ET M™^ DE WARENS
Rousseau nous a laissé un récit fidèle et détaillé de son court séjour au couvent des Catéchumènes, sans même oublier certaine aventure assez dégoûtante dont rhistoire des congrégations religieuses offre plus d'un exemple, et qui souleva chez lui beaucoup plus d'horreur et d'indignation qu'elle ne paraît en avoir causé aux bons frères de Fhospice. Le héros de cette sale affaire fut même baptisé, une huitaine de jours après, en grande cérémonie, et tout de blanc habillé, sans doute en signe de la candeur de son âme régénérée. Quant à Rousseau, Ton n'y mit pas tant de formes. Vêtu d'une simple robe grise, il fut conduit à l'église métropolitaine, précédé et suivi de deux hommes qui portaient des bassins de cuivre sur lesquels ils frappaient avec une clef pour inviter les passants à déposer une aumône en faveur du nouveau converti. Après avoir solennellement abjuré, Jean-Jacques alla recevoir de la sainte Inquisition l'absolution du crime d'hérésie. Cela fait, il se croyait maître de la fortune, s'imaginant qu'on allait le caser honorablement quelque part. Mais il fut douloureusement trompé dans ses espérances , car, la cérémonie accomplie, on se contenta de lui mettre dans la main le produit de la quête, et on le congédia en lui souhaitant bonne chance, non sans lui recommander de vivre en bon chrétien.
Voilà donc notre catholique tout frais émoulu livré, à seize ans, aux caprices et aux hasards de la fortune. Il ne se découragea pourtant point. Il avait vingt francs en poche; jamais il ne s'était vu à la tête de pareille somme; il s'en alla fièrement, plein de confiance en lui-même, et sans inquiétude sur son sort.
Quoiqu'il vécût avec beaucoup d'économie, savourant avec délices des repas dont le prix n'excédait pas six ou sept sous, se contentant, pour tous plaisirs, de visiter les curiosités de laville et d'aller entendre régulièrement la musique de la chapelle du roi, il fut bientôt à la fin de son petit pécule. Forcé de chercher un emploi pour vivre, il songea à utiliser son faible talent pour la gravure et courut de boutique en boutique offrir ses services. Ses démarches ne furent pas heureuses; il fut presque partout éconduit, et à peine trouva-t-il h gagner quelques repas.
Un jour pourtant il entrevit, à travers les vitres d'un comptoir, une jeune et jolie marchande chez laquelle il entra résolument, malgré son excessive timidité près des dames dont la vue lui causait une tendre impression. C'était la brune et piquante
M""* Basile, à laquelle il a payé en immortalité son favorable accueil et ses bonnes intentions. En l'absence de son mari et en attendant son retour, la dame ToccLipa d'abord à des ti'avaux de gravure, puis à transcrire des comptes et mémoires, et à traduire d'italien en français des lettres de commerce. On se rappelle la passion de Jean-Jacques pour la gentille marchande, la scène muette de déclaration et la jalousie du commis à la garde duquel , en partant, le mari avait confié sa femme. Chaste passion d'ailleurs, qui demeura presque toujours dans les pures sphères de la rêverie et qui ne se traduisit qu'une seule fois en acte, par des baisers chastement déposés par notre inflammable adolescent sur une main complaisamment tendue.
Que de délicieux instants passés dans cette maison hospitalière ! Malheureusement son bonheur fut de courte durée. Le mari revint, très-défavorablement prévenu par son commis contre le nouveau venu. Beaucoup plus âgé que sa femme et passablement ombrageux, il arriva très-irrité d'avance contre Jean- Jacques, et son premier soin fut de demander fort aigrement ce que c'était que ce petit garçon qu'il apercevait. M""' Basile lui conta tout naïvement la chose, lui dit dans quelles circonstances elle l'avait accueilli. Mais, franchise inutile , le jaloux ne voulut rien écouter, et il n'eut rien de plus pressé que de mettre à la porte, sans autre forme de procès.
le jeune protégé de sa femme. Rousseau partit le cœur navré, moins de la rigueur dont il était l'objet, que de la douleur de laisser exposée à la brutalité de son mari la charmante femme dont l'accueil lui avait été si doux et dont l'image resta gravée au fond de son cœur en traits ineffaçables.
