L'ÉTUDE DES SYMPTOMES OU SÉMIOLOGIE STATISTIQUE
Les faits sont en général le résultat de plusieurs causes. — Les troubles dans le fonctionnement de l'organisme physiologique et dans le fonctionnement des organisations sociales sont révélés par des symptômes. — Classement des symptômes. — Symptômes caractéristiques, spécifiques. — Symptômes communs, équivoques, apparents, etc. — Les indices.
— L'indice totalisateur. — L'indice unique. Difficulté du choix. — Exemples. — L'indice des crises de M. le Dr Juglar.
— Les probabilités. — Les prévisions à longue échéance. — Ce que pourront être nos navires dans 2o et oO ans. — Dangers de ces spéculations. — Indices insuffisants.
Dans la très grande majorité des cas, un phénomène ou un fait observé est, avons-nous dit précédemment, le résultat de plusieurs causes. 11 est fort rare qu'une cause unique le fasse naître. La nature, dans ses manifestations, est plus ordonnée que simple. Notre globe subit des mouvements dont les origines sont nombreuses et complexes. La croissance d'une plante est le produit d'une quantité très grande d'éléments nécessaires et accidentels associés en proportions variables. Un trouble pathologique, déterminé en apparence par une seule cause, chez un être vivant ne peut le plus souvent éclater, ou se glisser insidieusement, que dans un organisme préparé, arrivé au degré de réceptivité où la cause propulsive met en marche l'action des toutes les autres, latentes jusque-là. Et quand
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Ton entre dans le domaine plus vaste encore, peut-être, de l'économie politique, que d'enchevêtrements dans le tissu, si varié et si changeant, de la vie des hommes !
Cependant ces causes n'ont pas toutes le même degré d'action. Certaines sont dominantes ou bien spéciales parfois au phénomène observé. Elles engendrent des faits particuliers qui se différencient nettement des autres et qui caractérisent un phénomène. Ce sont les symptômes. Us permettent de diagnostiquer, sans recourir à l'examen long et difficile de tous les éléments du phénomène, quelle est la nature, l'importance, la durée, etc., de ce phénomène. C'est leur étude qui permet au médecin de se reconnaître au milieu des perturbations nombreuses et différentes dont notre organisme est si souvent atteint. Le symptôme bien reconnu est l'avant-garde de l'ennemi avec qui vous désirez entrer en contact pour le connaître, apprécier ses forces, sa puissance de destruction et pour le combattre. En matière médicale, l'examen clinique présente deux opérations distinctes comme en toute science d'observation: on recueille les symptômes, c'est-à-dire les faits anormaux au point de vue physiologique que présente le malade ; puis on réunit ces symptômes, et on les discute pour déterminer l'état pathologique cherché.
On classe logiquement les signes diagnostiques en deux catégories : 1° ceux qui sont caractéristiques essentiels, actuels ou présents — ils caractérisent spécialement le phénomène ou la maladie ; 2° ceux qui sont communs équivoques et qui concourent à la manifestation de beaucoup de phénomènes — - ils ne peuvent fournir d'indications précises sur l'origine du phénomène ou du trouble constaté. À ces deux catégories de signes, il conviendrait d'en ajouter une troi-
sième: celle des symptômes dont la nature en appa rence très déterminée n'a pas en réalité la même origine que les symptômes avec lesquels ils se confondent. Ce sont là de faux symptômes. En médecine les phénomènes nerveux sont de cet ordre. En matière économique, par exemple, le train de vie que mène un individu peut, à première vue, indiquer qu'il possède une situation de fortune prospère alors qu'il n'en est rien.
