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LE JUGEMENT DE SALOMON LE POINT DE VUE DES AMÉRICAINS

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Le Jugement de Salomon

J'ai fait un rêve.

. Transporté aux Champs-Elysées, j’assistais, muet, aux débats d’une haute-cour de justice qui venait

d'évoquer l’affaire des dettes interalliées.

Un auditoire de fantômes. A la barre, les archanses Michel, Gabriel, Raphaël, Uriel, représentant les intérêts américains, anglais, français, belges, etc. ; sur le siège, un juge unique que je reconnus sans peine : le sage roi Salomon.

Celui-ci paraissait à la fois préoccupé et distant. Soudain, il interrompit les plaïdoiries en disant :

— Il s’agit bien, n’est-ce pas, de la guerre européenne de 1914 ? :

Devant l’assentiment général, il continua :

— Qui donc représente ici les intérêts de l’Allemagne ?

L'ange audiencier, ainsi interpellé, répondit :

— Grand roi, l’Allemagne n’est pas partie au procès. On parle des frais de guerre et de leur règlement entre alliés.

— Je saisis mal, fit Salomon. Tous les alliés n’ont-

ils pas mis en commun leurs forces totales au point que chacun d’eux a pu se croire l’unique vainqueur de la guerre?

— Certes, oui, grand roi, répliqua l’ange audien- Cier, mais les Américains réclament aujourd'hui le remboursement de leur argent, car ils prétendent ne l’avoir que prêté. :

— Etrange, remarqua Salomon Je croyais les Américains habiles, experts, précautionneux. Comment ont-ils pu choisir les années 1916 et 1917, où. l’Europe était à feu et à sang, pour venir y faire des placements d'argent ?

Comme les plaidoiries étaient enfin terminées, : Salomon questionna le ministère publie :

— Possède-t-on des indications sur les pertes r'espectives des armées alliées ?

— Grand roi, répondit le ministère public, des renseignements dignes de foi nous sont parvenus de Genève, transmis par la Société des Nations. La.

France vient en tête, ayant mobilisé 40,8 % de sa.

population masculine. Les Britanniques, 24,2 %. Les Etats-Unis, 8,4 %. Comme de juste, cet effort militaire entraîna les pertes les plus élevées : 10,99 % pour la France, 5,1 % pour le Royaume-Uni, 0,2 %. pour l’Amérique. La même proportion se retrouve pour les mutilés : 112 % pour la France, 6,6 % pour le Royaume-Uni, 0,5 % pour les Etats-Unis.

Le ministère public se rassit.

Dans un lourd silence, Salomon se leva et parla ainsi :

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— Si les Alliés ont combattu avec toutes leurs forces, il fut heureux pour leur cause que toutes leurs forces ne furent pas employées en même temps et au même lieu.

» La France envahie a fourni le plus gros effort militaire. Là où elle a perdu cinquante-deux soldats, le Royaume-Uni en perdit vingt-cinq et les Etats- Unis un seul. Elle compte vingt-deux mutilés pour treize chez les Britanniques, pour un seul dans l’armée américaine.

» À une allure pareille, la France, dès la fin de la première année, s’est trouvée hors d’état d’entretenir ses armées et de nourrir son peuple.

» Les Britanniques ont fait un effort militaire moins grand sur terre, très grand sur mer, maïs plus considérable encore sur le terrain économique. Ce sont leurs richesses et leurs industries qui durent équiper et ravitailler les armées alliées jusqu'au jour où les Américains prirent part à la guerre.

» Les Etats-Unis ont accompli surtout un effort financier. Leurs pertes furent douloureuses, mais sont à une tout autre échelle que celles des Alliés. Ils accomplirent cependant un tour de force au point de vue du ravitaillement en vivres et munitions.

» Dur la question des dettes interalliées :

>» Attendu que l’Amérique n’a jamais songé à se faire rembourser les obus qu’elle tira elle-même sur le front ;

» Qu'elle est donc mal fondée à exiger le remboursement de ceux de ses obus qu’elle fit tirer par

di des artilleurs français avec des canons français, € ee ces obus lui sont revenus moins cher que les pre

miers, du moment qu’elle ne fournissait ni.

canons ni les 2

sont Sondes à brétendie que, tant que l’Amériqu ne fut représentée sur le front que par ses bagages, ce sont eux qui lui ont fait l’ avance du sine ue

PAL R PO ENCETTR

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été régulièrement débités des crédits qui leur ont été ouverts en Amérique, c’est parce qu'il était impossible d’agir autrement sans faciliter le gaspillage dont toutes lés administrations militaires non contrôlées ont donné de si remarquables exemples :

» Attendu, au surplus, que le transfert des sommes astronomiques dont l'Amérique réclame le remboursement soulève un problème insoluble ; car, si sous forme de marchandises elles ont une première fois traversé l’Atlantique à un moment où la France manquait de tout, il s’agit maintenant de leur faire repasser l'Océan, toujours sous forme de marchandises, à un moment où l'Amérique n’a besoin de rien ;

» Maïs, considérant que la formule : « L’Allema- » gne paiera » a été traduite ailleurs par: « La » France paiera » et qu'il en résultera bien des illusions pour tous les peuples ;

» Décidons :

» Que la France versera à ses alliés la moitié de tout ce qu’elle recevra de l’Allemagne ;

» Que la Société des Nations est chargée de l’exécution du présent jugement. »

A ce moment-là, je me suis réveillé en sursaut.