Ce fut en sortant de là qu'il entra comme employé chez M""^ de Vercellis. Il était resté au service de l'héritier de cette dame, le comte de la Roque, chez qui lui arriva la fameuse aventure du ruban, à la suite de laquelle il quitta la maison. Il y avait connu un abbé savoyard nommé M. Gaime, précepteur des enfants du comte de Mellarède, et dont le savoir, l'honnêteté et les lumières l'avaient frappé. Il profita de ses instants de loisir pour l'aller revoir, et ses visites ne furent pas du temps perdu, car il sut tirer un profit réel des entretiens pleins de clarté et de simplicité de ce prêtre honnête et tolérant, dont la parole déposa dans son cœur un germe de vertu solide et de vraie religion. En causant avec lui il apprit en partie la science de la vie humaine, sentit s'amortir son admiration pour les vaines grandeurs, et s'accroître au contraire sa tendresse instinctive pour les faibles et les malheureux; il se convainquit entîn que si chaque homme pouvait lire dans le cœur des autres, il y aurait plus de gens disposés à descendre qu'à monter. Ces conversations répétées quelquefois eurent sur lui une influence décisive, et
ne contribuèrent pas peu à développer son mépris et son aversion pour les titres surannés, les fausses dignités, tous ces hochets enfin dont les hommes s'amusent comme de grands enfants. Quand, plus tard, en écrivant son Traité de V éducation^ il voulut peindre un prêtre respectable et digne d'être respecté, plein d'onction et de tolérance pour tout le monde, il n'eut qu'à se rappeler ce compagnon de sa jeunesse : l'honnête abbé Gaime est en effet, du moins en partie, l'original du Vicaire savoyard.
Rousseau était né pour la vie contemplative. Il lui eût fallu le pain assuré, une retraite modeste aux champs, afin de pouvoir rêver éternellement tout à son aise. C'était un paresseux, mais de ces paresseux qui laissent après eux des monuments plus durables que l'airain.
Il vivait depuis quelques semaines dans l'oisiveté quand on le vint chercher de la part du comte de la Roque, Il en fut très-bien reçu. Le comte lui dit fort aimablement qu'il avait songé à le caser de manière à le mettre en passe de devenir quelque chose, qu'il lui avait trouvé enfin une place convenable, et qu'il allait le faire entrer dans une maison puissante et considérable, oi^i on le prendrait sur sa simple recommandation. On voit par là quels étaient les sentiments de M, de la Roque sur l'ancien serviteur de sa tante, et il ne se fût certainement point porté sa caution auprès du vénérable comte de Gouvou
s'il ne l'eût tenu en véritable estime. Voilà encore ce à quoi M. Deschanel aurait dû réfléchir, et il eût été de bon goût et équitable de sa part de s'en tenir tout au moins à l'indulgence du comte de la Roque, au lieu d'enchérir sur une accusation produite par Rousseau lui-même au sujet d'un enfantillage dont, après quarante ans, sa conscience s'était fait un monstre.
Jean-Jacques ne fut pas traité chez M. de Gouvon comme un serviteur ordinaire; il n'endossa point de livrée, et remplit en quelque sorte l'emploi de secrétaire ; sa principale occupation consistait à écrire des lettres qu'on lui dictait. Cependant il servait à table; c'était en quoi ses fonctions le rapprochaient surtout de celles de la domesticité.
Il y avait dans la maison une jeune fille à peu près de son âge, jolie et bien faite, blanche, avec des cheveux noirs, et cet air de douceur qui d'ordinaire n'appartient qu'aux blondes. C'était M"« de Rreil, petite-fille du comte de Gouvon. Jean-Jacques, suivant sa louable habitude, en devint tout de suite amoureux, sinon très-sérieusement, au moins assez pour avoir l'imagination troublée. Il a raconté, non sans charmes, comment il se montrait attentionné à son égard, comment il s'établissait près de sa chaise pour la servir, comment enfin il cherchait à deviner danssesyeux ses moindres désirs, espérant toujours être payé d'un regard, d'un seul mot. Soins inutiles,
on n'avait pas Fair de s'apercevoir qu'il était là. C'est qu'en effet pour une dame — je dis une dame — l'homme dans l'état de domesticité n'est pas un homme, sauf des cas très-exceptionnels. La femme, au contraire — et c'est là sa supériorité — est toujours femme. Si humble que soit sa condition, il lui suffit d'un peu d'esprit, de grâce et de beauté pour être à nos yeux, sous certains rapports, égale aux plus grandes dames. Donnez à un valet la beauté d'Apollon et l'esprit d'Ésope, ce sera toujours un laquais. Vous vous souvenez de l'impression de honte ressentie par la reine d'Espagne, dans le beau drame de Ruy-Blas , quand elle découvre que l'homme qui a su trouver le chemin de son cœur porte la livrée d'un des seigneurs de sa cour. Sous la livrée elle ne sent plus battre le cœur, elle ne voit plus rayonner l'esprit de celui qui un moment auparavant était encore, à ses yeux, plus grand, plus noble et plus glorieux que le roi ; elle n'aperçoit plus que le laquais. Eh bien, la plupart des femmes en sont là. Je ne m'étonne ni ne discute , je constate simplement un fait.
