CHAPITRE QUATRIÈME
Quand Jean-Jacques arriva, M'"* de Warens s'occupait précisément de lui : les premiers mots qu'elle prononça furent pour lui apprendre sa nomination à un emploi de secrétaire dans l'administration des tinances du roi Victor-Amédée. La place, sans être brillante, pouvait largement suffire au pain de chaque jour, et, pour la première fois depuis sa sortie de Genève, Rousseau se trouvait en état de gagner régulièrement sa vie.
Il continua de loger chez sa bienfaitrice ; mais quelle différence dans l'habitation ! Ce n'était plus la jolie et proprette maison d'Annecy, ni la chambre si gaie qui avait pour horizon de vastes prairies et un clair ruisseau. M""^ de Warens avait loué à Chambéry une vieille maison mal bâtie, appartenant ù l'intendant général des finances, le comte de Saint- Laurent, dont elle capta par là la bienveillance, et
qui, depuis, resta toujours de ses amis. Seulement, Jean-Jacques y gagna une chambre sombre et triste, sans air, sans soleil, et assez peu en harmonie avec sa rêveuse nature.
Le temps qu'il n'employait pas à son travail, il le passait soit à herboriser avec le fidèle Claude Anet, soit à aider M'""^ de Warens dans la préparation de ses drogues, soit à faire de la musique avec elle, occupation charmante à laquelle l'un et l'autre apportaient un penchant égal, et qui se trouvait être pour eux un motif de réunion.
J'ai nommé Claude Anet, ce type curieux du domestique, homme de grand sens, d'une extrême droiture, sufhsamment instruit, grave et sérieux, et que sa maîtresse avait élevé jusqu'à elle en le prenant pour amant. Vers cette époque, Rousseau apprit, de la bouche môme de la dame, et non sans un étonnement profond, l'intimité existant entre elle et son valet, intimité dont jusque-là il n'avait pas eu le moindre soupçon. On sait dans quelles circonstances se produisit cette étrange contidence : ce fut après une scène violente survenue entre la maîtresse et le valet, scène à la suite de laquelle Claude Anet, désespéré, avait avalé une fiole de laudanum. Quelque chagrin qu'éprouvât Jean-Jacques en apprenant qu'il n'était pas le premier dans les affections de sa chère maman, il ne vit pas, tant il était simple de cœur, ce qu'une pareille liaison pou-
vait avoir d'avilissant. Son attachement pour Claude Anet n'en diminua pas, au contraire; elle s'accrut même d'un certain respect. Quant à M"'^ de Warens, loin de la blâmer, il trouve une nouvelle preuve de l'excellence de son caractère dans ce fait assez rare que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux. A ses yeux, trop complaisants peut-être, les sens n'étaient pour rien dans ces amours un peu grossières. C'était simplement de la part de cette femme acte de charité pure. Froide et réservée à l'égard des hommes d'une condition élevée, elle faisait volontiers aux petites gens l'aumône de ses charmes et de ses grâces, comme aux pauvres l'aumône de sa bourse.
Pour se distraire des tristesses du logis de la ville on loua dans un des faubourgs un jardin auquel était attenante une sorte de chaumière. Jean- Jacques s'engoua de cette petite retraite, où l'on allait dîner souvent et oii il couchait quelquefois. Il y mit des livres, des estampes, et s'ingénia pour en rendre le séjour agréable à sa bienfaitrice, à laquelle il cherchait toujours à ménager quelque douce surprise.
C'était le temps de la guerre entre la France et
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l'empereur. Des fenêtres de sa maisonnette, il voyait passer les troupes françaises qui traversaient le Piémont pour entrer dans le Milanais, et secrètement il faisait des vœux pour elles; car, dès cette époque, il portait à la France un attachement filial. Tl avait raison , car la France n'est pas seulement son pays d'adoption, c'est sa patrie réelle. Il lui appartient par son génie, par ses vertus, par ses malheurs; et c'est à juste titre que notre pays le compte au nombre de ses plus glorieux enfants.
Une assez grave maladie vint interrompre le cours de ses travaux administratifs. Il employa les loisirs de sa convalescence uniquement à l'étude de la musique, et dévora le Traité d'harmonie de Rameau. A sa prière, M™* de Warens donna chaque mois un petit concert auquel étaient conviés les principaux instrumentistes de la ville. Nous y avons assisté par la pensée , à ces concerts intimes oii Rousseau faisait fièrement sa partie, et qui le rendirent si heureux qu'à quarante ans de distance il ne pouvait y songer sans un inexprimable sentiment d'ivresse et de plaisir. Ne vous a-t-il pas quelquefois semblé entendre la fraîche voix de la baronne et le timbre sonore de ce cordelier du nom de Caton, charmant et gai convive, à qui l'envie fit payer cher sa bonne humeur, son esprit de tolérance, et qui mourut si tristement sur un grabat, victime de la jalousie et de la méchanceté de ses confrères ?
