‹ La statuaire polychrome en Espagne; illustré de quatre-vingts planches tirées hors texte et de trois planches en couleursChapitre 83 sur 171 · RETABLES DE SANTA PAULA · texte numérisé non relu

RETABLES DE SANTA PAULA

Le retable que l'on doit considérer à un quadruple point de vue, car Alonso Cano en fut, dans les limites que j’ai dites, l’architecte, le sculpteur, le damasseur et le peintre est une œuvre harmonieuse à laquelle rien n’est à reprendre et où tout doit être loué.

La statue de saint Jean-Baptiste, un bas-relief représentant le baptême du Christ et, entre ces deux motifs, les gracieuses figures qui portent sur un plateau la tête du Précurseur occupent le centre de la composition. A droite et à gauche, comprises entre des colonnes au fût décoré de chevrons, sont des statues de saintes que surmontent les 'Vertus et des chérubins. On sent dans le tracé général comme dans la disposition des figures et des ornements avec quel soin, avec quel scrupule l’ensemble et les détails ont été étudiés. La main d’un maître se reconnaît partout.

Quant à l’enfant Jésus et à la Conception de San Andres, ils pourraient être attribués à Montanes si le modelé des nus ne comportait parfois des sécheresses et parfois aussi des mollesses qui en diminuent la beauté. En outre, il y a dans la cassure des plis, au reste fort habile, une tendance trop apparente à la virtuosité. C’est un péché de jeunesse, dont Alonso Cano se corrigea de bonne heure.

Au cours de son séjour à Madrid, à Tolède, à Valence et dans les villes qu’il habita durant la partie aventureuse de son existence, Alonso Cano peignit plus peut-être qu’il ne modela. Les tableaux qu’on lui attribue sont en effet nombreux et pour la plupart authentiques. 11 n’en est pas de même des statues. Excepté celles des retables de Séville et, dans le retable de Lebrija, la "Vierge placée au centre, le crucifix de l’attique et le saint Pierre et le saint Paul qui occupent les ailes, sauf à Murcie, dans l’église de San Nicolas, un saint Antoine signé de sa main sur le socle, elles sont toutes contestables. Le saint François d Assise de la sacristie de Tolède (phoi. 271), dont on connaît plusieurs bonnes répliques est un morceau excellent, à certains égards, nul ne le conteste, mais l’expression du visage est conventionnelle et l’attitude garde une raideur que l’on ne retrouve pas dans les autres figures du maître. 11 est certainement de Pedro de Mena, l’un de ses élèves préférés.

La ville de Grenade, elle-même, où Alonso Cano naquit, où il finit son existence et qu’il dota de ses meilleures œuvres, en possède beaucoup plus qu’il n’en fit jamais. Dans Le Théâtre des Merveilles^ une charmante comédie de Cervantes,

un personnage après avoir dit des vers répond à ceux qui lui demandent le nom de l’auteur : « Ils doivent être de Lope de Vega comme toutes les poésies excellentes ou qui passent pour telles. » 11 en est de même des bonnes statues polychromes de Grenade ou réputées telles. Elles passent toutes pour être d’Alonso Cano. En vérité, il est parfois difficile de distinguer entre Alonso Cano à qui on les attribue et Don Josef de Mora qui s’appropria la manière de son maître et copia ses principales œuvres avec tant de fidélité ou s’en inspira même avec tant de talent que l’original et la reproduction se valent.

Sous le bénéfice de ces observations, je choisirai parmi les sculptures dites d’Alonso Cano celles qui me paraissent être de sa main ; mais je ne réponds pas que dans le nombre, il ne se glisse une copie ou une imitation malgré la rigueur de l’enquête que j’ai faite à Grenade et la facilité que j’ai eue de comparer les œuvres du maître et celles de ses élèves.