Comment la fille du très-noble marquis de Breil aurait-elle soupçonné dans l'humble adolescent qui la servait à table l'austère penseur dont le nom devait éclipser tous les noms, l'écrivain, le philosophe dont le génie immense portait en lui la Révolution française? 11 y eut cependant un moment où elle
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parut singulièrement impressionnée et où elle daigna jeter sur Rousseau un regard de curiosité et d'intérêt. Un jour, à table — il y avait ce jour-là nombreuse compagnie — une discussion vint à s'engager sur la devise de l'illustre maison de Solar, à laquelle appartenait la famille de Gouvon, devise qui se trouvait avec les armoiries sur toutes les tapisseries de l'hôtel : Tel fiert qui ne tue pas. Un des convives, assurément peu versé dans notre vieux français, prétendit qu'il y avait là une faute de langage, et que le mot fiert ne devait point prendre de t. Le comte de Gouvon allait ouvrir la bouche pour répondre, quand voyant un sourire narquois passer comme un éclair sur le visage de son jeune serviteur, il lui ordonna de parler. Jean-Jacques expliqua alors que le vieux mot français fiert venait du verbe latin ferio, ferit, je frappe, il frappe, et non point de l'adjectif férus., qui voulait dire menaçant ; qu'en conséquence tel fiert signifiait tel frappe qui ne tue pas.
La noble assemblée ne put réprimer un mouvement de surprise profonde. Il y eut un murmure de satisfaction générale. M. de Gouvon ne ménagea pas la louange au serviteur lettré, et chacun de faire chorus. Ce fut le premier triomphe de Jean-Jacques et non le moins délicieux sous plus d'un rapport. Ainsi, comme il le dit lui-même, les choses avaient été replacées pour un moment dans leur ordre na-
turel, et le mérite avili s'était trouvé vengé des dédains de la fortune.
M"^ de Breil elle-même céda à Fentraînement; elle qui jamais n'adressait la parole à Rousseau, jeta sur lui un de ses plus doux regards, et, d'une voix affable et comme intimidée, elle le pria de lui verser à boire. Ému, fier comme s'il eût été l'objet de quelque marque défaveur, Jean-Jacques ne se fit pas attendre ; mais il fut saisi d'un tel tremblement qu'il répandit sur elle une partie de l'eau. « Qu'avez-vous donc k trembler si fort? «lui demanda-t-on. L'impérieuse jeune fille ne se méprit pas sur le sens de son émotion ; elle rougit jusqu'au blanc des yeux et depuis affecta de ne plus le regarder. Dans Rousseau elle ne vit plus que le valet. Ainsi finit le roman à peine ébauché. Combien il y en a de ces romans qui ne finissent pas!
Tout le monde, du reste, ne lui témoigna pas \r môme dédain, et il eût eu de quoi se dédommager amplement dans l'affection que lui témoigna l'un des fils du comte, l'abbé de Gouvon, si la passion amoureuse avait des équivalents. Destiné à l'épiscopat, le jeune abbé possédait une instruction assez solide. S'étant proposé de cultiver les heureuses dis-
positions de Jean-Jacques, il entreprit de lui enseigner le latin, si bien que notre héros fut à la fois disciple et valet dans la maison , et disciple d'un précepteur à qui sa naissance ouvrait toutes grandes les portes de la cour.
Sa fortune était faite peut-être s'il saisissait l'occasion, et s'il mettait à profit les bontés qu'on avait pour lui. Il était devenu une espèce de favori; l'abbé de Gouvon parlait partout de lui avec avantage. L'avenir lui souriait donc franchement, et il n'avait, ce semble, pour parvenir, qu'à se laisser aller doucement sur la pente où il se trouvait. Mais là n'était point sa destinée. Son indépendance de caractère et son humeur aventureuse ne pouvaient s'accommoder d'une vie, si facile fût-elle, où il était astreint à une continuelle sujétion. Et puis, avec la liberté, revenait sans cesse dans ses rêves l'image de M'"" de Warens. Bientôt il n'y tint plus.
