Voir p. m
L'intervention constante de cette loi dans les rapports économiques entre les hommes commence déjà à nous faire entrevoir, en ce qui regarde une catégorie des causes du phénomène, Tune des raisons pour lesquelles il est universel. La loi de l'offre et de la demande, en effet, ne connaît pas de races, de climats et de latitudes. Elle établit l'équilibre plus ou moins rapidement, mais inéluctablement, entre les différents éléments constitutifs ou dérivés de l'activité humaine. C'est elle qui opère le classement de ces éléments sans trêve et sans arrêt parce qu'elle est, en mécanique sociale, la loi du mouvement. Mais la quantité et l'état de ces éléments sont-ils aussi eux le résultat du hasard? Il est à penser que non. Tout nous fait entrevoir, au contraire, que dans les profondeurs les plus obscures de la psychologie du monde social, où s'entremêlent en un réseau toujours mouvant, et en apparence inextricable, l'action et la réaction des besoins, des intérêts, des passions et des fantaisies de l'homme, il est des lois d'ordre naturel qui apportent la puissance de leur direction. Les revenus se classent, malgré tout, dans un ordre, et, à très peu près, dans des proportions semblables, il faut donc que les qualités requises pour acquérir ces revenus, soient distribuées d'une certaine façon entre les hommes dans différentes sociétés. Nous avons vu, qu'à cet égard, la courbe des revenus tendrait à se rapprocher beaucoup de la courbe des aptitudes de Francis Galton1. Il y a là une tendance curieuse, bien de nature à attirer l'attention de tous ceux qu'intéressent les problèmes philosophiques. Les facultés acquisitives, chez les hommes, se transmettent par hérédité, sont développées par l'éducation, ou se
i. Voir p. 162.
transforment, s'acquièrent, se perdent, semblent s'étendre et cependant la proportion révélée par la courbe des revenus paraît demeurer la même dans sa formule générale. L'inégalité des conditions se trouve ainsi nettement et scientifiquement établie sur la base des inégalités biologiques. De même qu'il est des combinaisons, des arrangements sans cesse différents chez les hommes pour ces inégalités biologiques, il est des arrangements et des combinaisons consécutives pleins de diversité dans la répartition des revenus. Ce ne sont pas toujours dans nos sociétés modernes les mêmes familles ou les mêmes individus qui occupent les tranches supérieures du solide, en forme de fer de flèche régulière, que nous avons étudié. Il y a, au fur et à mesure que la concurrence se fait sentir, sous son action la plus féconde: la concurrence économique, une sorte d'endosmose et d'exosmose sociales qui se produisent pour opérer une sélection déterminée. Elle répond plus ou moins à l'idéal que nous nous en faisons, mais est assurément une fonction certaine des aptitudes acquisitives régies par la loi de l'offre et de la demande. Ce n'est certes pas une nouveauté. De la théorie de la concurrence se dégageait déjà cette solution: elle se trouve confirmée d'une manière éclatante par les analyses auxquelles a donné lieu la répartition des revenus.
Ces considérations générales une fois faites, il convient d'examiner, d'un point de vue plus spécial, la courbe de la répartition des revenus.
Nous venons de constater que si la répartition des revenus obéit dans son ensemble à une loi exprimée par une formule générale, il ne s'ensuit pas qu'elle entraîne après elle l'idée de fatalité. L'action de la concurrence neutralise cette tendance, bien que, au
premier abord, on soit tenté de retrouver ici la conception de Quételet sur la loi des grands nombres. Du reste, la formule n'exclut pas un accroissement de la fortune générale. La quantité des revenus nin2nh etc., peut être de plus en plus élevée, et le plus bas des revenus considérés peut être à un moment donné plus élevé qu'un revenu d'un ordre supérieur observé antérieurement. Aussi ne faut-il pas confondre ce qu'on a appelé, un temps, le paupérisme avec l'inégalité des revenus, et croire comme Marx que les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres plus pauvres.
