QUERELLE DES SCULPTEURS ET DES POLYCHROMISTES
doivent être telles et choisies avec le même soin que celles destinées aux enluminures. Il faut les broyer et les préparer à l’eau avec la même limpidité que nous avons dite. Mais, au lieu de colle à la gomme, on doit se servir de jaunes d’œufs frais, délayés dans leur volume d’eau douce et claire battue jusqu’à l’écume. 11 faut mêler cette colle avec les couleurs pour damasser sur l’or bruni, en ayant soin d’imprimer à la céruse tout ce qui doit être peint, qu’il s’agisse de grotesques ou de vêtements dont l’or doit servir de dessous à diverses couleurs. Toutefois, il est bon de savoir que le bleu n’exige pas une colle d’œufs aussi forte que le carmin, le vermillon, l’ocre et les autres couleurs ayant peu de corps et que, passé un jour, il est nécessaire d’ajouter à l’œuf quelques gouttes de vinaigre pour l’empêcher de se corrompre... »
Cette division très ancienne des corporations ou confréries d’artistes et d ouvriers d art donnait lieu à des difficultés innombrables, chacune défendant ses droits avec âpreté, tout en essayant d’empiéter sur le domaine de ses voisines. Pour mettre un terme à ces discussions, les Rois Catholiques firent codifier les anciennes ordonnances relatives aux confréries et en promulguèrent une rédaction qui devint la loi des parties. Mais, d’autre part, comme les maîtres espagnols cultivaient parfois plusieurs branches de l’art et excellaient tantôt dans 1 architecture et la sculpture, tantôt dans la peinture et la sculpture, il arriva qu en vertu de la multiplicité de leurs aptitudes, ils prétendirent franchir les barrières élevées autour de chaque profession par l’ordonnance des Rois Catholiques et cumuler les privilèges accordés à plusieurs confréries. 11 ne semble pas que les architectes et les sculpteurs aient eu des démêlés sérieux. 11 en fut bien autrement des sculpteurs et des peintres de statues qui luttaient pour la prééminence de leurs arts. Les privilèges respectifs des deux corporations furent défendus au début du xviP siècle par des artistes de la valeur de Montanes et de Pacheco, devenus ennemis après avoir vécu dans une étroite intimité. C’est même à ce différend qu est dû le plaidoyer sur la peinture où Pacheco montre 1 excellence de la peinture dans la statuaire polychrome et où il remet en même temps a leur place « les peintres de tableaux qui osent empiéter sur le domaine de 1 encarnador , nier sa spécialité et ne produisent au demeurant que des polychromies lourdes, sans grâce et sans valeur quand ils s’avisent de peindre les chairs d’une statue"* ».
11 y avait de 1 exagération dans les dires de Pacheco, mais ils renfermaient aussi une part de vérité. La preuve en est que, bien après lui et malgré le succès
de Montanes qui conquit le droit de polychromer ou de faire polychromer ses statues à son gré, on vit les plus grands peintres de l’école de Séville collaborer avec les sculpteurs. J'aurai bientôt l’occasion de décrire les œuvres où la gouge était tenue par les Montanes, les Roldan, les Nuiîes et où le pinceau était manié par un Murillo, un Zurbaran, un Valdes Leal ou un Pacheco, qui fut en effet célèbre entre tous ses confrères dans l’art de peindre les reliefs. Mais, dès maintenant, il était indispensable de montrer l’importance que la sculpture polychrome acquit chez nos voisins ainsi que l’estime très particulière où la tinrent toujours les grands maîtres, les critiques et la partie éclairée du public. Ce sont ces qualités, comme la ftiveur générale dont elle jouit, qui en font un art national et vraiment espagnol. Je répéterai à son sujet, ce que je disais naguère en parlant du retable.