Il avait revu à Turin un Genevois de ses parents nommé Mussard, peintre en miniature, qui vint le voir chez M. de Gouvon, et lui amena un jour un autre Genevois du nom de Bâcle, dont il avait été le camarade durant son apprentissage. Ce Bâcle, nous dit Rousseau, était un garçon fort amusant, fort gai, plein de saillies bouffonnes. Il s'en engoua au point de ne plus vouloir le quitter et de négliger pour lui tous ses devoirs. Observations, reproches, menaces, il fut insensible à tout, tant et si bienqu'ontinitpar
le congédier. Néanmoins on mit tout en œuvre pour le retenir ; un des enfants du comte s'offrit même à se charger de la paix, à la seule condition qu'il cesserait de voir la personne dont la désastreuse influence l'avait dérangé. Rien n'y fit; il avait projeté un voyage avec son ami Bâcle, et il ne fut pas médiocrement heureux d'avoir l'occasion de mettre son projet à exécution.
Le voilà donc, à î'âge de dix-huit ans, encore une fois lancé dans les aventures. Un petit instrument de physique, appelé fontaine de Hiéron, devait être le gagne-pain des deux amis ; c'était une machine par laquelle, au moyen de l'air comprimé, on obtenait un jet d'eau sans cause apparente. Ils se proposaient de réunir dans chaque village les paysans, qui, émerveillés par la nouveauté du spectacle, ne manqueraient pas de laisser tomber dans leur caisse d'abondantes offrandes. 0 naïves illusions de la jeunesse, ô trompeuses espérances! Ils partirent, le cœur plein de joie, comptant déjà leur fortune presque assurée ; mais il leur arriva l'histoire dePerretie et du pot au lait. La fontaine se cassa avant qu'ils en eussent tiré le moindre profit. Ils n'en furent pas plus tristes du reste, car ils avaient celte heureuse insouciance qui rend si faciles à supporter, au printemps de la vie, les difficultés et les misères de l'existence humaine.
Cependant en arrivant à Chambéry Jean-Jacques
devint pensif. Non loin de là était l'agréable séjour 011 deux années auparavant il avait été si maternellement accueilli, et dont il allait bientôt saluer l'hôtesse du doux nom de maman. Si sa tête vagabonde l'entraînait loin, bien loin, dans les voyages interminables oi^i l'on vit au jour le jour, sans souci du lendemain, à la grâce de Dieu, son cœur le ramenait à Annecy. Vivre et mourir là, tel était son vœu sincère quand il se prenait à songer à sa belle bienfaitrice.
Quel bonheur de la revoir, de tomber à ses pieds, de se jeter dans ses bras ! Oui, mais que dirait- elle en le voyant? Elle le croyait encore chez M. deGouvon ; et elle lui avait donné par écrit de si excellents conseils sur la manière de s'y conduire! Comment apprendrait-elle qu'il en avait si mal profité? Jean- Jacques se promit de tout faire pour l'apaiser. La chose ne serait pas bien difficile, pensait-il; il regardait la maison de l'excellente femme comme la maison paternelle en quelque sorte. Aux approches d'Annecy il se montra très-froid à l'égard de son ami Bâcle, qu'il n'était pas très-soucieux de présenter à ]\lme (jg Warens, et qui comprit tout de suite où voulait en venir son compagnon, car à peine un pied dans la ville il prit congé de lui sans rancune, en Tembrassant.
Comme le cœur battit fort à Rousseau quand de loin il aperçut la chère maison, le toit connu sous
lequel respirait celle qui avait toute son unie ! Ses jambes tremblaient, a-t-il raconté ; ses yeux s'étaient couverts d'un voile, et plus d'une fois il fut obligé de s'arrêter pour reprendre ses sens. L'air affable et souriant de M"''' de Warcns ne tarda pas à le rassurer. Ses premières paroles furent des paroles de caresse et de bonté ! Aussi colla-t-il avec transport ses lèvres sur la main de l'indulgente maman. « La Providence me le renvoie, dit-elle assez haut pour être entendue de Jean-Jacques, je suis déterminée à ne pas l'abandonner. » Il fut en effet reçu comme l'enfant de la maison. C'était le retour de l'enfant prodigue.
