intérieurs soit du change.
L'action des ententes nationales de producteurs est donc insuffisante. Certaines matières premières se trouvent dès maintenant contrôlées par des syndicats internationaux et leur prix est fixé par les décisions de ces organismes bien plus que par le jeu normal des lois économiques. Mais ces résultats ne peuvent pas être étendus à tous les produits. L'existence d’un vaste marché international sur lequel s’établissent des cours uniformes est nécessaire. Il faut également que les marchandises puissent être conservées pendant longtemps, car, lorsque la production ne peut pas être facilement développée ou réduite, la constitution de larges stocks est indispens. sable. Les produits finis, dont les types se perfectionnent chaque jour, les denrées agricoles, qui doivent être consommées dans un laps de temps assez court, ne pourraient donc pas avoir leurs prix stabilisés de cette manière. D’ailleurs le but poursuivi par les ententes inter-
nationales de producteurs est généralement d'élever artificiellement les cours. Il serait sans doute vain de leur demander de prendre en considération l’intérêt général.
Aussi, à cette action spéciale sur l'offre de chaque produit faut-il préférer une action générale sur la demande, qui serait confiée aux pouvoir publics. Leur rôle pourrait être très efficace pour empêcher une baisse des prix. L'administration interviendrait sur le marché en stagnation en entreprenant des travaux publics. Ses commandes de fournitures permettraient à la production de se maintenir à un niveau satisfaisantt.
Mais ce n’est pas par l’impôt que ces dépenses devraient être couvertes, car le prélèvement ainsi effectué sur les revenus des particuliers aurait sans doute pour effet de diminuer la consommation. Ce serait au contraire l’épargne productive qui se trouverait réduite si l'Etat émettait un emprunt. Pour remédier à ces inconvénients un fonds spécial pourrait être constitué, alimenté par des impôts annuels, mais dont les ressources ne seraient employées que dans les périodes de dépression.
Cette action des gouvernements compléterait heureusement celle des instituts d'émission, Leur collaboration dans le cadre international prendrait une certaine solennité, et mettrait, en même temps que des procédés techniques efficaces, une grande force morale et psychologique au service de la stabilisation des prix.
C’est la tendance actuelle des études économiques de procéder à la mesure précise des phénomènes. Les vieilles lois de l’école classique semblent impuissantes à expli-
1. Cf. Aftalion, Review of Economic Stalistics, octobre 1927. Bellerby, Moneiary Siability, 2° partie, ch. II.
quer de façon satisfaisante les événements de ces dernières années, aussi tente-t-on de leur substituer des démonstrations quantitatives. La métaphysique cède la place à l’analyse des chiffres.
Après avoir indiqué les moyens les plus propres à établir la stabilité des prix et les difficultés que rencontre la réalisation de ce dessein, nous étudierons la tentative de stabilisation qui a été poursuivie depuis 1923 par les Banques de Réserve des Etats-Unis. L’abondance de leur encaisse rendait possible, si cela était nécessaire, un très large développement des moyens de paiement. L'indépendance vis-à-vis des prix étrangers était presque parfaite d’une économie pour ainsi dire fermée : la protection douanière était forte, le commerce extérieur ne représentait que 5 % environ de la production nationale et la solidarité financière avec les grandes places étrangères se trouvait presque abolie par suite des difficultés monétaires que traversait l’Europe. La situation était donc particulièrement favorable pour une telle expé-
rience.
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