Si des symptômes caractéristiques d'un trouble physiologique, météorologique ou social, se manifestaient toujours dans des cas identiques, le diagnostic de ces troubles, c'est-à-dire des causes certaines qui les produisent, serait un diagnostic relativement facile. Malheureusement, la nature ne livre pas toujours ses secrets et ne s'ouvre point au premier venu, avec cette facilité. Elle exige plus de peine et de science pour se laisser surprendre. 11 y a bien, dans les organismes physiologiques comme dans les organisations sociales, des centres importants et dominateurs de fonctions où l'on porte instinctivement les regards dès qu'un fait anormal éveille l'attention : le faciès de l'homme s'il s'agit de médecine, le ciel si l'on redoute la pluie, les bilans des banques et les mercuriales des marchés si l'on craint une crise économique ; mais la difficulté est de discuter les constatations rapidement recueillies. Nous sommes, en effet, en présence de phénomènes où les variables indépendantes — en apparence tout au moins — sont fort nombreuses. Ce ne sont pas là des rouages mécaniques simples accomplissant toujours, et avec une même régularité, un mouvement automatique. Un horloger auquel vous porterez une montre dont la marche est arrêtée sans que vous puissiez en apprécier les causes, dirigera sa loupe immé-
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diatement vers les deux ou trois points faibles de l'appareil et se prononcera presque toujours très vite. Assurément on sait la plupart du temps dans quelles limites se meuvent les phénomènes complexes relevant de la physiologie, de la météorologie ou de l'économie politique. On n'ignore pas qu'au-dessous et au-dessus d'une certaine température de son corps, l'homme meurt, qu'avec une pression barométrique très élevée on est sur le point d'avoir un trouble certain de l'atmosphère, qu'à la suite d'une émission inconsidérée de papier fiduciaire, une banque ne peut plus vivre puisque le crédit, qui est pour elle la vie, a disparu devant l'exagération de ses engagements. Néanmoins, entre les limites minima et maxima connues, il y a une très large place pour l'incertitude. Ce n'est pas d'ailleurs au début que se manifestent les symptômes aigus, faciles à diagnostiquer. Ils commencent le plus souvent par se glisser insidieusement. C'est alors que leur constatation est utile à connaître pour renseigner l'observateur sur la marche du phénomène et lui donner les moyens de l'enrayer ou d'en atténuer les conséquences. Un avertisseur d'incendie qui ne fonctionnerait que lorsque le feu aurait déjà envahi toute une maison ne servirait à rien. On est donc conduit à affirmer que la méthode statistique, lorsqu'on l'utilise dans l'étude des symptômes, est d'autant plus efficace que la science à laquelle on l'applique est plus avancée. Cela se conçoit aisément puisque la détermination des symptômes est facilitée par une connaissance de plus en plus approfondie des phénomènes observés.
Dans l'enfance des sciences d'observation, le symptôme unique est l'indice apparent le plus frappant; il devient l'indice universel — bien différent, d'ailleurs,
de rindice que Ton appelle généralement Y indice totalisateur et dans lequel on réunit un ensemble de causes présumées solidaires. L'homme a commencé par expliquer, le plus simplement possible, les phénomènes dont il était entouré et pénétré. Dans son ignorance, il a personnifié ces phénomènes ; il a donné une cause unique à chacun d'eux. Puis, ses connaissances augmentant, il a aperçu la complexité des forces physiques et des phénomènes sociaux et il a accumulé observations sur observations, perdant souvent pied dans le dédale des faits. Et ce n'est qu'en serrant de plus près les données de la science, en accroissant la puissance de son esprit dans la conception des phénomènes, qu'il a pu dégager, dans des symptômes communs à beaucoup de faits, des différences caractéristiques, et qu'il a trouvé des explications simples, là où il ne voyait qu'un enchevêtrement inextricable de causes. Il semble ainsi être revenu en arrière, à l'époque où il simplifiait naïvement tout phénomène. Aujourd'hui, il tient quelques anneaux d'une chaîne sans fin, il est vrai, néanmoins d'une chaîne solide. Il a passé par tous les états d'esprit d'un étranger venu dans un pays dont il ne connaît ni la topographie ni les habitants, dont il ne sait pas la langue. Peu à peu, il s'est familiarisé avec les choses et les gens, s'est orienté, a pu comprendre, faire des distinctions, classer les résultats acquis d'une expérience consciente. Ainsi parmi les symptômes communs, dans les troubles pathologiques, la fièvre est un des plus fréquents. Les constatations faites sur elle à l'origine furent assez peu précises. Le pouls servit à déterminer d'abord ses modes divers; puis la température du corps fut observée. Pouls et température ne sont pas toujours fonction l'un de l'autre. Les formes et la marche des fièvres ont
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apparu nombreuses et variées. Peu à peu on a suivi de plus près les variations ; Ton a fait des représentations graphiques accusant nettement le caractère de chacune d'elles. Les causes déterminantes cependant restent à établir d'une façon scientifique certaine. Les hypothèses se donnent encore carrière sur ce sujet bien que la microbiologie ait apporté le concours puissant de ses découvertes pour faire présumer une simplification dans les causes originelles. En économie politique, la balance du commerce a été l'indice universel de l'état de prospérité d'un peuple. De ce qu'un particulier muni de numéraire offre les signes, au moins extérieurs, de la fortune, on tira, de cette observation superficielle, la conséquence qu'un peuple est d'autant plus riche qu'il possède plus d'or et d'argent. D'où la théorie mercantiliste et les erreurs qu'elle a engendrées. Ce paradoxe dangereux a, en effet, servi de base pendant longtemps, aux peuples qui se disputaient les marchés du monde et des colonies ; il a engendré des guerres économiques pour la domination exclusive des marchés. Toutes les observations statistiques, erronées et sans précision qu'on essaya de faire alors, et qui n'étaient que des approximations fantaisistes le plus souvent, ne faisaient guère avancer la question. La mise en lumière de ce fait : les produits s'échangent contre des produits, devait enfin diminuer l'influence du préjugé consacré par Montaigne sous cette formule: « Le profit de l'un est dommage de l'autre. » Il n'est pas encore éliminé des esprits. Les vérités ont plus de peine à se faire accepter en matière de science économique qu'en aucune autre science parce qu'il y a, sur ce terrain spécial, des intérêts dont la défense comporte souvent la conservation d'erreurs même démontrées telles.
