DAMIAN FORMENT
consacré à l’Assomption est un merveilleux exemple des ressources offertes par un art aussi conventionnel que celui de la sculpture en bas-relief. L’éther où plane la mère du Christ, le ciel où elle partagera la gloire de son divin fils s’étend, se perd, se devine infini. La 'Vierge a vaincu les lois éternelles qui attachent nos corps à la terre ; on la sent entraînée vers les régions sereines sans que la victoire sur les forces de la nature tasse violence à nos instincts. Certes, le style ogival de l’œuvre et son indicible délicatesse jurent et détonnent avec la masse lourde des piliers entre lesquels on l’a placée, mais le retable captive la pensée. Lui seul rayonne, lui seul semble se réfléchir dans les yeux.
Au moment où fut composé ce retable, Damian Forment revenait d'Italie et subissait l’influence des maîtres auprès de qui il avait travaillé. Les bas-reliefs et les statues en portent la trace manifeste, tandis que dans la décoration architectonique l'artiste est resté fidèle aux traditions gothiques. Malgré la beauté de l’albâtre, cette œuvre était polychrome. Pour les mêmes motifs qu’à la Seo, le savon et la brosse ont eu le dernier mot dans la lutte engagée contre la peinture. 11 ne reste aucun indice apparent de couleur, sinon sur deux figures de grandeur naturelle placées à droite et à gauche de l’autel. Par elles, on peut juger combien a été grave le préjudice causé à l’œuvre du maître.
Le retable de San Pablo de Saragosse, qui pour avoir été exécuté en bois — sans doute par des élèves du maître * — a échappé au lessivage, fut entrepris entre 1 5 16 et 1 520. 11 comporte au centre la statue du saint sous le vocable de qui l’église est placée et aux ailes, quatre bas-reliefs disposés en deux registres. Le socle est lui-même divisé en treize compartiments. Celui du centre, qui répond à la place du tabernacle, est vide ; les autres sont tour à tour occupés par des statuettes et de petites compositions en bas-relief. Enfin, au-dessus de la statue de saint Paul, un crucifix domine la composition.
C’est également entre 1 5 16 et 1 520 qu’il faut placer le retable de la célèbre abbaye de Monte Aragon que l’on voit aujourd’hui dans la paroisse annexée à la cathédrale de Huesca (pliot. 104). On sait en effet que le maître commença en 1 5 20 le retable de la cathédrale et l’on prétend que la mort le surprit sitôt après qu'il l’eut livré au chapitre.
Tous les morceaux de sculpture sortis du ciseau de Forment sont des œuvres achevées et des morceaux extrêmement précieux. Cependant, le retable de
la paroisse annexe de la cathédrale de Huesca paraît moins heureux que les autres. Les trois bas-reliefs qui le composent sont consacrés à l'Ascension. Ils portent sur un double soubassement dans le registre supérieur duquel sont enchâssés cinq tableaux relatifs à la vie et à la résurrection du Christ tandis que l’étage inférieur est occupé par des écus héraldiques de dimensions exagérées.
Le lo septembre ij20, Forment commençait le retable de la cathédrale de Huesca dont l'exécution devait absorber treize années de sa vie, les dernières, si l'on en croit quelques-uns de ses biographes L Divisé en trois registres — deux affectés au soubassement — où se trouvent et s’enchaînent les scènes de la Passion, il présente au point de vue de la disposition des analogies étroites avec le retable de Notre-Dame del Pilar. Bien que la couleur uniforme de l'albâtre soit une cause de monotonie, les personnages, les uns à peine saillants, les autres en demi-relief, quelques-uns détachés des fonds sont disposés avec une telle intelligence et une telle science des plans que la composition n'en souffre guère. Combien, cependant, elle devait être plus admirable quand elle portait la riche et chaude parure que des lessivages ont enlevée, mais dont on trouve dans les creux des vestiges multiples. Entre les bas-reliefs et sur les pilastres que couronnent d’élégants pinacles, sont placées des statues de femmes. Leur charme et leur grâce incomparables témoignent que Forment eût trouvé un heureux emploi de son talent s’il eût traité des sujets soumis à moins de contrainte que les compositions religieuses.
L'on remarquera que l’architecture des édifices compris dans les bas-reliefs porte tous les caractères de la Renaissance alors que la décoration de ces divers retables se rattache, ainsi que je l'ai dit, aux arts du xv' siècle. Cette opposition caractéristique du style de transition particulier à Forment est un nouvel argument en faveur de l'attribution que j'ai laite des tombeaux de Sigüenza.
A part trois des quatre retables qui viennent d'être cités, à part le retable en albâtre de l’église paroissiale de Velilla de Ebro et peut-être les tombeaux de Sigüenza, il ne semble pas que Forment ait laissé d'autres œuvres originales et personnelles. L’on cite encore comme étant de lui le retable de la cathédrale de Santo Domingo de la Calzada. Mais, bien qu'il ait été exécuté par un imaginera appelé Forment, le style de la sculpture et de l’architecture comme les dates fournies par les actes notariés montrent que Fauteur n’avait de Forment que le nom.
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CAPILLA DORADA.