Absorbé tout entier par ses études musicales, Jean-Jacques ne voulut plus entendre parler d'autre chose, et il ne tarda pas à se démettre de ses prosaïques fonctions d'employé au cadastre. Le travail, joint à un goût naturel pour le chant, l'avait mis en état, dans une certaine mesure , d'enseigner cet art aux autres; il chercha des élèves, et bientôt il eut assez d'écoiières pour compenser, et au delà, la perte de sa place de secrétaire. Il était donc loin d'être à la charge de M'"'' de Warens.
Parmi les jeunes filles auxquelles il donna des leçons étaient quelques-unes des plus jolies et des plus distinguées de la ville. Il peut paraître assez singulier qu'on ait donné pour maître de chant à des jeunes filles un homme si jeune encore et bien fait de sa personne ; mais , outre que c'est là un fait que j'ai vu quelquefois se produire à Paris, on n'avait peut-être pas à choisir à Chambéry. Les mères, d'ailleurs, assistaient régulièrement aux leçons de leurs filles; et puis, Rousseau était si timide ! Il arriva même que si quelqu'un fut l'objet d'une tentative de séduction, ce fut lui. Une certaine comtesse de Menthon et surtout une brave bourgeoise nommée M""* Lard lui firent comprendre par des démonstrations non équivoques qu'elles avaient du goût pour lui. Rousseau était encore, à plus de vingt et un ans, vierge de femme. Touché des attentions de M'"'' Lard, il en parla naï-
vement à M""^ de Warens, comme à une véritable mère. Personne n'ignore comment s'y prit celle-ci pour arracher aux séductions du monde et préserver des liaisons dangereuses celui qu'elle avait coutume d'appeler petit. Elle imagina de faire ellemême son éducation, et, par une sorte d'inceste, de maman elle devint maîtresse.
Bien qu'ayant une douzaine d'années de plus que Rousseau, elle était jeune et belle encore. Jean- Jacques, lui, était dans l'âge où la vue d'une femme fait refluer le sang vers le cœur; toute la sève de la jeunesse bouillonnait en lui. Qui donc à sa place eût repoussé le bonheur qui s'offrait à lui et dédaigné les avances de M'"" de Warens?
Les singulières précautions oratoires dont elle usa pour amener son élève à recevoir ses douces leçons, les formalités gravement apportées par elle à la concession de ses dernières faveurs, l'inquiétude et l'étonnement de Rousseau, à qui pareille idée n'était jamais venue dans l'esprit, enfin l'exécution de cet étrange contrat d'amour, tout cela est raconté dans les Confessions avec des grâces de style, une délicatesse de pensées et une chasteté de langage toutes particulières. Écrivant, non son panégyrique, mais l'histoire sincère et réelle de sa vie, pouvait-il, comme l'eussent voulu certaines personnes, passer sous silence cet épisode caractéristique? Non, mille fois non. Est-ce qu'il y eut de sa part une intention
malveillante pour M"»^ de Warens? Oh! comme, au contraire, il s'efforce de dégager du milieu de tout cela la véritable pureté de son âme! Il nous la montre bien née, aimant les choses honnêtes, ayant des penchants droits et vertueux. C'était une créature tout exceptionnelle, dont les erreurs vinrent de l'esprit, non du cœur, nous dit-il, et qui ne connut jamais qu'un seul vrai plaisir au monde, celui d'en faire à ceux qu'elle aimait. De combien de femmes pourrait-on en dire autant?
Alors commença pour Jean-Jacques une existence toute nouvelle. M""^ de Warens voulut le mettre en état de figurer dans le monde; elle lui donna maîtres de danse et d'armes. Mais ni la danse ni les armes n'étaient le fait du futur philosophe. L'art de tuer délicatement un homme, dont certaines gens ont la bêtise de se montrer si fiers, lui parut souverainement méprisable, et il y renonça bien vite. Il aimait mieux la botanique, dans laquelle certain projet de M""^ de Warens faillit dès lors le jeter tout entier.
Sa chère maman avait formé le dessein de faire établir à Chambéry un jardin royal de plantes, à la tête duquel elle se ilattait de pouvoir placer Claude
as LES CHARMETTES
Anel, dont le maintien grave et décent, la conduite sage et circonspecte, et les connaissances suffisantes en histoire naturelle permettaient de faire un démonstrateur de botanique parfaitement convenable. Malheureusement le pauvre garçon mourut d'une pleurésie au moment où ce projet était à la veille de recevoir son exécution, et M'"'' de Warens, abîmée par le chagrin, ne songea plus à y donner suite.
Elle fut douloureusement affectée de cette perte, et elle eut raison, car son fidèle Claude Anet était l'ordre de la maison. Il savait arrêter sa maîtresse dans ses prodigalités, dans ses dépenses, supérieures à son état de fortune ; mais lui parti, tout menaçait d'aller à vau-l'eau. M'"'' de Warens, on le sait, avait la bourse large et facile, comme le cœur; elle donnait à tout venant, et sa maison ne désemplissait pas de charlatans, d'entrepreneurs de toute espèce et de mendiants qui ne sortaient jamais de chez elle les mains vides.
