‹ La statistique, ses difficultés, ses procédés, ses résultatsChapitre 5 sur 40 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES COUP D'OEIL SUR L'ÉVOLUTION DE LA STATISTIQUE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES COUP D'OEIL SUR L'ÉVOLUTION DE LA STATISTIQUE

Les définitions de la statistique. — Son origine lointaine; ses développements. — La statistique est « un instrument, non une fin ». Opinions de MM. Levasseur et Rùmelin. — Le calcul des probabilités. Gournot et Quételet : leurs vastes conceptions. — L' « arithmétique politique ». Bufïon et P « arithmétique morale ». Turgot, Gondorcet et la « mathématique sociale ». — L'importance de la statistique d'après Buckle. — L'homme moyen. Homo œconomicus. Différences.

— La méthode monographique. — Pourquoi les vues de Gournot et de Quételet ne furent pas généralement adoptées.

— Point de vue plus modeste auquel on s'est placé depuis.

— Difficultés qu'offre la statistique. — Nature des travaux accomplis.

II y a un demi-siècle environ, Rùmelin, statisticien avisé, dont l'esprit se plaisait à manier l'ironie aussi bien que les chiffres, dénombrait les définitions, déjà données jusqu'à lui, de la statistique. Il en comptait alors soixante-trois, en y comprenant la sienne à l'égard de laquelle il paraissait professer un certain scepticisme. Peut-être son chiffre était-il trop faible? A coup sûr, il a beaucoup augmenté depuis. En Allemagne surtout, on a consacré à la recherche d'une définition impeccable de la statistique, de nombreux volumes où Robert de Mohl n'a vu que des ce curiosités psychologiques » et une « littérature bizarre ». Le jugement Liesse. i

paraîtra sévère d'autant plus que les confusions et les ambiguïtés généralement inhérentes aux définitions de mots s'expliquent par les différents points de vue, assez distants les uns des autres, auxquels se sont placés les auteurs. La querelle n'est pas éteinte, mais se poursuit cependant avec beaucoup moins d'ardeur.

Lorsque Schmeitzel — avant Achenwal, comme l'a fait judicieusement remarquer M. Maurice Block 1 — créa, en latin, le nom de « statistique », il ne se doutait pas que l'étymologie du mot originel status donnerait tant de tablature à ses successeurs. S'agissait-il de l'État (pays), ou d'un état de situation ? La question n'a point d'importance et ne présente aucun intérêt scientifique. Toutefois, la première acception pourrait bien être celle adoptée par celui ou ceux des auteurs qui ont, au début, employé ce vocable. On a toujours cultivé beaucoup en Allemagne les sciences dites caméralistiques, ou d'administration, en vue de l'exploitation des domaines fort étendus que possédaient les États. Il n'est donc pas étonnant que la statistique ait été considérée comme l'ensemble des renseignements, des documents utiles pour administrer un pays. On ne saurait repousser, non plus, l'acception plus générale « d'état » de comptabilité ou de situation. Et s'il se trouve qu'il y a là une sorte de jeu de mots, il est assez difficile d'y voir une contradiction. On a donc pu étendre ensuite ces opérations à des faits bien différents de ceux relatifs à l'administration étroite d'un pays, à des faits sociaux très divers et dont nous parlerons plus loin.

Mais la statistique, en tant qu'élément nécessaire au gouvernement des États, remonte à l'origine de ces

i. Traité théorique et pratique de statistique.