Le Point de Vue des Américains

Il était une fois une famille Durand composée du père, de la mère et de plusieurs fils, tous bons tra-

vailleurs. Ils exploitaient ensemble de belles terres

baignées au levant par un fleuve qui causait souvent

bien du tourment, car son cours était irrégulier.

Chaque année les Durand étaient obligés d'effectuer de

des travaux pour se protéger contre les infiltrations dont ils étaient menacés. |

Au couchant, les Durand avaient pour voisins Les Williams, famille composée elle aussi du père, de la mère et de nombreux enfants. Leur propriété était beaucoup plus grande, maïs à une altitude légèrement plus élevée, de sorte qu’elle avait été jusqu'ici à l’abri des incartades du fleuve.

De tout temps d'excellentes relations avaient |

existé entre les deux familles et on aimait même à rappeler que, lorsque les Williams étaient venus se fixer dans le pays, leur installation avait été facilitée

par les Durand qui, depuis longtemps, les y avaient

précédés.

Au moment où commence cette histoire, la crue du

fleuve menaçait d’être très forte. En quelques jours,

les défenses organisées par la famille Durand avaient été submergées et déjà les infiltrations endomma-

geaient sérieusement les récoltes encore sur pied. Les Durand se rendirent vite compte que les moyens

dont ils disposaient étant insuffisants, ils devaient

d'urgence s’adresser à leurs voisins.

— Nous vous supplions, dit le père Durand, de

nous procurer des secours et notamment du matériel .

supplémentaire, sinon la catastrophe est inévitable.

—— Entendu, répondirent les Williams, nous allons

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vous les fournir. Nous vous ravitaillerons aussi, car vous et vos bestiaux risquez de manquer de tout.

— Vous êtes de bons voisins, répondirent les Durand, mais notre gêne est grande et nous ne pouvons pas nous faire d’argent. Comment nous acquitterons-nous vis-à-vis de vous ?

— Ne vous en préoccupez pas, dirent les Williams, nous vous ferons crédit.

Ainsi fut fait. Les Williams procurèrent des pompes et des fournitures diverses. Il y en eut pour une quarantaine de mille francs.

Mais une nuit, le fléau devint plus redoutable. L'eau montait à vue d’œil et aftergnant déjà la maison d’habitation.

— De grâce, crièrent les Durand, venez vousmêmes à notre secours. Ce sont de vos pompes et surtout de vos bras dont nous avons besoin !

Les Williams se concertèrent, puis accoururent avec leur propre matériel. Ils vinrent doubler les ultimes efforts des Durand exténués et on eut la joie de voir l’eau se retirer au moment même où l’on croyait qu’elle allait tout emporter. Ce fut une minute inoubliable, On s’embrassa de joie. Puis chacun rentra chez soi.

Quelques mois plus tard, les Durand étaient fort occupés à réparer leurs désastres, lorsque le père reçut une lettre des Williams. Elle faisait allusion,

en termes courtois, à la dépense de 40.000 fr. fait pour leur compte. Oh ! certes, on ne réclamait pas” un paiement immédiat, c’eût été une folie : mais enfin il convenait d’en parler et de voir comment et. en combien de temps on pourrait éteindre cette dette. : Cette lecture produisit une fâcheuse impression. — Je n’y comprends rien, fit un des fils Durand, les Williams ne sont-ils pas venus avec leur matériel travailler à nos côtés ? On ne réclame pas d° argent à des camarades. | — N'oublions pas, dit un second fils, que rendait tout le temps où nous luttions seuls, les Williams n’ont pas dû perdre beaucoup d'argent ! Ils pouvaient, eux, porter leurs œufs et leurs volailles au marché, où ils ne les donnaient pas pour rien. — En tout cas, dit un troisième, il me paraît imadmissible de payer plus que nous ne toucherons de la … compagnie d'assurances. Le maximum que nous puissions faire, c’est de payer aux Williams ce que nous : recevrons de la compagnie. | :

Mais le père Durand fit observer à ses enfants que leurs raisons ne valaient rien. Il était préférable de charger Joseph, qui était le fils le plus dégourdi, d’aller voir les Williams et d'essayer de s’entendre.

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