LAS
J'ai signalé que la stabilisation du france posait, entre autres questions, celle d’une nouvelle réglementation des billets de banque.
Le bénéfice de la banque d'émission réside dans la marge qui existe entre le montant de son encaiïsse et le montant des billets en cireulation. Si ce découvert, pour employer le terme technique, est fixé ne varietur, c’est le système de la Banque d'Angleterre.
S'il y a proportion entre l’encaisse et la circulation, on peut concevoir des modalités différentes : c’est le système qui prévaut dans tous les grands pays. 4 Je le répète, la réglementation actuellement en vigueur en France ne correspond à rien. Le problème mérite d’être étudié.
Maïs toutes ces discussions semblent horripiler certains économistes incorrigibles. « Vous imaginez donc, disent-ils dédaigneusement, que le problème est aussi simple ! » « Marchand d'’orviétan », me décoche l’un d’eux, du haut de sa chaire.
Hélas ! je me suis borné à décrire dans ses grandes lignes la réforme monétaire et à aborder quelques-uns des problèmes qu’elle soulève. Ici même, j'ai étudié la politique qui doit accompagner la stabilisation. Ce résultat obtenu, la France, mise en
mesure de travailler utilement, devra concentrer ses efforts, pendant quinze ou vingt ans, vers une produetion intensive afin de reconstituer par des riches - . ses nouvelles l'énorme destruction de capital provo- ES) quée par la guerre. 1 Solution trop simple encore, m’objecte-t-on.
péremptoirement, en se gardant bien, d’ailleurs, d'y substituer un programme quelconque. ; je Ces gens raisonnent comme si la Francs avait le choix. a Indiquent-ils un moyen, ayant fait ses preuves, qui puisse convenir à notre situation ? | Une monnaie avariée ne continue-t-elle pas à se déprécier constamment jusqu’au jour où l’on se : déeide à revenir à une monnaie saine ?
Ce retour ne s’appelle-t-il pas la stabilisation ? Même ceux qui rêvent de je ne sais quelle revalori. sation qui achèverait de ruiner les rentiers, ne voient-ils pas qu'avant d’essayer de remonter la. pente, il faut d’abord arrêter le glissement ? Car le glissement conduit à la catastrophe. | En somme, une monnaie se stabilise toujours, um jour ou l’autre, avant ou après le désastre. La France peut encore le faire avant, se résignera-t-elle à le faire après ?
C’est l’Autriche qui, après la guerre, fut le pre. . mier pays qui stabilisa sa monnaie.
A ce moment, la situation était déplorable. Le budget autrichien était en déséquilibre absolu et le. déficit se chiffrait par des trillions de couronnes. IL
n’y avait plus de crédit pour personne, car l’Etat, bien que promettant un intérêt de 50 %, ne trouvait même plus à emprunter à 90 jours. Le gouvernement fabriquait 800 milliards de couronnes tous les mois. L'inflation avait fait de terribles ravages, au point que le 25 août 1922 la couronne autrichienne ne'valait plus que 1/16.940 de son ancienne valeur.
On entreprit de stabiliser à un cours un peu moins catastrophique, qui fut fixé à 1/14.400: c’est-à-dire qu’une couronne-or vaudrait 14.400 couronnespapier. . :
C'est la Société des Nations qui dirigea l’opération. Elle créa une banque d’émission indépendante de l'Etat, au capital de 30 millions de couronnes-or.
Le plan de stabilisation prévoyait que le budget devait être équilibré et que les administrations de l’Etat seraient réorganisées. Enfin, un emprunt extérieur de 650 millions de couronnes fut consenti, partie pour équilibrer le budget, partie pour fournir une encaisse à la banque d’émission.
Quelle fut la répercussion de la stabilisation sur l’économie nationale ?
Tout d’abord les prix intérieurs fléchirent. Ce phénomène, qui peut surpendre, s’explique aisément. Avant la stabilisation, les commerçants majorent les prix pour se couvrir de la dépréciation de la monnaie. C’est une prime que paie le consommateur. Après la stabilisation, cette prime n’a plus de raison d’être et disparaît bien vite, d’où baisse des prix. . Ensuite, ceux-ci montèrent lentement, pour
ones pas encore arte Ïn an plus tard, ce fut le tour de la Honeies ce Là aussi, le budget était perpétuellement défici- ve taire et le crédit de l'Etat réduit à rien. La balance commerciale était nettement défavorable. ne La stabilisation fut faite sur la base de 346.000. ds couronnes pour une livre sterling, soit dans le re à port de 1/14.393. | se.