A la mort d'Anet, Rousseau ne tarda pas à s'apercevoir du désordre. Il en gémit, se plaignit, gronda ; seulement, trop jeune pour être écouté, il lui fut difficile d'y porter remède. Le spectacle de ces prodigalités inutiles lui inspira ce goût sévère de l'économie qu'il conserva toute sa vie. Il devint même avare par un motif très-noble, celui de garder, comme on dit , une poire pour la soif, et de ménager à sa pauvre maman des ressources inespérées
quand viendrait le moment trop bien prévu de la gêne. Mais il avait beau thésauriser, mettre soigneusement de côté Fargent qu'il pouvait gagner, M^^^ de Warens finissait toujours par découvrir le magot, et, incorrigible, elle semblait prendre à tâche de l'épuiser au plus vile, non sans en dépenser la meilleure partie au profit de Jean-Jacques, qu'elle aimait à combler de cadeaux.
Au train dont allaient les choses, il vit bien qu'il lui était indispensable de se mettre en état de gagner sérieusement un jour la subsistance commune. De plus en plus porté pour la musique, sur laquelle il fondait tout l'espoir de sa fortune, il résolut de se perfectionner dans cet art. Nous le voyons courir à Besançon pour y prendre des leçons du professeur Blanchard. Mais à la frontière de France on se saisit de ses effets, sous prétexte qu'ils contenaient une parodie janséniste de la principale scène du Mithridate de Racine. Quelle belle occasion pour des fonctionnaires — ils sont les mêmes en tout temps, — de faire du zèle en faveur de la religion outragée, et pour le fisc de s'emparer du bien du pauvre monde ! Rousseau connut à ses dépens l'honnêteté de l'administration française de l'époque, et ce fut un nouveau sujet pour lui de haïr l'arbitraire et le despotisme.
Il revint à Chambéry fort désappointé, et bien décidé à ne plus quitter l'adorable femme qui lui était
chère maintenant à un double titre, et qui le reçut comme s'il lui eût rapporté des trésors. La ville était pleine alors d'officiers français qui retournaient en France, la paix venant d'être conclue. 11 y eut à cette occasion des fêtes, des dîners, des concerts, au milieu desquels il fut présenté à plusieurs personnages que plus tard, devenu célèbre, il retrouva à Paris, entre autres le comte de Laulrec, le marquis de Sennecterre, et surtout M. de Gauffecourt, dont il nous a laissé un portrait si séduisant, qui fut son ami jusqu'à la mort, et que trente ans après il appelait encore son cher papa (1).
Il se lia également avec un gentilhomme campagnard nommé M. de Conzié , de la famille de cet évêque d'Arras qui devait être un jour le protecteur du plus ardent disciple de Rousseau, de Maximilien Robespierre. Jean-Jacques lui donnait des leçons de musique; mais comme l'élève avait peu de goût pour cet art, on passait à causer presque tout le temps de la leçon. On parlait surtout de Voltaire, dont la correspondance avec le prince royal de Prusse faisait beaucoup de bruit à cette époque. Déjà le futur auteur de VÈmile et du Contrat social témoignait une sincère et profonde admiration pour le génie de cet écrivain dont le beau coloris l'enchantait. Il ne laissait échapper aucune de ses produc-
(1} LeUre en date du 7 juillet 1763.
lions, et la lecture des ouvrages de ce grand maître en l'art d'écrire ne contribua pas peu à le diriger de plus en plus vers l'étude.
Au milieu de cette vie heureuse, suffisamment occupée, deux choses l'obsédaient pourtant, le tourmentaient sans cesse : d'abord les continuelles processions d'inconnus dont ne désemplissait pas la maison, ensuite la crainte de voir s'aggraver le mauvais état des affaires de M""' de Warens. Il avait beau prier, remontrer, menacer d'une catastrophe prochaine, c'était peine perdue. Souvent, pour se distraire de ses tristes pensées, il s'en allait faire quelques excursions, tantôt à Nyon; tantôt à Genève, où le spectacle d'une lutte fratricide entre les citoyens lui fit prendre en horreur la guerre civile et contracter avec lui-même l'engagement de ne jamais soutenir la liberté par les armes; tantôt à Lyon, où il élargit le cercle de ses connaissances.
Il apportait à toutes ses entreprises une passion excessive; aussi sa santé s'en ressentit -elle. Un Genevois nommé Bagueret, un de ceux qui venaient rançonner sa pauvre maman, lui ayant proposé un jour une partie d'échecs, il s'engoua de ce jeu, et durant deux ou trois mois il s'enferma dans sa chambre, passant les jours et les nuits à vouloir apprendre par cœur toutes les combinaisons des échecs. Vers ce temps-là il fut atteint d'une maladie de langueur qui le mit aux portes du tombeau.