C'est avec intention que j’ai parlé des œuvres originales et personnelles de Forment, car il est manifeste qu’il sortit de l atelier du grand artiste de nombreuses sculptures restées anonymes et que leur caractère permet de classer à côté des retables de Saragosse et de Huesca. On ne saurait d'ailleurs expliquer autrement la fortune qu'il laissa. Elle était considérable, si l’on en juge au majorât de joooo ducats d’Aragon correspondant à 60000 ducats de Castille qu’il put fonder à sa mort.
Malgré son long séjour en Italie, Damian Forment ne sut pas ou ne voulut pas rompre d’une manière définitive avec le passé artistique de l'Espagne. 11 n’est pas le seul maître de son temps que retenaient les liens mystérieux de la tradition. L’architecte, les sculpteurs et les peintres de la Capilla dorada (Chapelle Dorée) de Salamanque sont dans le même cas. Cette chapelle célèbre comprise dans la cathédrale appartient par son style au xv' siècle, bien qu’elle ait été élevée vers 1522 sur les ordres et aux frais de Don Francisco Sanchez de Palenzuela, archevêque de Corinthe (phot. 105'). On ne saurait contester la date, car elle ressort de deux inscriptions contemporaines de la construction : l’une sur une frise de faïence émaillée, où elle se développe en grands caractères gothiques dorés, et l’autre gravée sur la merveilleuse grille qui sépare de l’église le tombeau du fondateur^. On y lit en effet qu’elle fut terminée en i 24. A cette même époque, Philippe de Bourgogne achevait à Grenade le retable de la chapelle royale dans le style italien de la Renaissance (phot. 121).
Je sortirais du cadre de cette étude si je voulais y comprendre les pays autres que l’Espagne où fleurissait à cette époque la sculpture polychrome. La grande croisade contre la statuaire peinte se prêchait déjà en Italie ; mais elle n’avait pas encore donné de résultats décisifs. Aussi bien, la France, la Bourgogne, les Flandres, l’Allemagne, la Pologne, l’Italie elle-même comptaient-elles des artistes restés fidèles aux anciennes traditions. A mon grand regret, je les tairai et pourtant il m’est impossible de ne pas faire au moins une exception en faveur des auteurs restés anonymes de deux suites de statues où l’on retrouve des caractères communs à toutes les œuvres exécutées dans les ateliers du Nord de FEspagne quand s’illustraient Forment et ses émules. La première décore la cathédrale d’Albi. Il s’agit d’une collection très importante d’apôtres, de prophètes ou de vertus distribués à l’intérieur comme à l’extérieur de la clôture du chœur
et, sur la face extérieure de la fermeture, d'une Eve et d'un Adam avant le péché, remarquables par le modelé du corps et la perfection de la technique fpl. XX'VT et phot. io6à 1 1 2). Toutes ces figures sont en pierre peinte et dorée. Elles sont dignes du jubé qui est lui-même le plus précieux de tous ceux que nous possédons encore en France et l'un des spécimens les plus extraordinaires de l'art gothique arrivé aux dernières limites de la délicatesse et de la complication des formes { phot. 115, 1 14). En cela, les statues de Sainte-Cécile d'Albi, la clôture du chœur et le jubé marchent de pair avec les belles œuvres de l'Espagne au moment où les premiers apports de la sculpture italienne se fondaient dans l'architecture religieuse qui, au début du xvi' siècle, relevait encore des traditions du Moyen âge.
La seconde suite de statues provient de la basilique de Saint-Sernin, à Toulouse, et a été transportée en 190) au musée municipal. A certains égards, elle est aussi intéressante que celle d'Albi. Les visages ont une expression si saisissante, il y a chez plusieurs d'entre eux un tel air de fiimille, ils sont étudiés avec un tel scrupule et traités avec un tel souci de copier la nature que l'on a longtemps considéré ces statues comme les portraits de bienüiiteurs de Saint- Sernin. En vérité, elles appartiennent à deux Mises au Tombeau, — l'une bien meilleure que l'autre — exécutées en terre cuite et pour l'étude respective desquelles avaient posé, semble-t-il, les membres de deux familles distinctes, peut-être celles des artistes (PL XX’VI! et phot. 115 à 120). Durant le transport, l'enduit blanc qui recouvrait les statues s'est écaillé et des traces de couleur sont apparues. Depuis, l'on a continué le travail que le hasard avait commencé et chacun peut juger aujourd'hui de l'aspect primitif des deux groupes. Le moins bon est resté terne et gris. La polychromie du second est traitée avec des ocres rouges, des indigos, des bruns, des noirs, des blancs et quelques très rares ornements d'or dans un sentiment aussi réaliste que le modelé. En cela, les statues de Saint-Sernin sont les aïeules d'une longue lignée qui commencera un siècle plus tard à 'Valladolid.
Forment, au moins dans les monuments religieux, était resté fidèle à la tradition consacrée par les maîtres de la fin du xv' siècle. Bien qu'il fût issu de parents espagnols et qu'il eût étudié longtemps en Italie, il sertissait les bas-reliefs et disposait les statues dans un cadre dont l'architecture et la décoration gardaient un caractère flamand très prononcé. Comme il arrive parfois
Planche XXXVl. — Staiuk oranie de Maria Mamrique duchesse de Terranova. Y Sesa. eemmk de Gonsalve de Cordoue.
San Geronimo de Grenade — Bois peint et doré. — Sculpture de Diego de Siloee. peinture de Raxis,
Phot. inédite de l'Auteur
(Pag:e 111.
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