Il faut dire un mot de la maison qu'habitait alors M""' de Warens. Nous ne sommes pas encore aux Charmettes, séjour d'immortelle mémoire; mais la vieille maison d'Annecy n'était pas sans agrément. Elle était vaste et commode. Puis, une des pièces, la plus grande, donnait sur un ruisseau et des jardins au delà desquels on découvrait la pleine campagne. M'"^ de Warens la donna pour chambre à Rousseau. Qu'on juge de la joie de celui-ci, qui, passionné déjà pour la nature, n'avait eu à Turin que des toits et le grès des rues pour perspective. Il se crut trans-
porté en paradis. L'idée qu'on l'avait installé là à dessein , pour qu'il pût jouir à son aise du spectacle des splendeurs de la nature, augmentait encore à ses yeux la beauté du site et du paysage ; et toujours, parmi les fleurs et la verdure, lui apparaissait, doux et souriant, le visage de sa bienfaitrice.
Entre elle et lui s'établit dès lors une familiarité toute maternelle d'une part, toute filiale de l'autre. Elle l'appelait petit, et il ne la nommait que wmman, moins à cause des années qu'elle avait de plus que lui, qu'en raison de sa tendresse et de sa vénération pour elle. Il l'embrassait et la couvrait de caresses sans jamais songer à mal. Les liens qui l'attachaient à elle tenaient à la fois de la tendresse d'un fils et d'une amitié passionnée, quelque chose comme de l'amour sans en être positivement. Si plus tard il y eut entre eux des relations d'une autre espèce, ce fut, comme on verra bientôt, par suite d'une idée bizarre de M™* de Warens. Quant à Rousseau , s'il n'eût consulté que ses propres sentiments, il n'aurait jamais cherché à amener une intimité dont, au premier moment, il frémit comme d'une sorte d'inceste. Heureux de vivre auprès d'elle, et ne souhaitant pas d'autre bonheur, il voyait en elle, comme il ledit lui-même, une tendre mère, une sœur chérie, une délicieuse amie, rien de plus.
Il songea tout d'abord à se rendre utile dans la maison, tint les écritures et mit au net une foule
de mémoires et de projets dont l'imagination de M""= de Warens n'était pas avare. La chère maman aimait beaucoup à s'occuper de médecine, de pharmacie, il tria les simples, pila les drogues, prit soin des alambics. Tout en faisant cela, il ne négligea pas le soin de son instruction, et s'attacha à la perfectionner en dévorant tous les livres de la bibliothèque. Il avait appris de l'abbé de Gouvon à lire lentement, avec réflexion: aussi tira-t-il un réel profit de ses lectures.
Un de ses grands plaisirs était de lire auprès de M""* de Warens et de lui rendre compte de ses impressions. La finesse de ses critiques, la justesse de ses observations, ne tardèrent pas à donner à la dame une très-haute idée du mérite de son élève. Assez versée elle-même dans la littérature française, et d'un esprit suffisamment orné, elle ne crut pas se tromper dans son jugement, se dit que ce n'était pas l'affaire du jeune homme de passer sa vie à tenir des registres ou à triturer des drogues, et elle rêva pour lui le plus brillant avenir. Seulement , ne sachant pas au juste de quoi il était capable, elle résolut de consulter là-dessus un sien parent du nom de d'Aubonne, sorte d'aventurier, de beaucoup d'esprit du reste , qui , en venant à Turin proposer un plan de loterie de son invention , vainement offert à la cour de France, s'arrêta à point nommé à Annecy.
Elle lui envoya donc Jean-Jacques plusieurs fois de suite, sous différents prétextes, atln qu'il pût l'examiner à son aise et donner son avis en toute connaissance de cause. Notre homme s'y prit de la meilleure façon pour faire parler Rousseau; il se familiarisa tout d'abord avec lui , pour ne rien lui ôter de son naturel et ne le gêner en aucune façon par de grands airs imposants. Aussi le jeune homme laissa-t-il un libre cours à ses expansions, et l'on croyait pouvoir s'attendre à un arrêt favorable de la part de son examinateur; il n'en fut rien. Les qualités de son esprit ne répondaient, suivant M. d'Aubonne, ni à son extérieur, ni à sa physionomie. Il le trouva très-borné d'idées, et tout au plus capable de devenir quelque jour curé de village. C'était la seconde fois que Jean-Jacques était si sévèrement apprécié. Voilà bien de nos jugements humains.