Liesse. n
La valeur de l'indice unique dépend absolument du degré de caractère particulier, spécifique, qu'il offre. 11 nous semble qu'il ne faut point le repousser in abstracto et qu'il est bon ou mauvais suivant qu'il est une indication toujours précise ou qu'au contraire, il n'est pas une cause nettement déterminante d'un phénomène, au point de vue de sa nature s'entend. Nous allons avoir l'occasion de montrer, plus loin, pourquoi l'indice unique bien choisi, répondant aux conditions pour lesquelles il est recherché, est à beaucoup d'égards, suivant les cas, supérieur à l'indice totalisateur. L'indice unique, avons-nous dit, doit être un fait absolument caractéristique d'un phénomène tel, qu'avec un degré de probabilité très grand, il distingue ce phénomène de tous les autres. M. le Dr Juglar, dans sa remarquable étude sur la détermination des crises, a prouvé combien féconde était cette méthode lorsqu'on savait s'en servir avec un esprit profondément préparé aux travaux de cet ordre. L'indice totalisateur au contraire comprend un ensemble de données qui, réunies, forment un faisceau. Son premier défaut est de ne pouvoir servir qu'à la détermination d'un état général. Pour déterminer le climat ou le temps, on se sert d'expressions numériques, d'éléments comme la pression barométrique, la température, l'état hygrométrique de l'atmosphère, la force et la rapidité du vent, etc. De même pour mesurer l'énergie vitale d'un homme ou d'un animal, on fera porter les investigations sur le cœur, les poumons, les reins, etc.; on mesurera même sa force musculaire, etc., puis on réunira toutes ces données pour en tirer une conclusion. L'état économique d'un peuple, par ce procédé, se mesure en combinant les chiffres de son commerce extérieur, les recettes de ses chemins de fer, les dépôts de ses cais-
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ses d'épargne, le montant de ses impôts indirects, le produit de ses postes et télégraphes, etc., etc. Les variations de valeur d'un métal précieux sont aussi l'objet d'une approximation de ce genre établie sur une moyenne des prix de différentes marchandises plus ou moins bien choisies. Les chiffres que Ton en tire s'appellent index numbers. En développant plus loin ce système nous verrons quelles critiques nombreuses il comporte. Dès maintenant, cependant, nous pouvons nous rendre compte que le système de l'indice unique universel et le système de l'indice totalisateur peuvent avoir chacun leurs avantages, suivant le but de la recherche et la matière sur laquelle elle porte.
Bien que ces procédés d'approximation aient été l'objet d'études relativement récentes, une abondante littérature a été publiée sur ces questions. Comme il était aisé de le prévoir, l'étendue et la quantité des hypothèses possibles à l'égard d'approximations de cette espèce devaient forcément provoquer les recherches. On a donc beaucoup discuté déjà sur la valeur de l'indice unique universel et sur celle de l'indice totalisateur. Mais ces discussions a priori ne nous paraissent pas avoir permis d'éliminer les défauts originels inhérents aux deux procédés. On s'est évertué à construire des méthodes d'élimination pour arriver à dégager l'indice unique. On a proposé de grouper des séries de symptômes, puis de les examiner un à un, et de rejeter ceux d'entre eux qui ne pouvaient servir à caractériser le phénomène étudié. Ce tri opéré, le résidu, traité mathématiquement par le procédé des moyennes, donnerait l'indice unique1. En réalité il