L'opération fut réalisée par un emprunt ee 4 rieur de 250 millions de couronnes-or que l’on de sans difficultés, alors qu'avant la stabilisation il était He même impossible de l’envisager. Le budget fut Pa é libré grâce à des mesures énergiques. ë Les prix intérieurs s’élevèrent mais sans atteindre Fe les prix mondiaux. .
L'Allemagne, elle aussi attendit trop longtemps nn
Nous savons qu’une monnaie avariée est tôt ou 2 tard stabilisée, car tous les pays EE Pa un jour ou l’autre à l’étalon-or. .
Avant ou après une catastrophe monétaire, tel a. | le dilemme qui se pose à toutes les nations qui ont ne traversé la crise dont nous souffrons. e
Nous avons cité l’exemple de l'Autriche et de la Hongrie, .
En Allemagne, la stabilisation se PEOUEN plié
tardivement encore et après un véritable désastre qui, au dire des Allemands eux-mêmes, fut plus douloureux que la défaite militaire et que la révolution qui la suivit. |
On se souvient qu’en octobre 1923, la fabrication du billet ne donnait plus rien, puisqu'il fallait malle milliards de marks-papier pour avoir un mark-or.
C'était le tourbillon des avalanches de billets, la ruée aux achats, la disette. Les paysans cessent d’approvisionner les villes où les nourrissons meurent comme des mouches. Les morgues ne peuvent plus contenir les dépouilles des victimes de la faim. Plus de pommes de terre, plus de charbon, la grève générale, le pillage.
L'Allemagne aux aboïs a, alors, recours à un procédé qui avait déjà été employé en France sous le Directoire: elle imagina les mandats territoriaux ressuscités sous le nom de rentenmark. Une nouvelle banque d'émission fut eréée avec une hypothèque vénérale sur toute la fortune allemande. Grâce à l’énergie de M. Luther et à la fermeté réfléchie de M. Schacht, on parvint en quelques mois à équilibrer le budget avec cette nouvelle monnaie.
Comment le rentenmark parvint-il à se mainte- nir? Simplement parce qu’on se trouvait, au point de vue monnaie, en présence du néant. Aussi l’Allemagne se hâta-t-elle d’assimiler le rentenmark au mark-or. Elle ne fit pas d'emprunt extérieur pour équilibrer son budget, mais le plan Dawes intervint pour assurer le paiement des réparations. Grâce à
lui, 800 millions de marks-or furent avancés à l’Ailemagne qui les versa à la Reichsbank pour lui. constituer la nouvelle encaisse métallique nécessaire à la stabilisation de sa monnaie.
Si je rappelle tout cela, c’est pour montrer qu’une stabilisation tardive, outre le désastre qui en résulte … pour le pays, rend indispensable un emprunt exté-
rieur. C’est alors la maiïinmise sur les finances de
l’Etat par des groupes étrangers, tant il est évident. que lorsqu'on n’a plus d’or pour stabiliser la monnaie, il faut coûte que coûte aller s’en procurer au dehors. on
Y réfléchissent- 7 ceux qui, Si légèrement, parlent d'intervenir sur les marchés des changes avec les réserves d’or de la Banque de France?
Cet or est la garantie de notre indépendance de demain. Malheur à ceux qui, en le gaspillant, nous enlèveraient notre dernier espoir de salut et placeraient la France sous la tutelle de l’étranger!
Certes, le péril qui nous menace est réel, mais notre inertie l’aggrave singulièrement. 4
Rien ne serait plus dangereux que d attends constamment un miracle qui ne se produira pas, ou d’ajourner cette remise en ordre de notre maison jusqu’au jour où une série de conditions problématiques seront réalisées.
Lorsque, la livre s'étant maintenue pendant quel-
ques mois au cours de 80 francs, j’ai proposé au gouvernement de stabiliser à ce cours, on m’a répondu qu’il était beaucoup trop élevé et que la livre devait être ramenée à 67 francs.
Aujourd’hui elle atteint 150 francs et les conditions préalables, si chères aux partisans de l’atermoiement, sont de moins en moins réalisées.