En premier lieu, je citerai le saint Bruno de la Cartuja (PI. LXXlll et (pliot. 266). Le couvent ayant à la fois l'image attribuée à Cano et l’image que l’on dit avoir été commandée à Josef de Mora, celle-là demi-nature placée sur le maître-autel et celle-ci de la taille de l’homme, dans la sacristie'^, il semblerait que le doute fût impossible et cependant j’en conserve parce que les deux sont très belles. Je conviens, toutefois, que la statuette l’emporte sur la statue en expression et en délicatesse. En tous cas, si le saint Bruno du maître-autel n’est pas d’Alonso Cano, il est une copie d'un original perdu, car jamais Mora, ses œuvres personnelles le montrent, ne sut composer un morceau aussi parfiiit. Le dessin, le modelé, la peinture en sont également beaux. Le visage pâle du moine, ses mains exsangues, sa robe, son scapulaire blancs ne semblaient pas se prêter à la polychromie. L’auteur a triomphé de toutes les difficultés et a su varier le blanc des chairs et des laines jusqu'à leur donner une véritable richesse de ton. 11 arrive à ce résultat en employant un artifice bien connu des damasseurs. Avant lui Gregorio Hernandez, Montanes et Pereyra en avaient usé. Comme je l’ai souvent dit, il consiste à peindre les vêtements sur un fond d’or.

La Purisima'^, une délicieuse statuette que l’on conserve dans la sacristie de la cathédrale et où l’on retrouve les qualités caractéristiques des petites peintures d’Alonso Cano*’, un buste d’Adam et un buste d’Eve placés si haut qu’on ne peut les bien voir, puis une tête de saint Paul perdue dans l’ombre de la chapelle de

Planche LXXllI. — Saint Bruno.

Chartreuse de Grenade, — Bois peint. — Sculpture présumée d'.Alonso C.ano. — Phot. Unarès.

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En premier lieu, je citerai le saint Bruno de la Cartuja (PL LXXlll et clmt. 266). Le couvent ayant à la fois l'image attribuée à Cano et l’image que • ‘in dit avoir été commandée à Jo.sef de Mora, celle-là demi-nature placée sur ic mviit '.-autel et celle-ci de la taille de l'homme, dans la sacristie ’i, il semblerait iiu« i ' (K- t'ûi imi'osMble et cependant j'en conserve parce que les deux sont ir.-^ ;■» Je conviens, ioutelois, que la statuette l'emporte sur la statue en c.vpression et en délicatesse. En tous cas, si le saint Rru.no du maître-autel n’est pas d’Alonso Cano, il est une copie d'un original pcrd’.i. car jamais Mora, ses œuvres personnelles le montrent, ne sut composer un morceau aussi parfait. Le des.sin, le modelé, la peinture en sont également beaux. Le visage pâle du moine, ses mains exsangues, sa robe, .son scapulaire blancs ne semblaient pas se prêter à la polychromie. L’auteur a triomphé de toutes les difficultés et a su varier le blanc des chairs et des laines jusqu’à leur donner une véritable richesse de ton. 11 arrive à ce résultat en employant un artifice bien connu des damasseurs. Avant lui Gregorio Hernandez, Montafies et Pereyra en avaient usé. Comme je l’ai souvent dit, il consiste à peindre les vêtements sur un fond d’or.

La Purisima'^, une délicieuse statuette que l’on conserve dans la sacristie de la cathédrale et où l’on retrouve les qualités caractéristiques des petites peintures d’Alonso Cano un buste d’Adam et un buste d’Eve placés si haut qu’on ne peut les bien voir, puis une tête de saint Paul perdue dans l’ombre de la chapelle de

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LES SOLEDADES ET LES DOLOROSAS.

la Virgen del Carmen appartenant tous trois à l’église métropolitaine et classés parmi les œuvres personnelles d’Alonso Cano, donnent également lieu à discussion

Quant à la célèbre Soledad, une peinture cette fois, qui se trouve dans la chapelle de San Miguel du même édifice, elle serait authentique ; des documents l'attesteraient.