1. Voir Bulletin des Sciences soc. et polit, de Florence, 1903- 1904, études par M. F. Goletti.
s'agit là d'un indice totalisateur. Le calcul est impuissant à déterminer la valeur des symptômes ; c'est le savoir, l'expérience, le don d'observation de l'investigateur qui sont les pierres de touche indispensables en de pareilles appréciations. Nous ne cesserons de le redire : des hypothèses de cet ordre ne sont permises, en ce qui regarde les phénomènes économiques, pathologiques ou météorologiques, qu'aux personnes profondément versées dans les sciences dont ils relèvent. Une méthode, un procédé, ne sont du reste, que des instruments plus ou moins exacts et précis, dont la précision et l'exactitude sont augmentées ou diminuées par les qualités ou les défauts de celui qui s'en sert.
M. Pantaleoni a beaucoup critiqué l'indice unique universel et le reproche le plus capital qu'il lui ait fait est que, si sa présence nous révèle l'existence d'une cause pathologique quelconque, l'absence de cet indice ne nous assure pas, malgré cela, qu'il n'y a point d'autres causes de trouble. Le reproche nous paraît s'appliquer à un indice unique dont la définition serait beaucoup trop étendue, c'est-à-dire universelle. Ce qui différencie un trouble pathologique, social ou économique, déterminé, d'un autre trouble, c'est le symptôme spécifique spécial à ce trouble ; les autres symptômes ou éléments sont, dans la plupart des cas, communs à tous les troubles pathologiques. Il faut aussi considérer sur quel milieu porte l'observation pour juger de la valeur de l'indice. M. Rawson a imaginé de rechercher les variations dans le commerce extérieur de l'Angleterre au moyen d'un procédé très simple. Il recueille séparément, pour deux années, les éléments suivants: 1° il fait un tableau des importations comprenant: a le tonnage des navires entrés, —
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h la valeur des importations, — c le prix moyen par tonneau ; un second tableau contient les exportations portant sur les mêmes faits. Le prix moyen par tonneau mensuel, puis annuel, est l'indice cherché. De la comparaison des chiffres recueillis pour les deux années, il déduit l'état commercial général de F Angleterre» Ce « baromètre » du commerce, comme il Fa nommé, est un indice unique. Le baromètre proprement dit est de môme, lorsqu'on ne tient compte que des pressions qu'il enregistre, un instrument à indice unique, puisqu'on laisse de côté la direction et la force du vent, Fétat hygrométrique de l'atmosphère, etc., etc., et les autres éléments connexes. Ici, en ce qui concerne le commerce de l'Angleterre, il est facile de voir le défaut du procédé : le commerce intérieur n'est pas une fonction explicite de commerce extérieur. Il a des rapports avec lui mais ces rapports ne varient pas toujours en raison directe des variations du commerce extérieur. Néanmoins, plus qu'en un autre pays, le commerce maritime est un indice donnant ici une approximation assez acceptable, car l'élément le plus important de la vie économique de l'Angleterre est son commerce maritime. On pourrait dire qu'il est un élément premier d'où les autres en grande partie dérivent, se classant par ordre d'influence après lui. De même la consommation et la production de la houille, indices très utiles en Angleterre, aux États-Unis, etc., où se trouvent de riches bassins de charbon ne sont-ils, à aucun titre, des indices réellement symptomatiques pour l'Italie, par exemple, où on ne peut même les faire figurer avec efficacité dans un indice totalisateur, ainsi que Font constaté MM. Pantaleoni et Benini. Pour l'indice unique, il est donc prudent de le choisir dans la catégorie des conséquences premières près de
la source des causes. Celui qu'a recommandé le Dr Farr offre moins de probabilités que ceux dont nous venons de parler parce qu'il est un effet dérivé d'autres effets plus rapprochés, de la cause ou des causes initiales. La quantité de mariages, que Ton peut observer dans un pays, dépend souvent de l'état de bien-être de ce pays ; mais ce n'est pas une conséquence toujours forcée, directe de ce bien-être. On ne saurait donc a priori établir un rapport bien sûr entre les deux phénomènes. Il y a entre eux, certes, une corrélation théorique; elle n'en est pas moins modifiée, et en certaines circonstances très profondément, par des variables indépendantes parmi lesquelles les influences psychologiques ne sont pas les moins troublantes. Il est des pays prospères, dont la richesse s'accroît, où la peur de la vie, la crainte des charges apportées par la constitution d'une famille éloignent les gens, même fortunés, du mariage. Ici le degré de l'effet considéré est trop distant de la cause originelle pour être un indice offrant des probabilités suffisantes de diagnostic l.
