PEDRO MILLAN
souvenirs. A se placer au point de vue des arts polychromes, elle méritait une mention, bien que l’on en ait aussi rafraîchi les tons, je le crains du moins.
En l’état, le manteau est bleu clair bordé d’un galon d’or. La robe à fond blanc porte de légers ramages d’or et un semis de petites roses avec des feuilles d’un vert très doux, elle est relevée sur le côté et laisse voir une première cotte de couleur rose tendre. L’enhtnt Jésus est couvert d’une tunique bleue brochée d’or, bordée d'une broderie de même métal.
Le sud de l’Espagne venu tard à la civilisation suivait de loin les peuples dont il recevait les leçons. Mais dans un suprême effort il allait bientôt les égaler et parfois les dépasser. C’est à Séville qu’il fut réalisé. Pendant que les élèves de Dancart et les frères Fernandez Aleman travaillaient au retable de la cathédrale, un disciple de Nufro Sanchez s’élevait bien au-dessus de ses confrères et prenait une situation prépondérante. On ignore la date de la naissance de Pedro Millan. On sait seulement que dès 1505, il avait terminé pour le cimborium de la cathédrale des statues qui périrent dans la nuit du 28 décembre 1512, quand s’effondra la coupole”.
D’une manière générale, le style de Pedro Millan est celui d’un artiste élevé dans la tradition bourguignonne de la fin du xiv' siècle. 11 semble que Claus Slutter se soit réveillé d’entre les morts pour vivre de nouveau en lui. Qiie de talent a déployé l’auteur des médaillons qui ornent la porte principale de Santa Pailla'^ (phot. 209) et des statues en terre cuite qui décorent à l’extérieur les deux portes de la cathédrale connues sous le nom del Bautismo ’’ et dcl Nacimiento'^ {phot. 210)! Les têtes, les mains sont des modèles achevés, les draperies tombent en plis, larges, abondants, sans déformer le corps, ni l’accuser non plus d’une manière conventionnelle. Ce sont de belles études de la nature rendues par un sculpteur passionné de son art, en connaissant toutes les ressources et n'ayant fait aucun sacrifice aux idées nouvelles''’ (PI. L’Vll, L’VllI et phot. 2 1 1 , 217). L'on y remarquera, comme un témoignage de maîtrise, l’expression puissante de certains visages d’hommes, la grâce des figures de femmes et, comme un caractère distinctif, les draperies amoncelées sur le socle des statues de femmes et leur formant un véritable piédestal. En outre des statues placées dans l’ébrasement de la porte del Bautismo et de celle del Nacimiento, il existe au-dessus de chaque linteau un bas-relief incrusté dans le tympan ogival que
limitent les premiers membres de l’archivolte. Tous deux offrent les mêmes qualités que les statues {pliot. 218, 219). L un a pour sujet le baptême du Christ et l’autre, l’adoration des Mages.
Pedro Millan est encore représenté à la cathédrale par une Vierge en terre cuite placée dans la chapelle de Notre-Dame del Pilar (PI. LIX). Le caractère archaïque en est très prononcé. Je la croirais antérieure aux statues et aux bas-reliefs des portes del Bautismo et del Nacimienlo et je la rangerais parmi les premières œuvres modelées par l’artiste. Mais ce qui la rend précieuse entre toutes, c’est qu’elle est peinte et qu’elle a conservé sa couleur primitive, grâce à la vénération et aux soins dont elle est entourée.
La robe est unie avec des reflets d’or pâle, le manteau, de la même teinte que le premier vêtement, porte des arabesques brunes plus petites a 1 envers qii a l’endroit de l’étoffe. Le voile paraît avoir été doré en plein. La figure et les mains sont peintes dans une tonalité claire avec un peu de rose aux joues, aux lèvres qui sont charmantes et au bout des doigts jeunes, effilés, aristocratiques. Les pieds et les mains de l’enlant Jésus laissent à désirer; en revanche, le visage est gracieux et souriant.
