RÉFUTATION DES CRITIQUES
d’autant plus vives qu’elles risquaient d'être plus atténuées par l’atmosphère ambiante.
Enfin, est-il certain, comme on l’a imaginé dans le désir étrange de les défendre malgré eux, que les Grecs, en peignant leurs statues, n’avaient pas eu l’intention d’imiter la nature et qu’une copie servile leur eût paru un blasphème artistique? La vérité est que les peintres et les sculpteurs primitifs faisaient de leur mieux pour se rapprocher d'un modèle qu’ils admiraient et dont ils essayaient de rendre les traits saillants üiute d’en pouvoir étudier les finesses. La fable de Pygmalion en est une preuve irrécusable. Quant aux xoana, qu’on les considère au point de vue de la sculpture ou de la peinture, ils sont dans le même rapport avec la nature. En aucun cas, le parti pris ne saurait être invoqué. Le modelé est aux formes réelles comme le noir, l’ocre jaune ou le brun rouge sont à la véritable couleur des cheveux, des barbes et des chairs, et il ne iaut pas se montrer plus surpris de la persistance de ce coloriage que de celle des épannelages plats, prismatiques ou cylindriques donnés si longtemps aux statues de pierre et de bronze. Aussi bien, quand le sculpteur échappe aux formules hiératiques, le peintre, son collaborateur habituel, étudie mieux le modèle et en rend les aspects avec plus de fidélité et de charme que ses devanciers. Le progrès est parallèle dans les deux branches de l’art. Mais, en même temps que 1 esprit s affine et que la vision gagne en précision et en délicatesse, les peintres comme les sculpteurs reconnaissent qu’il existe entre la vie et la reproduction de la nature un abîme infranchissable et, dès lors, faute de le pouvoir combler, ils s efforcent de substituer l’interprétation à la copie servile. De là procède cette diversité infinie dans le rendu et la manière des maîtres et le style des diverses écoles. De là vient que Raphaël se différencie de Rembrandt, et Albert Dürer, de 'Velasquez; de là vient que la polychromie des marbres se distingue de la polychromie des terres cuites ; de là viendrait aussi, s’il nous était donné de les comparer, qu'une statue de Praxitèle peinte par Nicias n’aurait de commun que la beauté avec une statue du grand Montanes peinte par Pacheco. Dans les deux cas, la couleur serait subordonnée à la forme; dans les deux cas, on constaterait que les artistes, loin de s’appliquer à donner un faux aspect de vie à la matière inerte, reconnaissaient leur impuissance et s’efforçaient d’y remédier en réchauffant de leur propre flamme l’enfant de leurs pensées, l’œuvre sortie de leurs
mains. S’il en était autrement, la photographie et le moulage prendraient le pas sur le dessin et la sculpture alors que l'art est la nature vue à travers un tempérament.
En réalité, la ligne, le relief et la couleur sont des éléments de beauté. Pourquoi exiger le divorce entre les deux derniers alors qu'on aime à marier les deux extrêmes? Un pa}'sage, qui est plat et monotone dans la crudité de la lumière zénithale, revêt parfois un aspect merveilleux avant le lever et au coucher du soleil. Les lignes, les reliefs n’ont pas été modifiés, la disposition de l’éclairage et la coloration ont seules changé. C’est que le relief et la couleur ou la ligne et la couleur engendrent des œuvres parfaites quand ils se prêtent un concours mutuel, et détestables quand ils se contrarient ou sont distribués par des mains inhabiles. J’ajouterai qu’un dessin comme une statue monochrome peuvent être des morceaux accomplis, bien que la reproduction de l’être vivant en une matière blanche, rouge, noire, verte, soit à ce point conventionnelle qu’on ne l’admettrait pas sans une longue éducation des yeux et de l’esprit.