Autrement décisif est l'indice choisi par M. le Dr Juglar. Cet indice révèle l'approche des crises commerciales ; il mesure, pourrait-on dire, la durée de leurs phases et leur intensité ; il accuse aussi leur périodicité. Il se compose des chiffres représentant l'importance du portefeuille des banques d'émission d'un côté, et, de l'autre, des chiffres donnant les totaux de leurs encaisses métalliques. La tendance à l'accroissement du portefeuille coïncidant avec la tendance à la diminution de l'encaisse métallique constitue un symptôme de crise commerciale. Voici, d'ailleurs, ré-
K. La charrue fut choisie comme indice unique par Lavoisier. Voir chap. n.
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snmée en quelques lignes par lui-même, la doctrine de M. le Dr Juglar sur les crises. Il est nécessaire de la connaître pour comprendre les raisons qui lui ont fait suivre cette méthode et choisir cet indice :
« Quel qu'il soit, écrit-il1, le mot crise indique un état de malaise et de souffrance. La crise peut atteindre une ou plusieurs industries ou l'ensemble des industries ; l'agriculture, elle-même, n'en est pas à l'abri. La crise peut être appelée industrielle, commerciale, monétaire ou financière, suivant qu'un de ces caractères domine aux yeux du public. Pour l'observateur, le terme de crise ne doit s'appliquer qu'à un ensemble bien défini d'accidents que Ton rencontre toujours quand elle éclate. Une crise ne survient jamais à Fimproviste, elle a toujours été précédée d'une période de grande prospérité et d'un grand mouvement d'affaires qui n'a pu avoir lieu sans une progression pour ainsi dire continue de hausse. La crise serait donc Yarrêt de la hausse des prix, c'est-à-dire le moment où l'on ne trouve plus de nouveaux preneurs. Le mouvement des échanges jusqu'ici très rapide, très avantageux, tout à coup arrêté, ceux qui espéraient vendre, et, surtout les derniers acheteurs, ne savent plus que faire de leurs marchandises ; ni au dedans, ni au dehors on ne peut les placer, et, cependant, il faut faire face aux échéances. On se précipite sur les Banques pour obtenir de nouveaux moyens de crédit, pour proroger les échéances par des renouvellements ; afin de répondre aux demandes, le portefeuille du banquier, déjà rempli pendant la période de hausse, prend des proportions de plus en plus considérables. Pour l'intérieur,
1. Des crises commerciales et de leur retour périodique, 2e édit., p. 13 et suiv.
ou obtient ainsi un sursis, on maintient artificiellement les prix sans affaires nouvelles; mais pour l'étranger, il n'en est pas de même. On est acheteur de matières premières qu'il faut payer, et comme les produits fabriqués ne sont plus acceptés au prix où on les tient, après avoir mis en œuvre tous les moyens de crédit, il faut, cependant, remplacer ces produits pour arriver à la compensation des affaires engagées. Or, il ne reste qu'une marchandise qui, marchandise comme les autres par la plus grande stabilité de sa valeur et la facilité de son transport, est toujours acceptée sur tous les marchés, ce sont les métaux précieux, For et l'argent. On va donc les faire intervenir sur une grande échelle et changer ainsi le rôle qu'ils remplissent habituellement alors qu'ils ne servent que de solde pour les grandes opérations commerciales ou pour le comptant. Ce ne sont plus des moyens de crédit que l'on demande aux Banques, des billets ou un compte ouvert pour opérer des virements ou des compensations, ce sont des espèces métalliques ou plutôt des lingots pour faire des remises à l'étranger. — Les réserves métalliques des Banques qui, depuis le début de la période prospère, n'ont cessé de baisser, sont déjà tellement menacées et tellement réduites que la suspension des paiements est imminente et inévitable, si l'on ne prend pas des mesures pour sauvegarder l'encaisse. Autrefois, on ne savait que faire, et la suspension était toujours inévitable ; depuis peu de temps on sait la prévenir par la hausse de l'escompte.. . Privée de crédit, ou ne pouvant plus en obtenir qu'à des conditions aussi dures, la spéculation, mal engagée, doit liquider et livrer en baisse des produits qu'elle a achetés en hausse. De là une situation des plus critiques. Tout crédit, toute confiance a disparu,
c'est un sauve-qui-peut général; il ne s'agit plus d'affaires à terme, c'est du comptant que Ton réclame pour se liquider, et comme toutes les rentrées sont douteuses, on cherche partout à se créer des disponibilités, ce qui augmente encore le nombre des demandes dont les Banques sont assiégées. »
C'est ainsi qu'éclate l'état de crise aiguë, période relativement courte, très apparente par les désastres qu'elle cause, mais précédée d'une période plus ou moins longue pendant laquelle se montrent et s'accusent les symptômes révélateurs se résumant dans l'accroissement insolite du portefeuille des Banques et dans la diminution de leur encaisse métallique. A la suite de cette période aiguë, vient la période de liquidation. Ces trois états : période prospère, période de crise, période de liquidation , sont toujours, suivant M. Juglar, à considérer pour un pays, et chacune d'elles peut être reconnue à des caractères particuliers dérivant du symptôme par excellence de ces troubles économiques.