M""" do Warens le soigna avec la double sollicitude d'une mère et d'une maîtresse. Il se rétablit à force de soins, seulement la convalescence fut longue. Depuis la mort d'Anet, on avait par raison d'économie renoncé au jardin du faubourg; mais le séjour de la ville étant devenu insupportable à Jean-Jacques, ]\lme ^Q Warens loua une campagne, un réduit situé aux portes de Chambéry, dans une terre appartenant h M. de Conzié, et elle s'empressa d'y transporter ses pénates.
Voyez-vous là-bas, le long d'un vallon ombragé de châtaigniers et arrosé par un clair ruisseau, cette petite maison à mi-côte, avec un jardin en terrasse, une vigne au-dessus et un jardin au-dessous, oîi les voyageurs se rendent encore en pèlerinage pour y respirer en quelque sorte le souvenir de Rousseau? ce sont les Charmettes.
Là s'écoulèrent, insouciantes et paisibles, les plus belles, les plus heureuses années de sa vie. Tout au bonheur de vivre auprès de son amie, parcourant tantôt les bois, les coteaux, les vallons, tantôt lisant et étudiant ou travaillant au jardin, il ne souhaitait rien, sinon de vivre ainsi jusqu'à sa mort. Dès cette époque nous le voyons mettre en pratique
la grande religion naturelle professée dans ses livres. M"'® de Warens, qui fut son maître en tant de choses, fut aussi son maître de théologie. Elle n'avait point la ferveur ardente des convertis, et quoique attachée en apparence aux formes extérieures du culte catholique, elle regardait le christianisme comme une pure allégorie ; au fond , elle ne croyait qu'en un Dieu clément et miséricordieux. Là-dessus son élève ne la démentit jamais. Ce fut sans doute vers ce temps qu'à sa demande, il composa la prière qui commence par ces mots : « Souveraine puissance de l'univers, Être des êtres, soismoi propice, jette sur moi un œil de commisération; vois mon cœur, il est pur, il est sans crime... » (1). Jamais Rousseau ne se départit de ce principe solide de religion, puisé ou non dans l'intimité de jypne ^Q Warens; nous dirons à quoi se réduit, en définitive, l'histoire, amplifiée outre mesure, de ses variations religieuses.
L'hiver le ramenait à la ville; mais avec quelle impatience il attendait la naissance des premiers bourgeons pour revoir sa campagne aimée. L'étude cependant absorbait alors tous ses moments, et il s'y adonnait avec une ardeur infinie. Comme tout d'abord il n'y apportait aucune règle et aucun frein, tout s'embrouillait et s'embarrassait dans sa tête. Il
(1) Voyez celte prière dans les OEuvrei inédites, recueillies par Musset-Palhay, t. h", p. 7.
dut à un médecin de Chambéry, du nom de Salomon, de mettre un peu plus de méthode dans son travail (1), et ses progrès ne tardèrent pas à devenir sensibles. Il apprit ainsi le latin tout seul. Se levant avec le soleil, il consacrait à la promenade les premières heures du jour; puis, après avoir déjeuné d'une tasse de café au lait avec sa chère maman et causé longuement avec elle, il s'enfonçait jusqu'au dîner dans ses livres. C'étaient les œuvres des Pères de l'Oratoire, la Logique de Port Royal, ï Essai de Locke, la Méthode de Descartes, les œuvres de Leibnitz, etc. Un de ses auteurs favoris était le père Malebranche, dans le vieux domaine duquel j'écris ces pages consacrées à Rousseau, non loin de l'étroite chapelle oii il élevait son âme à Dieu, et au frémissement des arbres, aujourd'hui séculaires, qui, dans leur jeunesse, ont ombragé les pas rêveurs du pieux auteur du Traité de VAmour de Dieu et de la Recherche de la vérité.
La rigueur des doctrines sombres et désolées du jansénisme se trouvait tempérée chez le jeune Jean- Jacques par la fréquentation des pères Hemet et Coppier, jésuites d'une extrême tolérance, dont la douce morale et les sages exhortations savaient rasséréner son cœur. La bibliothèque de ces bons pères était à son service, et Dieu sait s'il la mit lar-
(1) Letire à M. Salomon.
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gement à contribution. Jamais, depuis, ces amis de sa jeunesse ne sont sortis de sa mémoire; ils y sont restés comme un des plus aimables souvenirs des jours fortunés de sa vie. Certes, le jésuitisme n'a pas eu d'adversaire plus terrible, plus austère que l'auteur de VÉmile et du Contrat social, mais Ton sait avec quel soin ce grand esprit séparait les doctrines des individus. S'il n'aimait point les jésuites comme corporation, il était loin de les détester comme hommes. « Quoique leur doctrine m'ait toujours paru dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les haïr sincèrement (1). » Voilà bien, en passant, une preuve de l'extrême tolérance de ce noble cœur qui n'a jamais connu le tourment de la haine et de l'envie.
