‹ La statistique, ses difficultés, ses procédés, ses résultatsChapitre 21 sur 40 · L.EîSE · texte numérisé non relu

L.EîSE

une table de mortalité. Les probabilités de cette espèce sont inséparables, en effet, de la loi des grands nombres. Cependant, il n1appuie point assez sur la relativité des lois concernant une catégorie nombreuse de phénomènes, comme les phénomènes météorologiques, physiologiques, psychologiques, etc. Il la constate de façon un peu sommaire en écrivant que « les lois qui se rapportent à la manière d'être du corps social ne sont pas essentiellement invariables : qu'elles peuvent changer avec la nature des causes qui leur donnent naissance; qu'ainsi les progrès de la civilisation ont nécessairement fait changer les lois relatives à la mortalité comme ils doivent influer aussi sur le physique et le moral de l'homme1 ». Mais cette déclaration très peu précise consacre même une erreur: celle d'imaginer que les variations de la mortalité peuvent être érigées en lois naturelles et comparées à une loi fondamentale ; celle, par exemple, de l'économie des forces ou du moindre effort, observée chez l'homme, dans le temps et dans l'espace — phénomène permanent, constant, parce qu'il dérive de la constitution physiologique de tous les êtres vivants, cause à laquelle s'ajoute pour l'homme des tendances psychologiques de même nature. Quételet, d'ailleurs, ne croit pas à une rapide transformation des causes qui provoquent les actions humaines. Suivant lui, « il n'est donné qu'à peu d'hommes doués d'une puissance de génie supérieure d'imprimer une action sensible au système social; et, encore, cette action exige-t-elle souvent un temps considérable pour transmettre pleinement son effet ».

Ces réserves et ces restrictions si peu accentuées

i. Id., p. 15.

ont fait, comme il arrive très souvent en pareil cas, surgir des commentateurs de deux catégories. Les uns, heureux de trouver dans ces travaux des preuves en faveur du fatalisme, ont été conduits à en tirer des conséquences absolues et erronées. Les autres, au contraire, inquiets de voir des arguments aussi séduisants appuyer de pareilles doctrines, ont accusé Quêtetelet de contribuer à répandre ridée que l'homme n'a aucun libre arbitre et qu'il est étroitement prisonniei de la nature elle-même et des circonstances qu'elle fait naître. Nous avons déjà cité1, pour expliquer une des causes de la défaveur où tomba la méthode de Quételet, quelles imprudences de langage peut commettre un savant dont l'esprit subit une idée dominante. Certains passages de son Essai de physique sociale, si l'on ne prend pas la peine de lire en entier le livre avec attention, peuvent certainement provoquer des critiques de cet ordre, et particulièrement en ce qui regarde les statistiques criminelles. Quételet n'a point affirmé des opinions de cette espèce et il serait injuste de lui en faire un reproche. Si des lecteurs superficiels ont pu lui prêter des sentiments contraires à sa pensée, ils ont néanmoins quelque excuse : la forme vive et souvent imagée de son exposé.

En définitive Quételet, homme de science, attaché au principe de cause à effet, considère les phénomènes sociaux dont la régularité et la permanence sont observées pendant une suite assez longue d'années, comme susceptibles cependant de modifications. Mais il croit ces modifications lentes parce que lents sont les changements susceptibles d'affecter les nombreuses causes d'où sont issus ces phénomènes. Sa conclusion

i. V. chap. i, p. 16.

n'est pas, dans une certaine mesure, fataliste. Il considère que les moyens pour diminuer « le budget qu'on paie avec une régularité effrayante aux prisons, aux bagnes et aux échafauds » ne sont pas des moyens rapides. On dirait, dans le langage philosophique actuel, que l'évolution morale est particulièrement lente. Quételet a lui-même protesté vivement contre une interprétation absolue de cette idée et en particulier contre celle-ci, que chaque année doit se produire le même nombre de crimes, dans le même ordre, dans les mêmes régions, et que chaque classe de crimes a sa distribution particulière et invariable. Le mot « invariable » lui fut très sensible et il le releva : il ne Favait jamais écrit.