L'importance de cette méthode est d'autant plus grande que les crises, en général, sont universelles et affectent souvent, presque en même temps, les grands centres commerciaux du globe. Cet indice répond aussi aux conditions scientifiques pour lesquelles il a été choisi. Les Banques sont — si Ton nous permet de nous exprimer ainsi sans pousser plus loin cette analogie — des centres nerveux, des plexus où aboutissent tous les mouvements d'affaires. Organes d'une sensibilité extrême, en raison delà fonction économique très délicate qu'elles remplissent1, elles subissent les
1. Voir notre article Banque dans le Dictionnaire du Commerce, de l'Industrie et de la Banque. Guillaumin.
variations des affaires et les enregistrent dans leurs bilans. Le diagnostic, quoique reposant ici sur des données simples, exige des qualités d'observation et la connaissance technique du sujet. Mais il a une source de contrôle dans ce fait que, par suite de la pénétration des marchés et de leur solidarité de plus en plus grande, il doit se vérifier sur les places commerciales les plus importantes du globe. Ces manifestations premières, ces événements avant-coureurs des crises ne se font pas sentir exactement à jour fixe aux États- Unis, en France et en Angleterre par exemple; mais les phénomènes révélateurs de la crise se suivent d'assez près en général, et viennent confirmer l'observation première.
Nous serrons de plus près, sur ce terrain, la réalité de l'enchaînement des causes que dans la très curieuse fantaisie de Jevons 1 sur la prédiction des crises agricoles. Il a, en effet, habilement soutenu que la périodicité des crises agricoles correspondait à l'apparition de troubles dans les taches du soleil. Ces troubles, en modifiant les conditions météorologiques de l'atmosphère, contribuent à changer le temps. Les récoltes se ressentent de cette perturbation des conditions physiques habituelles de leur croissance, et ne présentent pas une production équivalente à la production moyenne. On pourrait, en continuant les déductions, établir un rapprochement entre les variations de la grandeur des taches du soleil et les fluctuations du change en certains pays agricoles. L'idée n'est certes point absurde et elle est ingénieuse, mais les généralisations en ces matières sont fort dangereuses, et il
1. British Association at the Dublin meeting, 19 août 1878. — Gonsult. aussi Ch. Vordmann: La période des taches solaires. Rev. Qén. des Sciences, 15 août 1903.
faut se garder surtout d'édifier sur elles des systèmes d'ensemble.
Cette question de la périodicité des phénomènes économiques, l'une des plus hautes qu'ait à éclairer la statistique, entre pour une part étendue dans la théorie des crises de M, le Dr Juglar que nous venons de résumer brièvement. Nous lui consacrerons un chapitre spécial en raison de la place qu'elle doit tenir, à notre avis, dans les préoccupations des économistes. Cette périodicité, ces recommencements, observés déjà depuis de longues années, offrent un champ fertile de recherches pour l'établissement du diagnostic économique, et surtout pour la conception générale des phénomènes de cet ordre.