Toutes les œuvres de Pedro Millan ne se trouvent pas a la cathédrale et au couvent de Santa Paula. Son savant historien. Don JoseGestoso y Perez”, a publié un saint Michel que possède M. Goyena. Il s agit d une statuette de terre cuite polychromée, haute de quatre-vingt-dix centimètres (socle compris) et digne de prendre place à côté des figures et des bas-reliels appartenant aux édifices déjà cités (PL LX). Comme eux, clic porte la signature du maître en caractères gothiques”. Saint Michel est couvert d une armure allemande remarquable par ses ornements exquis”’. Ils se composent de ceps de vigne posés sur la jupe ou sur le bouclier où ils s’enlèvent en relief avec leurs feuilles, leurs pampres et leurs raisins. Un manteau portant une agrafe d’un travail très délicat tombe en longs plis sur le sol. Le visage a toute la grâce d’un visage de jeune fille; les cheveux longs et bouclés comme des cheveux de femme sont retenus par une sorte de diadème que ferme sur le front une croix grecque, pareille a 1 agrafe du manteau. La peinture a beaucoup souffert. Pourtant, on reconnaît que les cheveux étaient dorés.
Avant de terminer cette étude je mentionnerai un petit groupe en terre
Planche LXl. — Saint Jérôme.
Musée de Séville. — Terre cuite peinte. — Sculpture Je Torrigiano. — Phot. Lacoste. Madrid.
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FRANCISCO NICULOSO PISANO.
cuite signé (( Pedro Millan imag. » qui, après avoir appartenu à la cathédrale et avoir été remarqué par Cean Bermudez dans la chapelle de San Laureano, semblait pour jamais perdu.
Don Gestoso y Ferez l'a découvert, défiguré par un horrible badigeon, dans la galerie de M. D. Jacobo Lopez Cepero. 11 comprend quatre figures : la Vierge, le Christ étendu mort à ses pieds, la Madeleine en costume de femme maure et saint Jean agenouillé. Je ne l’ai pas vu, mais si j’en juge à la description qu’en a laite l’historien de Pedro Millan, il serait une œuvre de jeunesse.
Pedro Millan est le dernier et le plus grand artiste de l’école formée par Lorenzo de Mercadente. L’influence de l’Italie, à laquelle la Castille et l'Aragon étaient conquis, allait triompher dans le Sud de l’enseignement propagé par les maîtres flamands. Attirés par la puissance des Rois Catholiques, séduits par la richesse qu apportaient les navires revenus du Nouveau Monde, de nombreux artistes italiens affluaient en effet à Séville qui se substituait en partie à Barcelone et qui offrait aux lamilles puissantes la fécondité du sol, la beauté du climat, une vie douce, facile et opulente.
Vasari raconte que Luca délia Robbia envoya plusieurs de ses œuvres au roi d Espagne et qu Antonio Pallando exécuta en 1480 un grand bas-relief en bronze représentant une lutte d’hommes nus qui eut le même destinataire. Les artistes avaient suivi bientôt leurs œuvres; mais tandis que dans le Nord, ils avaient trouvé des alliés chez les peintres et chez les sculpteurs espagnols qui avaient fréquenté les ateliers de Florence, de Gênes ou de Rome, ils rencontrèrent en Andalousie des confrères moins disposés ou moins bien préparés à recevoir leur enseignement. Les traditions flamandes y étaient restées vivaces et profondément enracinées. De cette conjonction naquit l’école de Séville où s unirent deux sources également riches, également abondantes.
Cette transformation artistique fut avant tout l’œuvre d’un céramiste, Francisco Niculoso Pisano et de deux sculpteurs italiens, Miguel dit le Florentin et Pierre Torrigiano.
L oratoire d’Isabelle la Catholique, dans l'Alcazar de Séville, et surtout le retable est l’exemple le plus frappant et peut-être le plus ancien de l’alliance de l’Italie avec la Flandre [phot. iio).
