TRÉSOR DE SILOS
manière manifeste, le devant d’autel appartient à la seconde moitié du xii' siècle. J’ajouterai que dans son ensemble et dans certains de ses détails, il rappelle de si près les émaux champlevés limousins de la même période qu’on a pu l’attribuer à des artistes français. Leur collaboration est certaine. Je serais surpris cependant que l’Espagne ne soit pas intervenue, au moins dans la composition. Il flotte autour de ce monument une atmosphère spéciale qui laisse peu de doutes à ce sujet.
L’émailleur, peut-être par timidité, peut-être pour répondre aux intentions de l’auteur du devant d'autel, ne s’est attaqué qu’à des parties planes : les vêtements de Dieu et des apôtres, les nimbes des saintes figures, l’ange, la colombe et les deux monstres ailés qui garnissent les triangles curvilignes entre lesquels est placée l’image de Dieu et de petits médaillons rectangulaires incrustés dans le cadre général. D’autre part, toutes les têtes et les motifs d'architecture traités en basrelief sont simplement dorés. 11 en est de même des mains et des pieds avec cette seule distinction qu’ils n’ont pas de saillies et ne sont indiqués que par un sillon ouvert au burin.
Les robes, les manteaux, le corps de la colombe, celui des animaux ailés, les médaillons incrustés dans le cadre sont de ce bleu foncé ou de ce vert puissant qui caractérisent les émaux limousins. Les plis des vêtements et en général tous les détails sont signalés par un trait métallique fort délié, réservé dans la masse du métal. Des cabochons sertis dans les cadres alternaient avec les médaillons émaillés et complétaient la décoration. Il reste la majeure partie des médaillons, en revanche les cabochons ont à peu près tous disparu. Malgré les dégradations qu’il a subies, ce bas-relief est d’une richesse et d’une splendeur insignes.
Outre le devant d'autel, le monastère de Silos possédait un mobilier religieux dont chaque pièce était un joyau inestimable. On a pu sauver quelques coffrets, un calice et un retable L
L’un des coffrets composé d’une dent d’éléphant appartint à la fille d’Abd er Rahman III qui fut Khalife de Cordoue au commencement du x° siècle; le second est encore un ivoire musulman exécuté à Cuenca en 1026 par Mohammed Ben Zeiyan et remonté avec des émaux limousins vers 1150; le troisième est en émail champlevé. Le calice qui, selon le rite mozarabe, servait à donner la com-
munion sous les espèces du vin, présente un des plus beaux exemples connus de l'orfèvrerie inudejare et, à la forme chrétienne du vase sacré, associe de délicats filigranes dessinant des arcades en fer à cheval d'un style très pur. Sur le pied est gravée une inscription au nom de saint Dominique, abbé de Silos, pour qui on le cisela au cours du xi' siècle. Enfin le triptyque est en cuivre gravé et porte sous un portique des ligures d'apôtres. 11 complétait le devant d'autel conservé au musée.
Parmi les sculptures polychromes d'âge certain, l'on rangera encore celles que renferme le musée de Leon. L'ancien couvent de San Marcos où il a été installé est immense et la collection bien petite. Mais elle est si précieuse qu’on en a dérobé la moitié. Au nombre des objets oubliés ou respectés par les voleurs se trouvent le Christ dont il a été fait mention et deux statues provenant d'Orense, près d’Oviedo. Celles-ci ne paraissent pas avoir été repeintes.
La tête, les mains et en général les nus taillés dans le bois ainsi que les vêtements de toile durcie et appliquée au moyen d'un enduit ont reçu des teintes plates empruntées à la même palette que les fresques du Panthéon. Le noir est discret, il sert de rehaut et, à ce titre, remplace l’or.
Un triptyque en bois, de la même époque que les statues, a également échappé à la destruction. 11 comporte de larges parties dorées sur lesquelles s'enlèvent des taches de couleur. La technique sommaire et bien fruste de ce morceau ne nuit en rien à sa puissance décorative.