LES EXTRAVAGANCES
doute comment cette paisible existence se trouva troublée, au bout d'une année, par Tarrivée imprévue d'un personnage excentrique du nom de Venture, sorte d'aventurier que le bon Lemaître accueillit à bras ouverts, uniquement parce qu'il se donna pour un musicien français. Il avait effectivement un talent très-réel, et Jean-Jacques s'éprit de lui comme jadis chez M. de Gouvon il s'était engoué de son ancien camarade Bâcle. M""" de Warens ne conçut pas du sieur Venture une opinion aussi avantageuse; elle le trouva de mauvaise compagnie, libertin, et d'une connaissance dangereuse pour un jeune homme. M. Lemaître étant venu, sur ces entrefaites, à quitter la ville à la suite de quelques démêlés avec le chantre de la cathédrale, elle ordonna à Rousseau de le suivre, et de s'attacher à sa personne aussi longtemps qu'il aurait besoin de lui. Elle prit ce parti comme le meilleur expédient pour arracher son élève à la fâcheuse influence de Venture.
Cette fois le voyage n'était qu'à moitié du goût de Jean-Jacques; la perspective de quitter encore une fois la chère maman lui souriait assez peu. Cependant, pour lui complaire, il n'hésita pas, et il accompagna jusqu'à Lyon le digne M. Lemaître. Un jour qu'ils cheminaient ensemble dans une petite rue de la ville, non loin de l'auberge oîi ils étaient descendus, son maître de musique fut atteint d'une si violente attaque d'épilepsie qu'il en fut épouvanté.
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Il appela du secours , nomma son auberge , supplia les passants d'y transporter le malheureux homme, mais n'osant retourner avec lui après l'avoir vu dans cet état il prit la fuite , sans se rendre bien compte de ce qu'il faisait. Plus tard, en y réfléchissant, il éprouva un remordscuisant d'avoir ainsi abandonné le pauvre épileptique écumant sur le pavé, au milieu des convulsions, et c'est encore là une de ces actions qu'il s'est reprochées avec le plus de sévérité dans ses Confessions. Mais sur le moment une seule chose l'obsédait ; l'idée de retourner à Annecy, de retrouver M™^ de Warens; ce fut précisément par là qu'il fut puni. Il quitta Lyon précipitamment, savourant d'avance le bonheur du retour. Il arrive; ô douleur! ô déception! ô cruel désenchantement! plus de M'"* de Warens, plus de maman : elle avait quitté Annecy.
Qu'était-elle devenue? Tout ce qu'il put savoir, c'est qu'elle était partie pour Paris, chargée peutêtre de quelque mission secrète près la cour de France. Tout d'abord il conçut un chagrin profond; mais l'insouciance habituelle à son âge, et surtout la compagnie deVenture, qu'il retrouva logé chez un cordonnier de la ville et dont il alla partager le gîte.
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ne tardèrent pas à faire diversion h sa douleur. Nous le voyons enviant les succès de son ami Venture auprès des dames; tandis que ce dernier s'en allait souper en ville, il se promenait seul, en méditant sur les grands mérites de cet homme rare dont il convoitait les talents.
Parfois quelque heureux incident survenait à propos pour le rasséréner et le rendre à lui-même, témoin son aventure avec M"*' Galley et de Graffenried, dont nous avons parlé déjà. Elle eut cela de bon qu'elle le fit se méfier de Venture, pour la personne duquel ces jeunes filles lui avaient témoigné une très-médiocre estime. Il lui eut pourtant l'obligation d'entrer en relation avec le juge-mage de la ville, ce nain disgracié et spirituel dont il nous a laissé un portrait si plaisant, et auquel il a voulu, dans ses Confessions, consacrer un petit souvenir, par reconnaissance des marques d'intérêt qu'il en avait reçues.
De temps en temps il allait savoir si l'on avait eu des nouvelles de M™* de Warens, dont la maison était restée sous la garde d'une servante, la petite Merceret. Celle-ci depuis longtemps n'avait pas entendu parler de sa maîtresse , et, s'ennuyant de son isolement, elle se détermina à retourner à Fribourg, son pays. Ce fut Rousseau, pour lequel elle avait un penchant fort prononcé, qui la reconduisit; mais, malgré les agaceries qu'elle lui fit et les provoca-
tions assez significatives dont il fut l'objet de sa part, il était encore si innocent, ce vaurien, ce débauché , qu'il arriva à Fribourg avec sa compagne exactement comme ils étaient partis d'Annecy.