Je me rappelle à ce propos un trait qu'Emile Augier m'a conté , il y a bien longtemps déjà. Ayant fait ses études au collège Henri IV avec le duc d'Aumale, ets'étant trouvé dans la môme classe, il avait connu le précepteur du duc, M. Cuvillicr-Fleury, aujourd'hui membre de l'Académie française. Lorsqu'il eut composé sa jolie pièce de la Ciguë., il résolut de la soumettre au jugement du précepteur du prince, et la lui porta, précieusement enveloppée d'une couvertui-e de papier vert. Il revint au bout
de quelque temps, fort anxieux de Topinion du maître, et très-ému, comme on Test dans ces sortes de circonstances, quand il s'agit d'une œuvre longtemps travaillée et sur laquelle on compte pour jeter les bases de sa réputation et de sa fortune. — « Mon ami , lui dit le pédagogue en prenant dans un tiroir le petit cahier vert objet de tant d'espérances , votre pièce est de la couleur de sa couverture : elle est pleine de promesses , mais c'est tout; vous pouvez mieux faire. » Heureusement pour Augier, celte appréciation rigoureuse avait juste autant de valeur que le jugement de M. d'Aubonne sur Jean-Jacques ; il en appela devant le public, et l'on sait le succès éclatant et mérité de la Ciguë au théâtre de l'Odéon. Ajoutons, pour être fidèle jusqu'au bout, que M. Cuvillier-Fleury parut enchanté de s'être trompé, et qu'il applaudit de tout cœur au succès de son jeune ami.
Mais revenons à Rousseau. M""" de Warens eut le bon esprit de ne pas s'en tenir au jugement de M. d'Aubonne; et, voulant compléter l'instruction insuffisante de son élève, elle imagina de le placer au séminaire, oii Jean-Jacques alla en rechignant un peu. « La triste maison qu'un séminaire, dit-il lui-même, surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme !» Il y emporta, pour se distraire, un livre de musique, car son goût pour cet art devenait de plus en plus vif. Sa chère maman n'avait pas peu
contribué à le développer en lui; elle avait de la voix, chantait assez juste, et elle s'était amusée à lui donner quelques leçons de chant.
De son passage au séminaire d'Annecy il lui resta un souvenir assez peu agréable. Oh ! comme je comprends l'instinctive répulsion de certaines natures pour cette vie de séquestration, pour cette existence monotone du séminaire ou du collège , où Ton est à la merci de maîtres quelquefois injustes, souvent indifférents, et oi^i d'excellents esprits perdent le goût du travail par la contrainte de s'y livrer à heure fixe. Cependant si Jean-Jacques eut d'abord pour professeur un maudit lazariste, qui trouva moyen, dans les premiers moments, de lui faire prendre l'étude en horreur, il trouva une ample compensation dans le jeune abbé Gâtier, auquel on le confia ensuite. Autant celui-là était dur, impérieux, sardonique, autant celui-ci était doux, affable, patient et complaisant. Le secret, pour un maître , de se faire aimer de ses élèves n'est pas bien difficile : c'est de les aimer lui-même. L'abbé Gâtier le possédait au suprême degré, et il ne lui fut pas difficile d'inspirer à son disciple une sincère affection. Rousseau se souvint également de lui , comme de l'abbé Gaime, lorsque trente ans plus tard il traça le type idéal du vicaire savoyard.
Malgré sa tendresse pour ce digne professeur, ses progrès n'étaient pas bien sensibles. Cela tenait sur-
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tout à une disposition particulière de sa nature. Jamais il ne put bien apprendre avec des maîtres. Son esprit, rebelle à toute contrainte, voulait marcher à son heure et suivant son caprice. Il lui fallait la solitude, le recueillement, l'absolue disposition de lui-même. Quoi qu'il en soit, l'évOqueet le supérieur le jugèrent incapable d'être prêtre , et on le rendit à M""' de Warens. L'excellente femme ne se rebuta pas; se fiant au goût prononcé de Rousseau pour la musique, elle forma le projet de faire de lui un musicien. En conséquence, elle le mit en pension chez le maître de chapelle de la cathédrale, brave homme nommé Lemaître, assez bon compositeur, et auquel il s'attacha bien vite.
Durant toute une année il mena la vie la plus régulière et la plus tranquille , ne sortant guère que pour aller à l'église ou chez M™* de Warens, dont la maison était tout proche et où il allait très-souvent souper avec son maître. Les répétitions à la maîtrise, le chant des chœurs, le bel habit des chanoines, les chasubles des prêtres, et jusqu'au vieux charpentier boiteux qui jouait de la contre-basse, lui causaient un plaisir infini; plus d'une fois dans le cours de sa vie orageuse il se rappela, non sans attendrissement, avec quelle satisfaction et quel orgueil il exécutait à la tribune de l'orchestre un petit bout de récit composé tout exprès pour lui.
La plupart do mes lecteurs se rappellent sans