Il faut lire dans les Confessions tout ce qui a trait à son séjour aux Gharmettes pour savoir ce qu'une vie simple, frugale et studieuse peut comporter de félicité. La quiétude de ces années d'enchantement ne fut troublée que par le mauvais état de sa santé. Un jour, une sorte de révolution s'était subitement accomplie dans tout son être physique, il avait été pris de palpitations étranges et d'un insupportable bourdonnement d'oreilles. Obligé de prendre le lit, mal soigné par un médecin ignare, il n'avait pu parvenir à se guérir complètement, et se croyait
Jj Les Confessions, livre VI.
mortellement atteint. L'étude de Tanatomic et de la pathologie acheva de Taffecter, En lisant la description des diverses maladies auxquelles est sujet le corps humain , il lui semblait voir dans chacune d'elles des symptômes de celle dont il souffrait.
Il s'imagina à la fin avoir un polype au cœur. jyjme jg Warens s'étant souvenue qu'une maladie de ce genre avait été guérie par un médecin de la faculté de Montpellier, il fut résolu qu'il irait demander à cette faculté, dont la renommée était alors universelle, le rétablissement de sa santé. L'argent provenant de la succession de sa mère, qu'il était allé récemment recueillir h. Genève, et qu'il avait intégralement versé entre les mains de la chère maman, servit aie défrayer des frais de ce voyage. Le voici donc parti pour Montpellier, d'où il espérait à peine revenir.
Qui ne se rappelle ce voyage décrit par lui avec tant de charmes, la rencontre avec M™* du Colombier et toute sa suite, les plaisanteries du vieux marquis de Thorignan, et surtout l'ardent baiser de M""® de Larnage? Courte fut sa liaison avec celte voluptueuse et provoquante Provençale, ni très-jeune ni très-belle, mais qu'on ne pouvait posséder sans
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l'adorer- Oh! leur promenade autour de Valence, le long des fossés de la ville, que de fois il la refit depuis dans ses rêves! La possession de M'"® de Warens était mêlée d'une certaine amertume, accompagnée d'une sorte de remords : la femme ici tenait un peu trop de la mère, et je ne sais quelle honte paralysait la passion de l'amant et lui gâtait ses plaisirs. Quelle différence au contraire avec M™* de Larnage! Là, point d'inquiétude, nul remords: la possession était complète. Aussi goûta-t-il auprès de cette aimable femme un plaisir sans trouble, un bonheur sans mélange, qui n'eut que le tort d'être trop rapide.
Celte douce aventure fit plus pour sa guérison que son séjour à Montpellier, où il demeura en tout, si j'ai bonne mémoire, huit ou neuf semaines. La ville lui parut ennuyeuse et maussade au possible, la nourriture mauvaise, la vie horriblement chère. Quant aux habitants, dont on lui avait vanté le caractère hospitalier, il se vit obligé de rabattre singulièment de la bonne opinion qu'il s'était formée d'eux. Il leur trouva le caractère fermé , l'humeur inaccessible; somme toute, le pays dans son ensemble, fut antipathique à ses goûts (1). Les médecins, n'ayant pu définir sa maladie, le traitèrent un peu en malade imaginaire, et il quitta la ville vers la fin de dc-
(1) LeUre k M"'*: de Warens eu date du 23 octobre 1737.
cembre 1737, dans le même état où il était en y arrivant.
Il y avait un petit endroit près de Pont-Saint- Esprit 011 sans doute il se fût guéri complètement, à moindres frais et dans un meilleur air (1); c'était chez M"^'' de Larnage, au bourg de Saint-Andéol en Provence. Il avait projeté de s'y arrêter en revenant, et le cœur lui battait bien fort en approchant du pays oii lui étaient ménagées une si bonne réception et de si douces caresses; mais il songea tout à coup que M"^ de Warens, à laquelle il n'avait pas manqué d'écrire de longues et affectueuses lettres , l'attendait avec impatience, et il brûla résolument l'étape, non sans quelques soupirs, satisfait d'avoir été assez courageux pour sacrifier un plaisir à ce qu'il considérait comme un devoir.
Hélas ! une amère déception lui était réservée au retour. Il arriva, le cœur débordant de joie, à l'heure marquée par lui d'avance, regardant de loin s'il n'apercevait pas son amie venant h sa rencontre; il s'imaginait qu'à son aspect tout allait prendre un air de fête : on ne l'attendait pas. La servante, surprise, ignorait même qu'il dût revenir sitôt! 11 monte, il revoit enfin cette chère maman, et se jette à ses pieds. Quel accueil! quelle froideur! « Ah! le voilà, petit? As-tu fait bon voyage? Comment te
(1) Lettre à M... du 4 novembre 1737.
portes-tu? » Et ce l'ut tout. Jean-Jacques n'était pas habitué à tant de réserve, il demeura tout interdit.