Et notez que nous sommes au temps de ses plus grandes extravagances; c'est lui du moins qui qualifie ainsi les actes de sa vie durant cette période de sa séparation d'avec M""® de Warens. Ces extravagances, il faut les dire en deux mots. Et d'abord , en passant à Nyon , il alla voir son père, qui l'avait abandonné si jeune, et dans les bras duquel il se jeta en pleurant. Nulle récrimination de sa part; tout au contraire, il lui sut un gré infini de l'effusion avec laquelle il en fut accueilli. Ce fut à peu près la seule marque d'intérêt qu'il ait reçue de ce père indifférent, et dont pourtant il ne s'est jamais plaint. Tout au plus fit-on semblant de vouloir le retenir à souper; si grand, si généreux s'était montré pour lui l'auteur de ses jours, qu'en arrivant un soir dans un petit village, auprès de Lauzanne, il se trouva littéralement sans un sou pour payer sa nourriture et son coucher.
Heureusement il rencontra plus de générosité chez un simple aubergiste de campagne que dans la maison paternelle. On le nourrit et on le logea à crédit. Comme il offrait sa veste en gage à l'hôtelier : « Non, dit le brave homme, je n'ai jamais dépouillé personne, et je ne commencerai pas pour
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sept bats. » Quelques jours après, Rousseau lui renvoya cette petite somme, avec tous ses remercîments, sur le premier argent qu'il gagna. Quinze ans plus tard, en passant par ces mêmes parages à son retour dltalie, il éprouva un amer regret, celui d'avoir oublié le nom de l'auberge et de l'hôte, car il eût été bien heureux d'aller serrer la main du brave homme qui, sans le connaître, lui avait rendu service dans un jour de détresse.
A Lauzanne il imagina d'enseigner la musique pour vivre, et de donner des leçons de chant. Il ne devait certes pas être un professeur bien habile, mais, dans ses Confessions, il se fait, je n'en doute pas, plus humble et plus ignorant encore qu'il n'était, tant il semble craindre de se montrer sous des rapports trop avantageux. A ce métier il trouva dumoins un avantage, celui de se perfectionner luimême dans la musique en cherchant à l'enseigner aux autres. C'est en effet la meilleure manière de s'instruire. Il eut, à vrai dire, peu d'élèves, mais ses goûts simples et sa sobriété habituelle ne l'entraînèrent pas dans de grandes dépenses. A Neufchâtel, où il alla ensuite, il gagna assez d'argent pour pouvoir faire honneur à ses affaires. Ses plaisirs consistaient dans de longues promenades ; volontiers il dirigeait ses excursions du côté du pays de Vaud, patrie de M"'' de Warens, di)nt le cher souvenir ne le quittait pas. Somme toute, il se serait trouvé suffi-
sammenl heureux, n eût été l'absence de sa divine maman.
Le goût des aventures ne l'avait pas abandonné. Un jour, étant en tournée dans les environs de la ville, il rencontra à l'auberge une sorte de prélat grec chargé de quêter en Europe pour le rétablissement du saint sépulcre. Cet homme parlait un mauvais jargon italien et ne pouvait se faire comprendre ni de l'hôte ni des gens du pays; il eut un secours inespéré dans Jean-Jacques, qui lui servit de truchement. Ayant trouvé à cet interprète improvisé de l'instruction et de l'esprit, il lui proposa d'être son secrétaire et de l'accompagner à Jérusalem. Rousseau s'empressa naturellement d'accepter, séduit par la perspective de visiter la ville sainte. Mais il n'était pas destiné à aller si loin. Après avoir, par quelques paroles chaleureuses, ému le sénat de Berne en faveur de l'archimandrite de Jérusalem, il alla à Soleure, où il fut violemment séparé de l'aventurier auquel il avait si légèrement associé sa fortune. Notre homme avait été se présenter effrontément à l'ambassade de France. L'ambassadeur, qui avait été précisément jadis ambassadeur près la sublime Porte, soupçonnant sans doute quelque friponnerie, l'entendit à peine et le congédia.
