‹ La statuaire polychrome en Espagne; illustré de quatre-vingts planches tirées hors texte et de trois planches en couleursChapitre 53 sur 171 · ANDRES DE NAJERA · texte numérisé non relu

ANDRES DE NAJERA

cuirasse des bandes longitudinales d’or ciselé. Cest, à ne s y pas tromper, la copie d’un harnais de Gonsalve.

La duchesse, dont le portrait est également fort curieux (PI, XXX'Vl), a la tête couverte d’un bonnet semblable à celui d'Isabelle la Catholique. Un voile transparent l’enveloppe et descend jusqu’à la ceinture. 11 est, comme le bonnet, d’un blanc laiteux avec une légère broderie d’or. De la robe de dessous, on ne voit que les manches brun rouge damassées d’or ; celle de dessus, de ce noir très chaud que j ’ai signalé dans la mise au tombeau de Berruguete, est également rehaussée de broderies d’or d’un excellent style et porte des manches larges et pendantes doublées de rouge. Le manteau rejeté sur les épaules tombe en plis majestueux qui se brisent sur le sol et met dans cet ensemble brillant une note indigo très sévère que relève l’or plein de la doublure apparente près du col. Les coussins où s’agenouillent le duc et la duchesse sont couverts en damas d’or.

Malgré les ressemblances marquées que présente la polychromie de ces deux ligures et celle du retable, on ne saurait confondre, au point de vue du style, les statues et les bas-reliefs. Elles leur sont supérieures. Le dessin et l’expression des deux visages, la noblesse des attitudes, la beauté des plis, la souplesse des étoffes dont les ondulations accusent discrètement les formes du corps, le rendu de l’armure dénotent un maître. 11 esta présumer qu’elles sont l’œuvre personnelle de Diego de Siloee. Pour en décider, il fliudrait examiner de près les autres statues du maître. Malheureusement elles sont rares et mal placées pour l’étude; on ne saurait donc rien affirmer. En revanche, il paraît certain que les statues comme les bas-reliefs furent peints par Pedro de Raxis.

En parlant des difficultés qui s’élevèrent quand il s’agit d’estimer le retable de San Benito, le monastère, ai-je dit, avait choisi pour le représenter un sculpteur nommé Andres de Najera, ou Andres de San Juan pour lui rendre son véritable nom. Les œuvres de Najera qui se rencontrent dans la cathédrale de Calahora, dans celle de Santo Domingo de la Calzada, ville dont il était originaire, et dans les autres églises de la Rioja, ont été tour à tour attribuées aux grands sculpteurs de cette époque. 11 en est de même des stalles du chœur de San Benito que 1 on croyait de Berruguete et qu’Andres de Najera dessina et exécuta en 1 528. L’erreur a été reconnue par Cean Bermudez qui l’avait lui-même propagée. Si elle était fâcheuse pour la mémoire d'un très grand artiste, elle me

paraît d autre part, tout à son honneur. 11 n est point permis à tous les sculpteurs d'être spoliés par Berruguete Les stalles de San Benito ont été transpoi tées au musée de Valladolid et sont au nombre des plus beaux morceaux qu'il renferme (PL XXXVll). II ne semble pas que les bois en aient jamais été peints. C était le cas général des sièges distribués dans les chœurs. L on se contentait de dorer ou de polychromer quelques détails.

Au nombre des imitateurs, sinon des élèves de Berruguete, 1 on compte encore Gaspar de Tordesillas.