La présence d'un jeune homme dans la chambre de M™" de Warens lui laissa tout de suite deviner l'énigme : un autre avait pris sa place. Ce nouveau venu s'appelait Vintzcnried. C'était un grand blondin fadasse, assez bien fait, mais sans esprit et fort vantard. Il était, comme on sait, garçon coiffeur de son état; son nom ne lui paraissant pas assez noble, il s'était fait appeler de Courtille. M'"'= de Warens, qui l'avait jugé capable de lui rendre quelques services, n'avait pas trouvé, pour se l'attacher, de meilleur moyen que de s'abandonner tout entière à lui. Elle dit cela très-crûment à Jean-Jacques, comme la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, et ne tirant nullement à conséquence. Elle ajouta même, en manière de consolation, qu'il n'y aurait rien de changé dans ses rapports avec lui, et qu'il ne serait point privé de ses faveurs. Mais l'idée d'un pareil accommodement révolta la délicatesse de Rousseau ; il repoussa fièrement un partage indigne d'elle et de lui, en accompagnant d'ailleurs son refus des raisons les plus tendres et les plus affectueuses.
La révélation de cette nouvelle faiblesse de M'"'' de Warens a quelquefois fait taxer Jean-Jacques d'ingratitude. J'avoue ne pas trop comprendre ce reproche. Je maintiens qu'écrivant l'histoire de sa vie, il lui était indispensable de noter les moindres
particularités de celle de M'"* de Warens depuis sa liaison avec elle, et notamment l'épisode relatif à Yintzenried. On va voir, en effet, l'influence décisive que cette étrange passion a eue sur l'avenir de Rousseau. Avec quelle indulgence il en parle du reste, et comme il s'efforce de pallier les torts de celle à qui, en dépit de tout, il garda toujours une affection sans bornes ! Pas un mot de reproche, pas l'ombre de récrimination ; écoutez-le : « Oh ! si les âmes dégagées de leurs terrestres entraves voient encore du sein de l'éternelle lumière ce qui se passe chez les mortels, pardonnez, ombre chère et respectable, si je ne fais pas plus de grâce à vos fautes qu'aux miennes, si je dévoile également les unes et les autres aux yeux des lecteurs. Je dois, je veux être vrai pour vous comme pour moi-même, vous y perdrez toujours moins que moi. Eh! combien votre aimable et doux caractère, votre inépuisable bonté de cœur, votre franchise et toutes vos excellentes vertus ne rachètent-elles pas de faiblesses, si l'on peut appeler ainsi les torts de votre seule raison! Vous eûtes des erreurs et non pas des vices; votre conduite fut répréhensible, mais votre cœur fut toujours pur (l). » Sont-ce là des paroles de nature à diffamer une chère mémoire?
Si grande, si généreuse était d'ailleurs l'âme de
(1) Les Confiassions, livre YI.
Jean-Jacques, qu'il n'éprouva aucun sentiment de haine ou d'envie contre celui qui l'avait supplanté ; loin de lui en vouloir, il s'efforça au contraire de travailler à son éducation et de le rendre plus digne, s'il était possible, de celle dont il avait obtenu les faveurs. Mais c'était semer sur un terrain ingrat. L'illustre Courtille professait pour les livres de Rousseau, pour les bouquins, comme il disait, le plus souverain mépris, et il prenait en pitié la science et les savants. Jean-Jacques en fut donc pour ses frais.
Cependant il eût consenti peut-être à vivre à côté de ce rustre, si le refroidissement sensible de ]y[me jg Warens à sou égard ne fût venu jeter dans son cœur une indéfmissable tristesse. La chère maman n'avait pu lui pardonner sans doute la leçon de morale qu'il lui avait indirectement donnée, et elle était devenue pour lui comme une étrangère. Il sentit qu'il était désormais de trop dans cette maison où il avait commencé d'être homme, et dont si longtemps il avait été l'âme. Le mari d'une amie de M"^ de Warens, nommé M. Deybens, lui ayant proposé de faire l'éducation des enfants de M. de Mably, prévôt général du Lyonnais, il saisit avec empressement, et sans beaucoup de réflexion, cette occasion de sortir d'une situation pénible, et il partit, mais en laissant, sans s'en douter peut-être, son cœur aux Gharmettes.
C'était en mars ou en avril 1740; il avait alors vingt-huit ans. J'ai déjà dit un mot de son séjour chez M. de Mably, je n'y insisterai pas. Je ne sais au juste, quels y furent ses appoinlements ; mais il ne dut pas se montrer fort exigeant là-dessus si j'en crois ce qu'il écrivait à M. Deybens : « Je suis peu sensible à l'intérêt, mais je le suis beaucoup aux attentions : un honnête homme maltraité de la fortune, et qui se fait un amour de ses devoirs, peut raisonnablement l'espérer, et je me tiendrai toujours dédommagé selon mon goiît quand on voudra suppléer par des égards à la médiocrité des appointements (1). » On voit ce que, tout jeune, il ambitionnait avant tout : les égards dus à tout homme qui a le sentiment de sa dignité.
Il eut de ce côté toute satisfaction chez M. de Mably; on voulut qu'il ne fût gêné en rien, et qu'il agît tout à fait sans façon; aussi écrivait-il à M'"*" de Warens : «Vous devez juger qu'étant ainsi libre à ma discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins de liberté ; les bonnes manières peuvent tout sur moi (2)... » Toutefois la juste considération dont il
(1) Cônes pcniance.