Au-dessus de l’autel, règne un tableau mesurant i“',56 de hauteur et i”’,i2
de largeur, formé par des carreaux de faïence. La composition d une grâce adorable, mais encore de style flamand, représente la visite de la Vierge a sa cousine Élisabeth.
Aux pieds de Marie, on lit cette inscription « Francisco Niculoso me fecit ». Et sur le pilastre de gauche la date « ijoj ».
La différence de style entre le tableau principal, le panneau placé devant l’autel et les revêtements de la chapelle, panneau et revêtements en faïence d un style italien très pur, donnent à penser que Niculoso Pisano n’avait pas osé traiter un sujet religieux comme il l’eût conçu en Italie et qu il s inspira de quelques gravures flamandes ou plutôt qu il fit dessiner le sujet par Pedro Millan son collaborateur dans la décoration de la porte de Santa Paula. En tout cas, il prit sa revanche quand il composa les décors, et se livra sans crainte à cette délicieuse fantaisie qui associait à des sujets religieux les chimères païennes et une flore fiintastique. C’est un nouvel exemple, mais bien plus accusé que dans le Nord, de ces scrupules artistiques signalés sur les retables de Forment [phot. 103, 104), le tombeau de Padilla (PL XXlll) et le monument funéraire de Vasquez de Arce (PL XXIV).
Miguel entra sur les chantiers de la cathédrale vers la fin du xv' siècle. Son premier ouvrage, le tombeau de Don Diego Hurtado de Mendoza archevêque de Séville et patriarche d’Alexandrie, lut édifié aux irais de Don Inigo Lopez de Mendoza, frère du prélat. Le chapitre qui avait pu juger Miguel et désirait le garder à Séville lui commanda tour à tour quelques statues du cimborium, le saint Paul et le saint Jean de la porte du Pardon, le bas-relief placé au-dessus de la même baie et représentant Jésus chassant les marchands du temple {phot. 20j) et enfin les terres cuites de grandeur naturelle adossées à la clôture de la Capilla Major. Finalement, il mourut à Séville sans être jamais revenu à Florence et il y laissa pour héritier et successeur son fils, Micer Antonio Florentin, dont il sera bientôt parlé.
Le rôle de Niculoso et de Miguel lut certainement considérable ; néanmoins il ne saurait être comparé à celui que joua Pierre Torrigiano. Le célèbre émule et condisciple de Michel-Ange était né à Florence en 147°- débuts fort brillants annonçaient un maître, quand, au cours d’une rixe, il brisa d un coup de poing le nez de son rival. 11 dut fuir la colère de Lorenzo de Médicis, quitter la Tos-
TORRIGIANO.
cane et se rendre à Rome auprès du pape Alexandre VI. Ensuite, on le vit troquer la gouge contre les armes du soldat, s’engager dans les bandes du duc Valentin et de Pablo Vitelli, combattre en Romagne sous les ordres de César Borgia, suivre Pierre de Médicis au siège de Garigliano et y mériter le grade de lieutenant. Dépité de n’être pas mis à la tête d'une compagnie, il abandonne la carrière militaire, retourne à sa première profession, produit quelques œuvres fortes et vigoureuses et finalement s’embarque pour Londres sur les conseils et en compagnie de quelques marchands florentins. Son succès est immense en Angleterre “■', la fortune et la gloire l’y attendent ; mais son esprit aventureux le fait passer en Espagne. 11 va d’abord à Grenade pour y solliciter la commande des deux tombeaux de Ferdinand et d’Isabelle, échoue dans sa tentative et s’installe à Séville où l’attirent le renom artistique et la richesse de la ville. Cette étape devait être la dernière de sa vie, car il mourut en 1 522 dans les cachots de l’Inquisition. Vasari prétend qu’il fut déféré au Saint Office pour avoir brisé une statue de la Vierge que lui avait commandée le Duc d'Arcos et que sa colère lut motivée par le payement insuffisant, à son avis, qu’on lui avait offert de cette œuvre. Cean Bermudez, sans nier le fait, pense que l’accusatien d’hérésie ne fut pas formulée et que Torrigiano fut emprisonné parce qu’il avait injurié le duc d’Arcos “L Entre les deux auteurs, il est difficile de décider; je rappellerai seulement que l’on trouverait d’autres exemples d’artistes condamnés et dont l’unique crime était la destruction de saintes images sorties de leurs mains.