Rousseau s'était donné comme Parisien; il tombait donc sous la juridiction du ministre français, on le retint pour l'interroger. Il conta franchement
son histoire, el intéressa si bien rambassadrice qu'on résolut de le garder provisoirement à Fhôtel en attendant de le caser quelque part. On eut de lui, comme on voit, une opinion plus favorable que n'en avait eu dans le temps M. d'Aubonne, et l'on augura mieux de sa personne. Le secrétaire de l'ambassade, nommé M. de la Martinière, dit à Jean-Jacques en le menant dans la chambre qui lui était destinée : « Cette chambre a été occupée sous le comte du Luc par un homme célèbre du même nom que vous ; il ne tient qu'à vous de le remplacer de toutes manières, et de faire dire un jour : Rousseau premier, Rousseau second. » Singulier pronostic. En s'exprimant ainsi, M. de la Martinière était certainement loin de penser qu'à quelque vingt ans de là, Rousseau premier serait totalement éclipsé, ou à peu près, par Rousseau second.
Quand on demanda à Jean-Jacques ce qu'il voulait faire, il témoigna un vif désir d'aller à Paris. — Paris, c'était alors comme aujourd'hui l'objectif de toutes les ambitions, de toutes les convoitises, de toutes les espérances. • — Mais un autre attrait y entraînait Rousseau : c'était l'espoir d'y retrouver M""® de Warens, dont il était toujours sans nouvelles. Justement le secrétaire-interprète de l'ambassade, M. de Merveilleux, avait un ami du nom de Godard, colonel suisse au service de la France, qui cherchait quelqu'un pour diriger un de ses neveux, entré
A PARIS lOS
fort jeune au service. On pensa que cet emploi conviendrait parfaitement à Rousseau, et on l'expédia pour Paris, muni d'une centaine de francs et de quelques lettres de recommandation.
Il partit la tête remplie d'illusions, accompagné des mille chimères riantes qui font cortège à la jeunesse. Présentement son rêve était tout à la gloire militaire. La perspective de se trouver dans l'armée auprès d'un cadet avait donné à son imagination un tour singulièrement belliqueux. Il n'aspirait à rien de moins qu'à la dignité de maréchal, et déjà il se voyait dans la mêlée, calme au milieu du feu, animant tout de la voix et du geste, et poussant les bataillons, troués et sanglants, les uns après les autres. Mais ce fut l'affaire d'un moment; il suffit de la vue des champs, du spectacle des bois, des ruisseaux, de quelques troupeaux bêlants, pour le ramener à ses véritables sentiments : l'homme de la nature et du droit ne pouvait être l'homme des combats.
Son premier voyage à Paris ne fut guère heureux. Il éprouva tout d'abord un étrange désenchantement. Comme la plupart des étrangers, il s'était attendu à trouver dans cette cité reine une ville imposante et superbe. Quelle amère déception! Il faut dire qu'il
entra par le faubourg Saint-Marceau , affreux quartier coupé de rues puantes et sales, et n'offrant à la vue que l'affligeant tableau de la misère et de la pauvreté. Jamais il ne put revenir de l'impression pénible qu'il en ressentit, et son dégoût persista, même après avoir vu tout ce que cette ville renfermait alors de magnificences. Je ne sais trop ce que pouvaient être il y a cent ans les principales capitales de l'Europe, mais Paris devait ressembler pas mal à un immense cloaque.
Rousseau ne trouva pas dans les résultats de son court et premier séjour à Paris de quoi se consoler de ses désillusions. Les gens auxquels il était recommandé ne se montrèrent pas beaucoup empressés à le servir. Le colonel Godart, vieux, avare, tout cousu d'or, était un rustre. Il voulait le mettre auprès de son neveu plutôt comme valet que comme gouverneur, sans lui rien donner, pas même l'habillement. Jean-Jacques refusa fièi'ement, par les conseils mêmes delà belle-sœurtiu secrétaire-interprète qui l'avait adressé à M. Godard. Ce fut la seule personne dont il reçut quelques marques d'intérêt. Instruite de son histoire et touchée du principal motif de son voyage. M""" de Merveilleux alla aux informations, et bientôt elle put lui apprendre que iy[nie (jg Warens était repartie depuis plus de deux mois. Il n'en fallait pas davantage pour engager Rousseau à en faire autant, et, laissant là tous ses
beaux projets de fortune, il reprit, à pied, comme il était venu, la route du Piémont.