{-1) Lettre en date du 1" mai J740.
ne cessa d'èlre enloiii'é ne put lui faire jDrcndre en goiît le métier de précepteur, pour lequel il n'était point né. Au bout d'un an il n'y tint plus. Il se sentit pris de la nostalgie des Charmettes. Souvent, en repensant au ruisseau qui coulait dans le vallon, au bois de châtaigniers, au jardin à mi-côte, et surtout à celle dont la présence animait ce frais paysage, il éprouvait d'étranges serrements de cœur. Revoir les Charmettes, sa chère maman, devint sa préoccupation unique, un désir qu'il lui fallut satisfaire à tout prix. Un beau jour il renonça à tout, donna sa démission de précepteur, et reprit en chantant, avec toutes les illusions de la première jeunesse, la route de la Savoie.
Durant son séjour chez M. de Mably, Jean-Jacques faisait remettre une partie de ses appointements à sa bienfaitrice (1), dont les besoins semblaient aller croissant, tant à cause de ses habitudes de se lancer à l'aventure dans des entreprises incertaines, que de sa facilité à prodiguer en pure perte autour d'elle les ressources mises à sa disposition. La première chose qui frappa Rousseau, à son retour, fut l'affreux désordre qui régnait chez M""^ de Warens. Du temps où, succédant à Claude Anet, il avait pris la direction des affaires de la maison, il les avait mises
(i; Voyrz a cet égard une leitre de Fîniisseau à M"' de Warens, en date du '■H ontohro 1740, dans les OEuvrex inédiles, par Mussetl'ailiiiv, t. 1", I' II.
sur un pied de sévère économie; mais depuis tout était bien changé. L'indigne favori de la dame était un dissipateur, aimant à briller, à qui il fallait chevaux et équipages. La pension se mangeait d'avance. Rousseau, prévoyant avec effroi une catastrophe prochaine, s'en montrait d'autant plus affecté qu'il n'avait plus le droit de rien dire, et qu'il ne lui était pas permis d'arrêter le mal quand il en était temps encore.
Il avait espéré, en revenant aux Charmettes, reprendre dans le cœur de M'"* de Warens la place qu'il y avait occupée autrefois ; mais il jugea bien tout d'abord que le passé, et par conséquent son bonheur, étaient morts pour jamais. Doublement navré, il passait ses journées dans son cabinet, tout entier à ses études, et il se creusait la tète pour trouver quelque expédient capable de tirer un jour sa pauvre maman de l'abîme où il pressentait qu'elle était sur le point de tomber. Il se croyait alors trop peu d'esprit pour réussir dans la république des lettres : ce n'était point de ce côté que se tournaient ses espérances. A force de chercher, il finit par découvrir un système de noter la musique à l'aide de chiffres, système de beaucoup supérieur à l'ancien, suivant lui. Plein de confiance dans son invention, et déjà se voyant à la tète d'une fortune qu'il n'ambitionnait que pour la partager avec celle qui l'avait recueilli pauvre et mourant de faim, il vendit tous
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ses livres et partit pour Paris, afin de soumettre son projet à rAcadémie.
Personne n'ignore ses premières déceptions, et comment s'écroula tout d'abord son fragile château en Espagne. Accueilli avec bienveillance par les membres de l'Académie des sciences, il n'en eut pas moins la douleur de voir son projet repoussé, et de cet échec naquit l'ouvrage intitulé : Dissertation sur la musique moderne^ sorte d'appel au public, le premier, si je ne me trompe, qui soit sorti de sa plume, et que quelques incorrections de langage n'empêchèrent pas d'être assez favorablement accueilli.
Mais ce qu'on sait moins communément, c'est l'affection qu'il ne cessa de porter à M""" de Warens, ses sages conseils pour l'arrêter dans les entreprises ruineuses où elle se plongeait à plaisir, et enfin les secours d'argent qu'il lui envoya dans la limite de ses ressources. Malade à Venise, et n'ayant pas, depuis quelque temps, reçu des nouvelles de cette chère maman, il s'empresse d'écrire à M. de Conzié : « Je compte pour rien les infirmités qui me rendent mourant, au prix de la douleur de n'avoir aucune nouvelle de M""*^ de Warens, quoique je lui aie écrit depuis que je suis ici par une infinité de voies différentes. Vous connaissez les liens de reconnois-
sance et d'amour filial qui m'attachent à elle , jugez du regret que j'aurois à mourir sans recevoir de ses nouvelles (1). » Avec quelle pieuse tendresse, un peu plus lard, il lui reproche son long silence (2) ! Et que d'aménité et de douceur dans ses représentations quand il l'engage à vivre avec plus d'ordre et d'économie! Du reste, il se berçait toujours de l'espoir de finir ses jours auprès d'elle (3).