En envisageant les conséquences de ces crises, M. le Dr Juglar a été conduit à examiner leur action sur la population : sur le chiffre des mariages et des naissances, non seulement à Paris et en France, mais encore en Angleterre et en Allemagne. Le schéma qu'il a donné de ces concordances plus ou moins précises, suivant les périodes, tend bien à montrer la répercussion réflexe des crises au point de vue démographique1. Le nombre des mariages, considéré parle Dr Farr, comme un baromètre pour mesurer la prospérité d'un peuple, n'est donc pas le symptôme susceptible de nous faire entrevoir, à l'avance, l'état prochain de cette prospérité ; il n'est pas un symptôme sur lequel on puisse édifier des prévisions probables, puisqu'il n'est, lui-même, que la conséquence d'un état pathologique.
On a tenté de faire des prévisions, au moyen de
i. Communication faite à ce sujet à la Société de statistique de Paris, séances du 18 mai 1898 et surtout Extrait du Compte rendu de VAcad. des sciences morales et politiques, août 1903.
constatations statistiques, sur des faits dont l'enchaînement est bien difficile à saisir en raison de l'impossibilité où Ton se trouve d'établir une loi même très approximative de leurs variations. On a exécuté sur ce sujet d'ingénieuses déductions en s'aidant de l'analyse mathématique et du calcul des probabilités. Tant que l'on demeure sur le terrain des grands faits économiques où les données sont des grands nombres portant sur des périodes peu étendues, on a pu prolonger, avec quelque chance de ne pas trop errer, les courbes établies d'après les éléments de faits antérieurs, bien connus. On arrive ainsi à déterminer, avec une probabilité très suffisante, pour un pays donné et pour des temps assez proches, le nombre des naissances, des décès, des mariages. Mais dès que l'on aborde des quantités sur lesquelles l'action imprévue de forces extérieures est complètement inconnue, on n'évalue plus qu'avec des éléments hypothétiques, sans aucun rapport, souvent, avec les faits nouveaux qui surgiront demain. Un ingénieur américain, M. E.-L. Gorthell, après avoir recueilli des données statistiques — comprises entre 1848 et 1898 — sur les dimensions et vitesses des plus grands navires connus, sur le nombre et le tonnage des navires à voiles et à vapeur, sur la capacité de transport de la flotte commerciale du monde, sur le poids et la valeur des marchandises transportées par mer, a essayé d'en déduire ce que deviendraient au bout de 25 et de 50 ans, les dimensions, vitesses, nombre, tonnage, etc., de ces navires» Le problème est vaste et les données assez minces. M. Gorthell ne l'a point attaqué de front. Il s'est contenté, suivant l'expression de M. L. Vauthier, de décrire des courbes de chic. M. L. Vauthier a repris ces travaux de façon beaucoup plus scientifique que son
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collègue américain 1 sans trop se faire d'illusions sur les difficultés de sa tâche et, en premier lieu, sur Tindétermination des données échappant à des règles fixes et qu'il faut trouver ou imaginer avec le secours dangereux d'approximations sans bases sérieuses. Il a d'abord usé de certaines formules d'interpolation qui l'ont conduit à des résultats d'une absurdité déconcertante, comme cette conséquence, par exemple, qu'ei? prolongeant, dans le passé — antérieurement à 1848 — la courbe des changements, survenus dans les navires de 1848 à 1898, la largeur des navires eût été nulle en 1837 ! Averti par cette étrange solution — vérifiable pour le passé — M. Vauthier a laissé là les formules d'interpolation sans en essayer d'autres, redoutant les dangers qu'offre cette méthode aussi brillante que peu sûre 2 en des cas de cette espèce. M. Vauthier a suivi la méthode la plus rationnelle qu'il lui était donné d'employer. Il est arrivé à trouver, pour certains chiffres, le double de M. Gorthell, ce qui n'est pas étonnant. Ses déductions sont certainement plus logiques que celles de M. Corthell; toutefois les probabilités résultant des conditions actuelles ou antérieures de la navigation ne sauraient être une prévision approchée de ce que seront ces conditions dans l'avenir. Il suffit de supposer — hypothèse celle-là très acceptable et très légitime — qu'une invention modifiera, au moins autant, la navigation à vapeur actuelle que la machine à vapeur a modifié la navigation à voile. La vitesse à laquelle on était parvenu avec le perfectionnement de la voilure pouvait-elle servir de base, dans ses progrès successifs, à l'approximation de la
1. Voir le Journal de la Société de statistique de septembre et octobre 1901.