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mêmes États, quelque rudimentaire qu'ait été alors leur constitution. Darius possédait des fonctionnaires chargés d'établir des cadastres pour répartir le moins mal possible les impôts. Les conquérants, dès la plus haute antiquité, ne manquèrent pas d'emmener avec eux, dans leurs états-majors, au cours de leurs campagnes, des géomètres arpenteurs chargés de préparer l'exploitation de leurs conquêtes. Alexandre le Grand et César n'eurent garde d'oublier d'aussi importants auxiliaires. La statistique était indispensable pour lever des armées, des tributs et des impôts, pour rendre la guerre profitable. Tacite raconte qu'Auguste, qui résumait en cette occasion le génie administratif des Romains, fit procéder aune vaste enquête des richesses de l'Empire. On dénombra les soldats, les navires, les ressources de toutes sortes, on énuméra les revenus publics et leurs produits. Ces états chiffrés, écrits en entier de sa main, ne furent présentés que par son successeur au Sénat. Moreau de Jonnès, pour grandir l'importance de la statistique, a accumulé des preuves nombreuses de sa très haute antiquité. Il la signale dans les temps les plus reculés et nous la montre inscrite dans le Pentateuque sous le nom ftarithmi, qui signifie : nombres. C'est bien, en effet, d'observations fixées par des chiffres qu'il s'agit, par conséquent d'un art dont les procédés étaient forcément empiriques. Caries arts se sont développés, bien avant les sciences, sous l'action propulsive de la nécessité et au moyen de longs tâtonnements. Les sciences ne peuvent naître qu'à la suite de ces lentes expériences, et lorsque le cerveau de l'homme, après avoir découvert quelque enchaînement dans l'uniformité de succession des phénomènes, parvient à formuler des lois naturelles. La statistique, telle qu'on l'a conçue pendant de longs

siècles, n'a pas été 1 initiatrice de l'économie politique. Elle est demeurée pendant très longtemps un moyen indispensable d informations pour les États. Puis, son domaine s'est étendu à mesure que le progrès s'accentuait dans les sciences. On a voulu, comme Sussmilch, tirer, de ses constatations, des conséquences philosophiques. Elle a bientôt envahi les sciences naturelles, la géographie, la médecine et surtout le commerce. Partout où il fallait masser les observations pour juger de la fréquence ou du degré d'importance des faits, on l'a appelée à l'aide. Elle est devenue ainsi, peu à peu, un instrument universel de renseignements et d'appréciation pour les arts et les sciences dont les investigations portent, dans le temps et dans l'espace, sur des faits très nombreux. Gomme le montre la variété de ses applications et l'absence de phénomènes qui lui soient propres, elle n'est qu'un procédé d'observation. Le biologiste, le ministre des Finances, le criminaliste, l'agriculteur et l'industriel, l'emploient au même titre. Elle s'applique à des objets divers pour des fins différentes, sans cesser d'être une méthode dont les règles générales s'adaptent aux sciences ou aux arts dont elle est l'auxiliaire. C'est pourquoi M. Emile Levasseur voit en elle, et avec raison, « un instrument et non une fin1 ». D'ailleurs, « définir ainsi son action, ajoute-t-il, n'est pas abaisser son rôle ; car cet instrument, ainsi que nous l'avons déjà dit, est très efficace pour le perfectionnement des sciences sociales ». Rùmelin essaie d'en faire plus qu'une méthode sans y parvenir. Il crée une appellation nouvelle de « sciences auxiliaires » et la place sous ce vocable. Il la voit

i. La population française. Introduction sur la statistique4 t. 1, p. 17.

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donc comme « la science auxiliaire de toutes les sciences expérimentales du règne humain 1 ». Et il ne craint pas de critiquer les professeurs allemands de sciences politiques, trop portés à étendre le cadre de la statistique et à en faire, par la suite, « une notion si vague et flottante qu'elle devenait comme une science embrassant tous les faits possibles, une description complète de la vie de l'humanité à tel moment donné de son existence ». Et plus loin il écrit: « Tout ce que la méthode statistique rassemble, chaque jour d'utile pour les diverses branches du savoir, peut aussi peu rentrer dans le cadre d'une seule science que tout ce que l'induction, l'analogie et l'expérience découvrent chaque jour dans les domaines les plus divers. Ne serait-ce pas une science monstrueuse que celle qui prétendrait embrasser à la fois les isothermes et les isothères, avec les résultats de l'élève du bétail et des remèdes contre la fièvre ; les tables de mortalité, la fréquence des meurtres et suicides, avec les bienfaits sociaux des différents systèmes agraires ? La statistique ne peut absolument pas être la science de tout ce qui se peut conquérir par la méthode statistique2. »

On a refusé de suivre les savants allemands dans ces régions nébuleuses peuplées d'abstractions. Les statisticiens éclairés ne confondent point, aujourd'hui, la statistique, méthode d'observation appliquée à des faits d'ordres bien différents, avec les sciences dont elle est l'auxiliaire.

Ce rôle n'a pas — en dehors des conceptions métaphysiques allemandes — toujours été envisagé sous

d. Problèmes d'économie politique et de statistique, traduct. franç. Guillaumin, p. (J7.

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