Je sais bien que nombreux sont ceux qui croient encore que cela se fera tout naturellement, dès que le franc aura retrouvé son équilibre, que la confiance sera revenue, que les dettes interalliées seront réglées, que la dette flottante sera consolidée, que ja balance commerciale sera favorable, que la ba:ance des paiements sera active, que le budget sera équiibré et même suréquilibré, que l’amortissement aura été amorcé, qu’une déflation massive (dernière trouvaille) aura été réalisée, etc. Mais, de grâce, qu'ils ne le disent pas si fort. Cela nous donne froid dans le dos.
Et maintenant, qu’allons-nous faire ?
Sous prétexte que l’expérience belge de stabilisation n’a pas réussi du premier coup, voilà que l’éterrelle campagne recommence en faveur de la pol'tique du laisser-aller.
Seuls quelques attardés parlent encore de la revalorisation lente et progressive du franc qu’on com-
parait au vin de France qui se bonifie en vieil sant ; mais voici qu'on affirme que la stabilisation est chose si difficile qu'il faut qu’elle se fasse tout naturellement et qu’en somme rien ne presse. à Rien ne presse, dit-on! Mais à quel HORS conviendra-t-1l d’aviser ?
Lorsque la livre était à 125, notre franc avait déjà perdu les 4/5 de sa valeur. De ses vingt sous de 1914, . seize avaient disparu. Qu'il perde cinq centimes encore et la livre est à 166. FRA Et un sou plus bas, c’est la livre à 250. Nes Evidemment, rien ne presse! |
Depuis Léna la livre monte suivant une ligne brisée invariablement orientée vers la hausse, | : sans égard pour les partis qui se succèdent au pouvoir. Ceux-ci ne sont d’accord que pour s’en rejeter la responsabilité, car ils tiennent pour inexistantes | les expériences russe, polonaise, autrichienne, hongroise, allemande. Nous avons laissé la livre à 92, : disent fièrement les uns. Nous l’avons prise à 87 et. 5 ramerée à 64, ripostent triomphalement les autres. de Sous ce rapport, je réclame la palme pour le minis- | tère Clemenceau puisque, sous lui, la livre 1e. jamais dépassé 40 francs. Fe Soyons sérieux; le ministère qui aura é mieux servi les intérêts financiers du pays est celui qui . pourra dire: nous avons laissé la livre au prix où
Jp ETS. L'ALP E 2e ' nl DER 1 w a ant, RPC A PS TR ET :
nous l’avions trouvée et pendant tout ce temps le frane n’a pas varié.
Ce ministère aura stabilisé la monnaie et liquidé ainsi le dernier stock laissé par la guerre : celui des illusions.
* CES
Une autre campagne tout aussi dangereuse con-
siste à dire: « Stabilisons, oui, mais pas avec la livre
à 140. Ramenons-la insensiblement à 100 francs et alors la chose sera possible. »
Magnifique idée, certes, émise surtout par ceux qui criaient autrefois au défaitisme financier (?) lorsqu'on craignait que la livre n EU un jour le cours de 100 francs.
La chanson n’est pas nouvelle, Le 17 février 1925, la livre s’étant tenue quelque temps aux alentours de 80, j’insistai à la tribune de la Chambre pour que l’on amorçât sans tarder une politique de stabilisation. « Ÿ pensez-vous ? », me répondit le ministre des Finances d’alors, M. Clémentel, « stabiliser avec la livre à 80 francs! Ce serait faire la paix après Charleroi! » Et il ajoutait que la livre ne valait intrinsèquement que 67 fr. 25. Toujours intrinsèquement, elle vaut aujourd’hui 100 francs aux yeux de ceux pour qui la cote de 140 n’a aucune signification.
Mais, dites-nous done comment vous ramènerez la livre en arrière? Par une politique de déflation? Ce sont des mots, expliquez-vous.
Pour faire baisser la livre définitivement, il n’est qu’un moyen ; retirer des billets de la circulation. Comment ? Par des impôts ? Grâce à des excédents de recettes ? à
Les impôts augmentent le prix de la vie, ce qui nécessite, au contraire de nouveaux billets que l’on se procure en ne renouvelant pas les Bons! Et n’est- 1l pas un peu puéril — en 1925 — de réver encore d’excédents budgétaires alors que, depuis l’armistice, on ne parvient pas à équilibrer le budget! En attendant, voici qu’on parle de l’échelle mobile des
traitements et des salaires, avec l’échelle mobile des
impôts comme corollaire inévitable.