Jusque-là il ne s'agit que de faits réguliers et permanents plus ou moins rapidement modifiables suivant les causes d'où ils viennent. Lorsque l'on entend agir pour opérer un changement, c'est dans le sens d'une amélioration du progrès à réaliser. Les physiocrates pensent qu'on y arrivera au moyen d'un système qu'ils préconisent sans trop voir les obstacles objectifs et subjectifs dressés devant leur conception. Quételet s'occupe plus particulièrement de préciser le diagnostic par l'étude de symptômes sans trop remonter aux causes et sans recommander de remèdes. Tous croient, au demeurant, le progrès social possible et indéfini. L'opinion publique, aujourd'hui, s'est ralliée en général à cette idée transformée en une croyance, en une sorte de dogme sur lequel s'appuie la politique de tous les peuples civilisés.

Il y a eu, et il paraît bien y avoir encore, cependant, des interprétations différentes de celle que nous venons d'exposer à l'égard de la permanence et de la périodicité des phénomènes sociaux. Un des esprits

les plus originaux qui se soient manifestés dans le commencement du xvme siècle, Vico, savant napolitain — l'un des contradicteurs souvent fort avisé de Descartes — a émis, dans son livre, la Science nouvelle*, l'hypothèse, appuyée avec plus ou moins de force sur des faits historiques et juridiques, que l'humanité repassait par les mêmes états, et évoluait sur une courbe fermée. Lorsqu'une société en décadence se relève de ses ruines, elle voit recommencer le cycle des révolutions qui ont marqué antérieurement les diverses étapes de ses progrès et de son déclin. Il est, suivant lui, trois âges, dans le développement historique : Tàge divin ou théocratique, l'âge héroïque, l'âge humain. Une société, en mal de changement, trouve, à chacune de ses révolutions, dans la corruption même de sa constitution précédente, les éléments de la forme nouvelle qui peut la maintenir et la préserver de la disparition. Vico, lui aussi, de même que Sùssmilch, attribue les lois de ce développement à une sagesse au-dessus de l'homme, à un ordre divin réglé par la Providence. Michelet a résumé en une page serrée le système historique de Yico : « Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se sert, pour nous gouverner, des usages que nous suivons librement. Répétons donc ici le premier principe de la Science nouvelle : les hommes ont fait, eux-mêmes, le monde social tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une intelligence souvent contraire et toujours supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées. Ces fins, d'une vue bornée,

£. Principi di nuova Scienza intorno alla natura délie nazione, 1725-1732-1774. — Michelet a donné une traduct. partielle de la Science nouvelle avec une introduct. sur la vie et les ouvrages de Vico (Flammarion, édit.).

sont pour elle des moyens d'atteindre des fins plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent le plaisir brutal et il en résulte la sainteté des mariages et l'esprit de la famille ; les pères de famille veulent abuser de leur pouvoir sur leurs serviteurs et la cité prend naissance ; — Tordre dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens et subit la servitude de la loi qui fait la liberté du peuple ; — le peuple libre tend à secouer le frein de la loi et il est assujetti à un monarque; le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets par la corruption et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un peuple plus vaillant; — enfin, quand les nations cherchent à se détruire elles-mêmes, elles sont dispersées dans

les solitudes et le phénix de la société renaît de

ses cendres1. » Vico à travers tout son ouvrage, assez mal composé du reste, essaie à chaque instant d'établir les rapports innombrables entre les temps barbares et ceux du moyen âge et d'en signaler la correspondance. Ces rapprochements ne sont pas toujours qu'ingénieux, ils présentent souvent une justesse remarquable.

Ces perpétuels recommencements 2 signalés par Vico sont-ils dominés par une sorte de loi inexorable? Ce mouvement circulaire, ces périodes qui reviennent, si semblables aux périodes précédentes, n'apportent-elles pas en se reproduisant avec des caractères communs, des éléments nouveaux ? Gœthe le croyait. Il a exprimé sa pensée à cet égard en comparant le développement des événements humains à celui d'un mobile qui suivrait une spirale. Il a combiné

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