Plus tard, à la mort de son père, il lui fit don spontanément d'une partie de son patrimoine. De loin , il veillait sur elle et s'occupait de ses affaires avec un zèle et une ardeur qu'il ne mit jamais aux siennes propres. Malheureusement il ne réussit pas dans les démarches auxquelles il se livra pour la faire mettre en possession de la succession d'un de ses parents, et plus malheureusement encore l'argent qu'il prélevait pour elle sur son nécessaire passait presque entièrement entre les mains de misérables dont l'insouciante femme était constamment dupe , victime à la fois de ses faiblesses et de son excellent cœur.
Quand, déjà célèbre, il fit avec Thérèse et son ami Gauffecourt le voyage de Genève , pris du désir de revoir sa ville natale, à laquelle il avait projeté de
(1) Lettre à M. le comte des Charmettes en date du 21 septembre 17 43.
(2) Lettre a M^e Je Warcns en date du 5 octobre 1743.
(3) Ibid. en date du 2 février 1745.
dédier son discours sur l'Inégalité , il se détourna de sa route pour se rendre à Chambéry, ne voulant point passer si près de sa pauvre maman sans aller se jeter dans ses bras. Hélas! comme il la trouva changée ! Ce n'était plus cette M""' de Warens si brillante, si heureuse et si fêtée, à qui tout souriait, et dont la société était si recherchée. Vieillie maintenant, vieillie par les années et par le chagrin, en proie au dur besoin, menacée de l'indigence, cette chose si terrible au déclin de la vie pour ceux qui ont connu l'aisance, elle n'excitait plus que la pitié. Quel spectacle navrant pour le sensible Jean- Jacques ! Son cœur en fut douloureusement affecté, et tout de suite il prit la résolution de l'emmener à Paris. Plusieurs fois déjà, dans ses lettres, il l'avait vivement engagée à venir auprès de lui. Il eût été heureux de l'associer à son existence, à côté de la femme qu'il s'était choisie pour compagne de sa vie et dont nous dirons tout à l'heure quelques mots. De vive voix, il renouvela ses instances, mais en pure perte; M""' de Warens ne voulut point renoncer à ses habitudes. Rousseau partit désespéré, non sans avoir partagé sa bourse avec elle. Pendant son séjour à Genève, il reçut d'elle une visite, et de nouveau il vint à son aide. Cette fois ce fut Thérèse qui fut chargée de lui remettre la petite somme d'argent dont il pouvait disposer. M'"* de Warens, en rcmercîment, ôta de son doigt
une petite bague pour la passer à celui de Thérèse. C'était son dernier bijou; elle Tavait gardé comme une sorte de relique, comme un faible souvenir des splendeurs passées. La jeune femme comprit, et, tout émue, elle remit à Finstant la bague au doigt de ^me (jg Warens, dont elle embrassa la main en Tarrosant de larmes.
C'était là, dit Rousseau, attendri en se rappelant ce touchant épisode, le moment de la suivre et de m'attacher à elle pour toujours. Il semble se reprocher, dans ses Confessions^ de n'avoir point assez fait pour sa bienfaitrice; il est certainement beaucoup trop sévère envers lui-môme. Il a payé largement sa dette de reconnaissance en venant à son secours dans la mesure de ses moyens; et il est à croire que si M""* de Warens avait eu la sagesse d'écouter ses conseils, elle aurait paisiblement terminé sa carrière, au lieu de mourir dans un état misérable, heureuse encore d'être sauvée, grâce à un bienfait, de l'éternel oubli oi!i s'entassent pêlemêle la plupart des générations.
Quant aux délicats qu'ont offusqués les révélations de Rousseau, et qui les lui ont reprochées comme un manque de galanterie et de gratitude, j'entends M"'' de Warens leur répondre elle-même du fond de la tombe : Faites -moi grâce de vos fausses pruderies, et ne vous inquiétez pas davantage de mon honneur offensé. Maîtresse de ma per-
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sonne, j'en ai disposé commebon m'a semblé, et je ne dois compte de ma conduite qu'à ma conscience et à Dieu. En me donnant une place dans ses Confessions immortelles, Rousseau a dû me présenter à la postérité telle que j'ai été, avec mes vertus et mes vices, autrement il n'eût été qu'un imposteur comme ces peintres complaisants qui ne montrent de leurs personnages que les beaux et riants côtés. Grâce à lui je suis tirée du néant, et je vivrai à jamais dans la mémoire des hommes. Femme, j'ai eu ma part des faiblesses humaines, mais quel lecteur de l'historien de ma vie n'est disposé à m' aimer? S'il y a des ombres au tableau, que de lumière et d'éclat à côté! Comme en regard de mes défauts il a mis en relief mes qualités charmantes ! Avec quelle complaisance il a décrit ce qu'il y avait de beau, de séduisant dans ma personne, au moral comme au physique! S'il a révélé mes péchés, il a divulgué mes vertus, il a fait voir ce que j'avais de charité au cœur, de grandeur et de noblesse dans l'âme. Je lui devrai de rester comme un type impérissable de grâce et de bonté ; c'est assez pour ma gloire, et c'est moi qui serais ingrate si je me plaignais.