CES
À l’intérieur des pays, comme dans le domaine international, l’après-guerre est une suite de résistances de la masse à l’évidence. Comme partout, malgré
les expériences passées, nous avons cru qu étant.
sortis de la normale, nous y rentrerions quand nous voudrions, par un simple effort de la volonté ou par le simple jeu des événements.
Français, mes frères, ne tombons pas dans les mê- . mes erreurs que les autres peuples. Après leurs déboires, nous serions sans excuse. La réalité est que
nous n’avons le choix qu'entre le glissement fatal,
avec son cortège de ruines, de misères et de désordres, ou l’arrêt dans le glissement par un effort vigoureux qui s’appelle la stabilisation.
Mais croire encore que cette stabilisation viendra toute seule, en nous endormant dans la confiance, c’est nous préparer le réveil le plus atroce qu’on puisse imaginer. Nous ne stabiliserons qu’au prix d’un effort national qui s’accompagnera d’une crise d'autant plus douloureuse que nous attendrons plus longtemps. Nier cette crise inévitable, c’est tromper grossièrement les gens. Il y a, hélas! des adaptations indispensables qui sont toujours pénibles. Mais, après cette crise de santé, la production reprendra dans des conditions saines et vigoureuses.
Il s’agit de savoir ce que vaudra demain le billet de cent franes. La question n'’intéresse-t-elle pas tous les citoyens, le prolétaire comme le millionnaire ?
Enfonçons-nous bien dans la tête que nous sommes devant un problème purement technique, dont la solution n’est ni de droite, ni de gauche. En l’examinant sous l’angle socialiste, radical, modéré ou conservateur, on rend le problème insoluble et même inabordable.
Le Parlement est-il capable de s’en charger ?
Non, si on continue à opposer des programmes périmés ou stériles. Oui, si les partis, brisant les cadres qui les séparent, communient dans une même volonté de contribuer à cette œuvre de salut public.
En dehors de cela, ü n’y a que désordre et gâchis.
Le Tonneau des Danaïdes
Il était une fois un grand et beau pays qu'une à
longue guerre avait considérablement épuisé. Victo-
rieux, il l’avait été par les armes, mais des années
de labeur étaient nécessaires pour reconstituer ses richesses détruites. me
Courageusement il voulut se remettre au travail,
sans se rendre compte malheureusement qu'il souf-
frait d’une maladie mystérieuse qui était une Jes suites de la guerre. Cette épidémie avait déjà fait de
terribles ravages chez un grand nombre de RÉUDIES
qui, eux aussi, n’y avaient pris garde qu'à un
moment où il n’était plus temps de l’enrayer. | Sournoise, elle avait gagné tout l’organisme et ses
effets pernicieux se faisaient sentir un peu plus tous les jours : la monnaie allait en se rétrécissant comme
une peau de chagrin.
Comme de juste, il en fallait tous les jours davan-
tage; on s’en rendait bien compte lorsqu'il fallait
payer tout plus cher. Le prix de la vie s'élevait avec
une régularité désespérante, provoquant le désordre
dans toutes les transactions et la misère au sein de nombreuses familles.
L'argent fondait littéralement entre les mains.
L’insécurité qui en résultait devint bien vite ane
plaie pour tous les citoyens. |
Pour les fabricants, qui ne songeaient plus ni à améliorer leur outillage, ni à diminuer un prix de revient qu'ils ne parvenaient même plus à établir.
Ils ne se préoccupaient que des variations de la monnaie qui pouvaient les enrichir ou les ruiner.
Pour les commerçants, dont les achats les plus judicieux, les mieux étudiés pouvaient devenir désastreux, car leurs prévisions étaient vaines.
Pour les ouvriers, les employés, les fonctionnaires, car ce qu'ils gagnaïent perdait de sa valeur avaut même d’être dépensé.
Pour tous les consommateurs, car leurs moyens devenaient insuffisants pour faire face uu renchérissement continuel de toutes choses.
Et le pays était envahi par une foule de plus en plus grande d'étrangers. Ceux-ci, contrairement à ce que racontaient les gazettes, n’amélioraient pas le change. Au contraire, ils dépouillaient les malheureux habitants en se rendant acquéreurs de leurs biens pour un peu d’or.
Ce pays autrefois réputé pour son épargne florissante, vivait au jour le jour. Les qualités de droiture, d’honnêteté de la race faisaient place à l’esprit. de luere et au goût du jeu.