Si l’on s’en réfère à ses propres déclarations, Gaspar de Tordesillas naquit à la fin du XV' siècle'’. En tout cas, son nom apparaît très souvent entre les années I ^ et 1 562 dans les actes notariés passés à "Valladolid. Il y est traité d abord à'entallador et plus tard de escultor. Le premier de ces titres est attribué aux praticiens qui taillaient le bois, matière employée dès lors d une manière à peu près exclusive dans l'exécution des retables. Aussi bien, se confondait-il parfois avec celui de escultor. Ce dernier semble pourtant désigner un artiste d un ordre plus élevé. Comme eiitallador , Tordesillas fit un petit retable destine à une chapelle de l’église paroissiale de Simancas et eut pour collaborateur Antonio Vasquez qui, suivant l’expression consacrée, exécuta las histonas al bleo y de pincel (les tableaux à l’huile). Comme escultor, il fut chargé de nombreux travaux, et entre autres du retable de l’église de San Martin de "Valveni et de celui de San Antonio Abad dans l’église de San Benito. La statue du saint, que I on voit dans le musée de Valladolid, la confusion qui s établit entre ses œuvres et celles de son contemporain Juan de Juni à propos du retable de 1 adoration des Rois Mages dans l'église de Santiago de Valladolid et l'honneur que lui Elisaient ses confrères en l'appelant comme témoin ou expert dans leurs différends prouvent en quelle estime il était tenu.

Gaspar de Tordesillas passe pour un élève de Berruguete. 11 y a dans 1 ensemble de ses œuvres, dans les plis des vêtements, dans les attitudes des personnages, dans le mouvement des figures, une puissance et une grandeur de style qui n’exclut pas cette parenté artistique, mais qui rappelle aussi beaucoup la manière de Juan de Juni, son contemporain et son émule. Les ressemblances sont telles que l’on ne sait, ainsi que je l'ai dit, à qui des deux attribuer le retable des Rois Mages auquel, en définitive, ils ont peut-être collaboré, Ces rapports se

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TORDESILLAS ET TUDELILLA.

manifestent encore entre la statue de San Antonio Abad remontant à 1546 et les figures exécutées pour l’Ensevelissement du Christ de l’église de San Francisco, ligures qui furent terminées par Juan de Juni en 1 544 au plus tard, que Gaspar de Tordesillas convint « d’avoir vues peu de temps après leur achèvement avec beaucoup d’autres œuvres du même maître » et dont il s’inspira sûrement.

Gaspar de Tordesillas fut, au demeurant, un grand artiste et pourtant cet homme, dont le ciseau interprétait la nature avec tant de talent et en reproduisait les formes d’une manière si fidèle, ne savait pas copier les lettres de l’alphabet. Cette ignorance était fréquente à cette époque chez les sculpteurs comme chez les peintres qui au moment de signer déclaraient qu’ils étaient incapables d écrire leur nom au bas d’un engagement ou d’une déclaration.

Tandis que le plus noble représentant des ateliers de Burgos, Diego de Siloee, construisait la cathédrale et l’église de San Geronimo de Grenade et que Berruguete et ses disciples créaient l’école de Valladolid, un de leurs contemporains prenait à Saragosse une situation prépondérante.

Tudelilla, qui était né à Tarragone à la fin du xv' siècle et qui durant ,sa jeunesse avait Iréquenté les ateliers des sculpteurs et des architectes italiens, fut chargé en 1527, peu de temps après son retour en Espagne, de construire et de décorer la clôture du chœur delà cathédrale de Saragosse [phot. 141). Elle comporte douze colonnes très ornées, profilées en balustre et portant une frise et des Irontons d’un goût charmant, de ce style que les Espagnols nomment plateresque. Le milieu est signalé par un crucifix qu’accompagnent un saint Jean et une ’Vierge plus modernes que le Christ. Entre les colonnes et sur les côtés, se voient six statues de saints et quatre bas-reliefs consacrés à divers épisodes du martyre de saint 'Vincent et de saint ’Valère, patrons de l’église. Cette clôture est prisée très haut à Saragosse. Et de fiiit, à certaines heures, quand filtrent à travers les verrières de fenêtres très hautes les rayons du soleil, elle prend une vie et une valeur singulières. Le soleil est un grand peintre et un polychromiste sans égal, mais en ce cas il éclaire des œuvres excellentes, correctes, bien composées, bien dessinées et qui accusent un idéal artistique tout nouveau. Entre les pinacles ajourés du retable dont Forment dota Notre-Dame del Pilar de Saragosse et les encadrements plateresques employés à la cathédrale par Tudelilla, il y a la distance

qui sépare la Renaissance du Moyen âge et pourtant ils furent projetés à moins de vingt ans de distance