La Soledad agenouillée, les bras croisés sur la poitrine, des larmes glissant le long des joues est absorbée dans sa douleur. Le corps est pris dans une robe blanche, un voile de même couleur entoure la figure, une cape en étoffe indigo très foncé couvre la tête et les épaules. Des rideaux et un lambrequin du même bleu que la mante et ornés de franges d’argent encadrent la Vierge qui apparaît éclatante dans une atmosphère profonde comme le ciel d’une nuit d’été”.

Je n’aurais pas décrit la Soledad de la chapelle San Miguel si, après l’avoir peinte pour la cathédrale, Alonso Cano n’en avait donné ou laissé donner des reproductions en ronde-bosse. J’en connais deux à Grenade, Lune dans le couvent de Santa Paula (phot.26j) et l'autre dans la paroisse de Santa Ana (PL LXXIV). Ici encore se pose le problème : Quelle est des deux, celle qui sortit des mains du maître et celle qui fut reproduite par Josef de Mora ? Ou bien encore si, comme on le prétend, la Soledad ou la Dolorosa ”, — • elle est connue sous les deux noms, — de la paroisse de Santa Ana est l’œuvre de Mora, la statue appartenant au couvent de Santa Paula fut-elle même modelée par Alonso Cano ? Pour ma part, je ne vois aucune raison de douter ni de rien affirmer. Les deux statues sont des traductions fidèles et des traductions excellentes de la Soledad de la cathédrale. La beauté de la Vierge où l’on retrouve le type affiné des jeunes femmes de Grenade, la splendeur des yeux, la pureté de la ligne du nez, la fermeté des narines et des lèvres, la résignation douloureuse qu’exprime le visage, la délicatesse des mains, la légèreté de la robe et du voile, l’ampleur des plis de la cape appartiennent en propre au maître et portent la marque de son génie. Sachant combien Alonso Cano fut toujours excellent pour ses élèves, peut-être est-il permis de penser que sa gouge se promena sur la figure comme sur les mains et reprit les draperies des deux statues... On a peine à croire, quand on connaît les œuvres originales de Josef de Mora, qu’il ait atteint pour l'une comme pour l’autre à ce degré de perfection.

A l’exemple de Juan de Juni (PL XLIIIj et de Gregorio Hernandez (PL XLIX), l’auteur de la Soledad ne craignit pas d’incruster sur la figure des yeux et des larmes de cristal dont l’éclat est atténué par l’ombre que porte la cape sur la partie supérieure du visage’’’. Quant à la peinture, elle est naturellement réservée dans ses effets. La figure et les mains ont cette pâleur mate caractéristique du teint de la femme andalouse, le blanc laiteux de la robe et du voile et le noir bleuté de la cape loin de se nuire sont ramenés à l’harmonie grâce à des reflets étudiés avec une grande adresse. Enfin, un galon violet pâle brodé d’or et d'argent termine les manches et jette une note de couleur discrète sur cet ensemble sévère.

L’Espagne, dont huit siècles de lutte ont développé les instincts sanguinaires, conserve une sorte de prédilection pour les sujets funèbres. Les artistes du Nord excellèrent dans la reproduction des têtes de décollés Le Midi ne se laissa pas devancer. Montanes, notamment, sculpta la tête de saint Jean-Baptiste pour l’église de Santa Clara et, après lui, Alonso Cano reprit le même sujet pour le couvent de Santa Paula. La cathédrale de Grenade, dans la chapelle du Carmel, offre aussi aux yeux des fidèles le chef sanglant de saint Jean-Baptiste et de saint Paul et ce dernier fut taillé, dit-on, par Alonso Cano. 11 a donc paru naturel, puisque le maître s’était appliqué à rendre par deux fois les lamentables sillons qu’une mort violente creuse sur le visage, de lui attribuer le joyau que les pères de San Juan de Dios ont placé dans le somptueux camarin de leur chapelle”’ (PI. LXXV et phot. 208).