Un incident de son retour mérite d'être rapporté parce qu'il acheva d'allumer en lui l'ardente soif de la justice et qu'il renforça sa haine instinctive de la tyrannie. Un jour, mourant de faim, il entra chez un paysan dont la maison avait une assez chétive apparence, et il le pria de lui donner à dîner. Cet homme lui servit d'abord du lait écrémé et du gros pain d'orge; mais, jugeant bientôt, à la bonne mine et à l'appétit de son hôte, qu'il avait affaire à un honnête garçon, il descendit à sa cave par une porte dérobée et en revint bientôt avec un pain de pur froment, une vieille bouteille de vin et un jambon très-appétissant auquel il joignit une excellente omelette. Ses craintes le reprirent quand Rousseau voulut payer. Celui-ci ne savait de quoi il avait peur; enfin il apprit, non sans frémir, que ce brave paysan si hospitalier était réduit à cacher son vin à cause des aides, son pain à cause de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on venait à découvrir qu'il ne mourait pas de faim. « Tout ce ciu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, a écrit Rousseau, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppres-
seurs. Cet homme, quoique aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains. »
Hélas ! rien n'a changé depuis. Les révolutions ont eu beau passer, balayant les vieux abus, les vieux préjugés, les institutions gothiques, le fisc seul est resté debout sur les ruines du passé, aussi dur, aussi impitoyable que jamais. Il amoindrit toutes les fortunes sans profit pour ceux qui n'ont rien, et, vrai vampire de la fable, il dévore littéralement les petits héritages. Cependant nos législateurslégifèrent à perte de vue, font sur les sociétés les lois les plus embrouillées du monde, sans songer à réclamer contre les vexations d'un système financier qui met la nation en coupe réglée pour l'entretien coûteux d'une innombrable quantité de fonctionnaires dont il faudrait supprimer la moitié pour le bien et la tranquillité du pays. Ah! nous aussi nous déplorons le sort de ces belles contrées que le ciel a faites pour être heureuses, à qui la bienfaisante nature a prodigué tous ses dons, et qui, presque toujours en proie à l'oppression politique, n'ont jamais cessé de gémir sous l'oppression financière.
A Lyon, Jpaii-Jacques eut des nouvelles de M'"* de Warens par une demoiselle du Châtelet, à laquelle il avait été recommandé lors de son premier voyage dans cette ville. M'"'' de Warens y avait passé; mais on ne put lui dire si elle avait poussé jusqu'en Piémont ou si elle s'était arrêtée en Savoie. M""" du Châtelet lui ayant proposé d'écrire à ce sujet, il accepi a l'offre avec reconnaissance, et attendit patiemment la réponse à Lyon, copiant déjà de la musique pour gagner quelques sous, vivant d'ailleurs de très-peu de chose, et, pour plus d'économie, couchant à la belle étoile, tantôt dans la ville, par terre ou sur un banc, tantôt au dehors, le long des jardins en terrasse qui bordent le Rhône et la Saône.
Je passe sous silence deux de ces aventures assez crues racontées par Rousseau, et dont on s'est servi quelquefois pour'taxer d'immoralité ses Confessions. Cela tient surtout à la bégueulerie de notre époque, qui d'ordinaire s'effarouche du mot beaucoup plus que de la chose. Que de femmes, qui ne se privent guère de commettre le péché mignon , feraient des hauts de cœur si l'on venait à prononcer devant elles le vieux mot gaulois dont s'est servi Molière pour désigner les maris trompés ! Du récit de Rousseau ressort d'ailleurs manifestement la preuve de l'innocence et de la pureté de son cœur à un Age où tant déjeunes natures sont perverties. Je ne mettrai
certes pas les Confessions dans les mains de ma fille, parce qu'il y a des choses que la femme ne devrait jamais soupçonner, parce que la pudeur de la femme a besoin d'être entourée du plus grand respect , mais je les mettrai sans crainte entre les mains de mon fils, parce que rien ne corrige du vice et n'en inspire l'horreur comme la peinture même du vice, parce que son âme s'élèvera à la lecture de ce livre éloquent, parce qu'il y apprendra comment on se tient ferme dans l'âpre chemin de la vertu , parce qu'il y puisera la haine de l'oppression, le mépris des bassesses, la passion du vrai et du juste, l'amour de l'humanité.
Jean-Jacques apprit au bout de huit jours que M'"* deWarens était à Chambéry; il partit en toute hâte, n'ayant rien de plus pressé que de voler dans les bras de sa chère maman, dont il était séparé depuis de si longs mois.
Nous avons rapidement mais fidèlement résumé l'histoire de ses extravagances durant cette séparation. Combien ont toujours passé pour les gens les plus rangés du monde, qui se seraient crus à bon ctroil de véritables sages s'ils n'en avaient pas commis davantage !