DEVONS-NOUS PEINDRE NOS STATUES
recherche de runiformité, il eût été dangereux de le remettre à nu. Alors que de fortes lessives et la brosse avaient en partie raison de la polychromie posée sur le marbre et sur l’albâtre polis, l’eau additionnée de soude ou de potasse et les grattoirs dont on eût été contraint de faire usage n’eussent rien laissé de la délicatesse et des détails des sculptures sur bois. Force fut donc de les conserver en leur état ancien, et, comme l’emploi de cette matière et sa peinture étaient traditionnels au même titre dans les ateliers des statuaires espagnols, l’usage de la polychromie s’y perpétua également. Aussi bien, la grande majorité des sculptures polychromes que l’on trouve encore en Espagne est-elle en bois ; quelques-unes fort précieuses sont en bronze, en cuivre ou en argent émaillés; d autres très fatiguées, en pierre ou en terre cuite et l’infime minorité est en albâtre ou en marbre.
Grâce à ce concours de circonstances morales et matérielles, l’Espagne offre aux curieux une collection unique, merveilleuse, mais à peu près inexplorée jusqu’ici, où, au prix de quelques efforts, ils peuvent suivre depuis le xiri siècle jusqu’à nos jours la transformation, l'épanouissement et la décadence de la sculpture polychrome.
Dans un curieux mémoire ayant trait à l’association des reliefs et de la couleur, M. le professeur G. Treu se pose cette question : Devons-nous peindre nos statues ?
M. G. Treu, un fin connaisseur et un savant historien de l’art antique, n aurait pas connu le doute s’il avait élargi le cercle de ses recherches. Mais il est resté dans le domaine de la pure spéculation, qui ne pouvait lui fournir aucun exemple, ou bien il s’est borné à consulter les polychromistes modernes, timides et tâtonnants. Il est étrange que s’occupant de la sculpture peinte, il n’ait pas demandé a 1 Espagne une réponse qu elle eût donnée décisive. Comment un pays qui a possédé des sculpteurs tels que les Berruguete, les Hernandez, les Juan de Juni, les Pedro Millan, les Montaiies, les AlonsoCano, les Roldan, les Mena, les Cepeda, dignes de figurer à côté des Murillo, des Velasquez, des Pacheco, des Ribera, des Valdes, un pays où ces grands génies ont marié leur talent pour enfanter des œuvres admirables, est-il à ce point méconnu? On retourne le sol de 1 Égypte, de la Susiane, de la Chaldée et de l Assyrie, on exhume de la terre grecque les vestiges des civilisations disparues, et derrière les Pyrénées il
existe une nation qui durant le Siècle d'Or a contribué pour une immense part à la gloire des lettres comme à l'éclat des arts et l’on en est encore à ignorer ses sculpteurs ! Cette ignorance est d’autant plus regrettable que si les grands peintres andalous se détachent par l’originalité de leur génie sur une école inféodée à l'Italie, il y eut, dans le Nord comme dans le Sud, des statuaires qui les égalèrent en talent et qui imprimèrent, en outre, à la sculpture un caractère national que la peinture considérée dans son ensemble est loin de présenter au même degré. Le jour où l'on connaîtra mieux l’Espagne, les rapprochements que la critique allemande a faits entre Eschyle et Calderon s’établiront entre Praxitèle et Montanes, et, faute de pouvoir recourir à l’enseignement suprême de la Grèce, on s’instruira aux écoles de Valladolid et de Séville.
Mais surtout que l’on se garde bien de juger la statuaire polychrome sur des tentatives laites sans préparation suffisante ou sur les médiocres échantillons présentés dans les collections ou offerts depuis quelque temps dans les ventes et attribués aux grands maîtres espagnols. A part les musées de Valladolid et de Séville, où l’on rencontre quelques bonnes statues, ce sont les couvents et les églises qui possèdent seuls en Espagne et qui conservent jalousement les chels-d’œtivre de la statuaire polychrome.