Le plat où fut offerte la tête du Précurseur forme un nimbe d’or autour des cheveux défaits. La bouche paraît s’ouvrir encore pour annoncer la venue du Christ. Un aigle au regard terrible a saisi le plat entre ses serres puissantes et semble menacer ceux qui s’approchent de la sainte relique en attendant qu’il l’emporte aux cieux. La face livide, les yeux à demi clos, les dents blanches entre les lèvres décolorées que tachent quelques caillots de pourpre, le cou sanguinolent sont effrayants dans leur beauté. L’aigle est noir, d’un noir très chaud où l’on retrouve ces reflets d’oxyde de fer poli que j’ai eu l’occasion de signaler. Les cheveux et la barbe participent du ton de l'aigle, mais présentent des reflets plus clairs.

Les diverses œuvres d’Alonso Cano dont je viens de parler sont connues, du moins à Grenade, bien qu’elles n’aient jamais été décrites. Tel n’est pas le cas du groupe dont il me reste à parler. L’ignorance des habitants se comprend ; non

PI

Planche LX-XIV. — Soledad.

Église de Santa Ana de Grenade . - Bois peint. - Sculpture présumée de J osef de Mora mais sans doute d’AlonsoCano — Phot. inédite de l’Auteur.

(Page 183)

dlüob ence

A l'exemple de Juan de Juni (PI. XLIII) et de Gregorio Hernandez (PI. XLIXj, l'auteur de la Solcdad ne craignit pas d'incruster sur la figure des yeux et des larmes de cristal dont l’éclat est atténué par l'ombre que porte la cape sur la partie supérieure du visage*’. Quant à la peinture, elle est naturellement réservée dans ses effets. La figure et les mains ont cette pâleur mate caractéristique du teint de la femme andalouse, le blanc laiteux de la robe et du voile et le noir bleuté de la cape loin de se nuire sont ramenés à l’harmonie grâce à des reflets étudiés avec une grande adresse. Enfin, un galon violet pâle brodé d’or et d’argent termine les manches et jette une note de couleur discrète sur cet ensemble sévère.

L’Espagne, dont huit siècles de lutte ont développé les instincts sanguinaires, conserve une sorte de prédilection pour les sujets funèbres. Les artistes du Nord excellèrent dans la reproduction des têtes de décollés Le Midi ne se laissa pas devancer. Montafles, notamment, sculpta la tête de saint Jean-Baptiste pour l’église de Santa Clara et, après lui, Alonso Cano reprit le même sujet pour le couvent de Santa Paula. La cathédrale de Grenade, dans la chapelle du Carmel, offre aussi aux yeux des fidèles le chef sanglant de .saint Jean-Baptiste et de saint Paul et ce dernier fut taillé, dit-on, par Alonso Ca iu 11 a donc paru naturel, puisque le maître s’était appliqué à rendre par -.Icii' !i'i' les lamentables sillons qu’une mort violente creuse sur le visage, de :.l: ^ iDvauque les pères

de San Juan de Dios ont placé dans le s.tinnîîic . ■ i - de leur chapelle*’ Tl. LXXV et phol. 268).

Le plat où fut ofl'erte la tête du Précurseur in. pie un nimbe d’or autour des cheveux défaits. La bouche parait s’ouvrir encore pour annoncer la venue du Christ. L'n aigle au regard terrible a saisi le plat entre scs serres puissantes et semble menacer ceux qui s’approchent de la sainte relique en attendant qu’il l’emporte aux deux. La face livide, les yeux à demi clos, les dents blanches entre les lèvres décolorées que tachent quelques caillots de pourpre, le cou sanguinolent sont effrayants dans leur beauté. L’aigle est noir, d’un noir très chaud où l’on retrouve ces reflets d’oxyde de fer poli que j’ai eu l’occa.don de signaler. Les cheveux et la barbe participi nt du ton de l’aigle, mais présentent des reflets plus clairs.

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