Saragosse possédait un grand nombre d edil'ices privés construits sur les plans de Tudelilla et ornés de sculptures en plâtre ou en stuc dont il était l'auteur. Elles étaient sans nul doute remarquables^ un critique contemporain les jugeant dignes d’être coulées en bronze. Les sièges et les incendies ont eu malheureusement raison de ces matières fragiles. Il ne reste rien du cloître de Santa Engracia transformé en forteresse durant la guerre de l'Indépendance et détruit par une explosion. Le palais de Zaporta {phot. 142} avait été préservé de tout désastre quand, il y a quelques années à peine, le feu dévora une fabrique de pianos que l'on y avait installée. Le patio, l’escalier et la belle lanterne de boiserie qui le surmontent furent préservés au prix de grands efforts ; encore ont-ils soulfert des flammes et, plus encore, de la restauration qu’ils ont subie après ce sinistre.

Juan Rodriguez et Geronimo Pellicier, sans occuper dans l’histoire de l’art une place comparable à celle qu’y tiennent leurs contemporains Damian Forment et Tudelilla, eurent cependant des admirateurs. On leur commanda le retable du maître-autel du Parral ”, et le mona.stère a conservé leurs noms dans ses archives en même temps que ceux d’une pléiade d’artistes illustres”. Leurs collaborateurs dans ce travail furent le maître charpentier Blas Hernandez”, le peintre Francisco Gonzales et enfin Diego de Urbina qui le dora et le damassa en i))j. Voici un nouvel exemple de ces associations fécondes appliquées à l exécution des bas-reliefs immenses dont l’Espagne dotait ses édifices religieux.

Le retable du Parral est de style plateresque (pliot. iqjj. 11 consiste en cinq registres divisés chacun en cinq tableaux par des colonnes auxquelles sont adossées des statues de saints. La Vierge occupe le centre de la composition que domine un crucifix. Dans le fronton, apparaît le buste de Dieu le Père qui semble voler au-dessus des nuages.

A droite et à gauche de l’autel et incrustés dans la muraille, s’élèvent les tombeaux des fondateurs du Parral, Don Juan Pacheco marquis de Villena et Dona Maria Portocarrero sa t'emme (phot. 14^, 144). Ce sont des monuments très riches, un peu lourds, un peu chargés, présentant néanmoins de beaux morceaux de sculpture. On y sent mourir l’iniluence flamande et triompher les écoles

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GASPAR BHCERRA.

d'Italie. Il SC pourrait qu'ils lu,sscni de Bartolome Fernandez, lautcur des stalles que l'on admire au musée archéologique de Madrid, En tout cas, ils remontent aux dernières années du règne de Ferdinand ou aux premières années de celui de sa lllle Jeanne la Folle.

Diego de Siloee, Tudelilla et les auteurs du retable et des tombeaux du Parral sont des contemporains de Berruguetc ; ils prirent meme position à ses côtés, mais leur nature ne les en rapprochait pas. Le véritable émule et successeur du maître lut Gaspar Becerra dont il a été parlé à propos de la mise au tombeau de San Geronimo.