Si l'on admet que la courbe de M. Otto Ammon traduit dans sa forme générale, surtout en ce qui concerne les petits revenus, la réalité des faits de façon plus approchée on peut représenter par deux courbes (fig. 6) ces deux états de répartition. La courbe MNT représente la répartition des revenus dans un pays où les petits revenus ont déjà une certaine ampleur et où le revenu minimum est représenté par OT; la courbe M'N'T' exprime au contraire une situation beaucoup moins bonne pour l'ensemble puisque OT7 le dernier revenu est très petit. Le fait de l'inégalité est accusé ici par le plus ou moins de concavité de la courbe, non
Fig. 6.
par la distance de TO et de T'O. Or nous savons que cette concavité est sensiblement la même pour les pays sur lesquels, jusqu'à aujourd'hui, a porté la vérification de la formule, puisque la droite qui interpole la courbe a une inclinaison qui ne varie qu'entre un peu plus de 1 et un peu moins de 2.
Maintenant les données statistiques, recueillies en des temps fort éloignés de nous, permettent-elles d'établir sur ce terrain des comparaisons acceptables ? A notre avis, il convient d'être à cet égard fort sévère, et de ne se laisser convaincre qu'avec des arguments complets. Il est toutefois intéressant de suivre les essais qui ont été faits dans cette voie. M. V. Pareto a étudié la répartition des revenus à Paris d'après le rôle de la Taille en 1292 et la comparée à celle qui s'appuie sur les statistiques fiscales de 1896. A six siècles de distance, les courbes offriraient une forme à peu près identique. Le fait est curieux et mérite d'attirer l'attention. Mais il nous semble, aussi, que dans l'examen des comparaisons de cette espèce, quelque peu de scepticisme n'est pas inutile au sujet des bases statistiques sur lesquelles s'appuie le rapprochement.
Il n'en reste pas moins que ces hypothèses — que Ton peut considérer comme très probables ou comme s'approchant assez près de la vérité — nous confirment dans les constatations déjà faites sur les lois générales de l'organisation des sociétés. Le monde économique et moral n'est pas plus que le monde physique, le jouet du hasard. Ainsi que le monde physique, il gravite aussi, lui, suivant des lois générales dont nous concevons de plus en plus clairement au fur et à mesure des progrès de la science, les formules fondamentales. Si nous avons vu beaucoup plus tôt l'en-
chaîneraient ordonné des phénomènes astronomiques, c'est qu'ils se passent à des millions, à des milliards de lieues de nous et que nous n'avons pas été arrêtés dans nos investigations parles détails probablement fort complexes de leur marche. Le recul nous a aidé à concevoir assez rapidement, dès que Ton a pu construire des instruments d'observation, les lois de la gravitation. Il n'en a point été ainsi pour les phénomènes économiques et moraux. Nous sommes trop près d'eux pour les envisager, dès le premier abord, avec chance de découvrir, dans leur enchevêtrement, l'organisation qui les régit. Peu à peu cependant, les théories s'épurent, les observations se précisent, les moyens de recherches augmentent et se perfectionnent et l'on arrive à une conception plus scientifique, plus rationnelle et partant plus générale du développement des sociétés. Ce n'aura pas été un des moindres services de la statistique que d'avoir aidé à l'étude de la répartition des revenus et de contribuer à éclairer un des plus grands problèmes de la philosophie moderne. L'ordre divin de Sùssmilch, l'ordre naturel des physiocrates, les lois dites de l'évolution ne sont en réalité que des explications destinées à nous convaincre d'un ordre général de l'univers qui domine la fantaisie de notre volonté. Mais nous concevons maintenant avec plus de clarté les lois encore indécises, en beaucoup de leurs contours, du développement social. Le progrès ne présente pas les caractères d'une évolution simple comme on le croit généralement. Il ne se fait pas tout d'une envolée sur une ligne ascensionnelle. Les phénomènes périodiques dont nous avons indiqué l'importance et la régularité nous apprennent que les sociétés subissent des recommencements. Il semble bien, en effet, qu'à chaque grande période de leur
histoire, elles poursuivent un idéal auquel il leur est impossible d'atteindre complètement parce qu'il est une conception imaginative dépassant de beaucoup les moyens que peut employer l'homme pour la réaliser. Cette conception écartée à la suite des déceptions causées par l'insuccès de son entière application, une autre tout aussi idéale encore s'impose à l'opinion, et la montée recommence, avec les déceptions dont elle est — au bout d'essais plus ou moins heureux — suivie presque inéluctablement. Et c'est ainsi qu'évolue le monde social suivant une sorte de mouvement oscillatoire et rythmé : l'esprit le pousse en avant et l'expérience seule lui démontre jusqu'où, à une certaine période, il peut aller dans les limites que lui assignent les lois naturelles.