Si la vie aventureuse de Pierre Torrigiano ne lui permit pas de laisser des œuvres nombreuses, leur valeur artistique compense leur rareté. En Andalousie, on lui attribue un saint Jérôme pénitent qu’il fit pour les pères hiéronymites de Buenavista et qui est aujourd’hui au musée de Séville, une Vierge assise du même musée, un autre saint Jérôme que possède à Grenade l’église de Santa Ana, un médaillon de marbre placé sur le fronton de l’église de la Caritad et un second, sur celle des Jésuites de Séville. Les trois statues sont en terre cuite et, toutes les trois, sont polychromées. Ces exemples montrent combien était factice l’indignation contre la sculpture peinte qui s’empara de l’Italie vers le temps de Torrigiano, puisqu’il suffisait aux artistes de quitter leur patrie pour associer la couleur à la forme.
De l’avis de Goya, le saint Jérôme serait le plus beau morceau de sculpture
moderne que l'on rencontre non seulement en Espagne mais peut-être en France et en Italie fPl. LXl et phot. 221, 22 2j. Celte appréciation est exagérée, car à Séville même, quelques statues de Montaires soutiennent la comparaison. En le voyant, on s’explique néanmoins la jalousie que Michel-Ange portait à son rival. C’est le plus bel éloge que l’on puisse faire de Torrigiano. J’ai dit que le saint Jérôme était peint, j’ajouterai que les chairs ont la tonalité brune qu elles prennent lorsqu’elles sont longtemps exposées aux ardeurs du soleil. La ceinture drapée autour du corps est d’un blanc un peu roux.
La 'Vierge, dont la polychromie est également très simple, porte des vêtements d’étoffes unies, bien différentes des damas en vogue à cette époque du nord au sud de l’Espagne (PI. LXll et phot. 223). Sur une robe rose est jeté un manteau bleu clair doublé de gris avec une bordure d'or. La figure de la mère et le corps de l’enfant sont tenus dans une gamme harmonieuse et charmante. Au point de vue du modelé, je signalerai l’accentuation des formes féminines. 11 existe entre la statue du musée et les ligures de lemmes peintes ou sculptées par Michel-Ange une certaine parenté, tandis qu’on ne relève aucun lien avec les vierges et les saintes créées par les artistes espagnols qui s’attachent surtout à idéaliser la beauté. Cette parenté s’accuse encore davantage dans le bas-relief qui surmonte la porte de la Charité {phot. 224).
Aucun écrivain, que je sache, n’a cité le saint Jérôme de l’église de Santa Ana parmi les statues de Torrigiano. C’est pourtant un très beau morceau de sculpture. La peinture est malheureusement dégradée et le corps présente des taches de lèpre qui gênent le regard (PL LXlllj.
Le chapitre de la cathédrale de Séville ne semble pas avoir eu jamais recours au maître florentin ; elle le trouvait peut-être trop réaliste . Et cependant Torrigiano laissa une trace si profonde de son passage, que bien avant 1 époque où reporte l'achèvement du retable, la Renaissance italienne régnait sur 1 école et que l’évolution commencée du vivant même de Pedro Millan était terminée.
Après Torrigiano, le premier grand sculpteur en date dont je trouve le nom fut Micer Antonio Florentin, fils de Miguel Florentin, cet Italien entré sur les chantiers de la cathédrale de Séville pour y exécuter le monument funéraire de Don Diego Hurtado. 11 avait hérité de l’atelier de son père et, quand il dessina le monument du Vendredi Saint destiné à la même cathédrale et en modela
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