Gaspar Becerra naquit à Baeza, une ville des environs de Cordotie, en 1520. On devrait donc le classer parmi les artistes andalotis. Si je ne suis pas les indications données par la géographie, c’est que sa vie artistique s’écoula dans le nord de l’Espagne et que, par la nature de son talent, il se rattache aux écoles castillanes. Durant son séjour en Italie, Iréquenta-t-il l'atelier de Michel- Ange ='’? On l'a dit, bien que Vasari, qui l’eut pour élève et le connaissait bien, ne le compte pas au nombre des disciples du grand maître florentin. D’ailleurs, il habita Rome de préférence à la capitale de la Toscane et s’y maria même en i j 56. Cinq années plus tard, il reprenait le chemin de l’Espagne. Nommé peintre et sculpteur de Philippe 11 au traitement annuel de 600 ducats’’, Becerra travailla d'abord à la décoration dupalais du Pardo puis il peignit à fresque l’Alcazar de Madrid, traça et sculpta pour l'infante Dona Maria, le retable du couvent de las Descalzas Reales (Déchaussées Royales) de la même ville et sculpta pour la reine Dona Isabel de la Paz la statue de Nueslra Senora de la Solitud que l'on vénère dans la chapelle des pères Minimes. Après avoir terminé ces travaux, il lit un voyage en Andalousie, visita Grenade et remonta bientôt vers le Nord où il était rappelé par le chapitre de la cathédrale d’Astorga Le magnifique retable dont il dota l’église fut .son dernier ouvrage. 11 mourut à Madrid en 1571, encore bien jeune et dans tout l'éclat de son talent et de sa renommée. 11 y avait à peine dix ans qu'il était de retour en Espagne.

L activité artistique de Becerra fut considérable. Saragosse, Zamora, "Valladolid, Burgos, Salamanque, outre les villes déjà citées, possèdent ou ont possédé de ses œuvres. Elles se rattachent toutes à l’école de Michel-Ange, ce qui les a lait confondre parfois avec celles de Berruguete ; mais le maître de Baeza se

distingue de son prédécesseur par son renoncement complet aux traditions nationales en fiiveur du style de la Renaissance italienne et par l’expression sincère des sensations et des sentiments humains.

Une de ses œuvres qui, de tout temps, fut célèbre entre toutes, représente saint Jérôme au désert (PL XXXVllll. C’est un petit bas-relief polychrome placé du côté de l’évangile dans la chapelle du Condestable à Burgos. Le saint et en particulier le crucifix sont en effet des morceaux de premier ordre. L’original fut apprécié à tel point et si hautement loué que l'artiste en fit des reproductions nombreuses. J’en connais une — celle-ci en marbre blanc — dans l’église de San Pedro el Viezo de Huesca {phot. 14^').

Je mettrai encore le nom de Becerrasur la statue du prophète Elias (PL XXXIX) qui lait avec l’Enterrement du comte d'Orgaz — une superbe toile du Greco — la parure artistique de Santo Tome, à Tolède. Je ne garantis pas cette attribution, parce que la tête, les mains et les pieds ont une ampleur que ne comportent pas toujours les ligures modelées par Becerra. Mais, d’autre part, comme il y a une parenté manifeste entre la tête du Moïse et celle du prophète Elias, on ne peut s’écarter du cercle étroit où s’exercera l’influence de Michel-Ange. On ne saurait songer ni à Berruguete ni à Torrigiano; il faut donc en revenir au maître de Baeza ou peut-être à Najera. Le clergé de la paroisse croit posséder une statue d'Alonso Cano, il commet une erreur manifeste. Qtielques critiques ont songé à Tordesillas qui vivait au milieu du xvi' siècle et avait reçu des leçons de Berruguete. La question est délicate à trancher; cette attribution est en tout cas plus raisonnable que celle du clergé de Santo Tome. J'ajouterai que la statue est polychrome et que la tête, les mains et les pieds ne paraissent pas avoir été retouchés. Malheureusement, il n’en est pas de même des draperies restaurées, et très mal restaurées, en 1877.

L’histoire de la sculpture en Espagne serait incomplète si l'on ne citait pas les noms de Leone, de Pompeo et de Michel Leoni qui, durant trois générations, furent tour à tour les favoris de Charles-Quint et de Philippe 11 et dont la venue contribua dans une large part à propager l’enseignement que les Castillans allaient chercher en Italie La majesté des attitudes, la noblesse de l’expression, la pureté de la ligne, la beauté des draperies, la profonde intelligence déployée dans l’étude des nus, la sérénité des visages sont les caractères distinctils des

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