CHAPITRE CINQUIEME
PREMIERES RELATIONS A PARIS. — ROUSSEAU SECRE- TAIRE d'ambassade. — THÉRÈSE LEVASSEUR. — UNE LETTRE A VOLTAIRE. — l'eNCYCLOPÉDIE. — PREMIER DISCOURS. — LE DEVIN DE VILLAGE. — DISCOURS SUR l'inégalité des CONDITIONS.
De sa déconvenue à TAcadémie des sciences Jean-Jacques Rousseau retira du moins un avantage, celui d'entrer en rapport avec un certain nombre d'hommes de lettres du temps, avantage assez mince, dira-t-on peut-être, mais dont il faut toutefois tenir compte; car au contact des Marivaux, des Fontenelle et des Diderot, il sentit se développer en lui l'idée et le sentiment littéraires qui, plus tard, firent explosion avec tant d'éclat.
II avait alors trente ans. Dix années nous séparent encore de l'époque où il devait se révéler au monde et acquérir une si bruyante renommée. Bien
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minces étaient ses essais en littérature; pour tout bagage il avait en portefeuille sa comédie de Narcisse, œuvre d'écolier, qu'eut la complaisance de retoucher Marivaux, mais tout à fait insuffisante pour conduire Rousseau k la célébrité. C'était d'ailleurs la chose du monde dont il paraissait le moins se soucier. Il vivait paresseusement, sans souci de l'avenir, réglant néanmoins sa dépense avec la plus stricte économie, et attendant tranquillement, en véritable philosophe, la fin de l'argent qu'il avait recueilli de la succession maternelle. Dans la journée, il se promenait au Luxembourg, un Yirgile à la main; le soir, il allait tantôt au spectacle, tantôt au café, où il passait son temps à admirer les plus habiles joueurs d'échecs.
Un brave homme, nommé le père Castel, vint à propos le tirer de sa léthargie. Il l'engagea trèsvivement à aller voir M'"'' de Bezenval et M"'^ Dupin, auxquelles il avait parlé de lui comme d'un musicien fort distingué. Rousseau suivit ce conseil et n'eut pas lieu de s'en repentir. On connaît l'anecdote relative à son entrevue avec la première. Cette dame, entichée de sa noblesse et se souciant assez peu des égards dus au talent, l'invita délicatement à dîner... à l'ofîlce. Jean-Jacques refusa assez sèchement, et il allait partir, quant la fille de M""^ de Bezenval, M'"" de Broglie, qui venait précisément de le complimenter sur son ouvrage musical, s'apercevant
(la mauvais effet produit par la maladresse de sa mère, dit rapidement à celle-ci quelques mots à l'oreille. M"''= de Bezenval comprit, et, se levant pour retenir Rousseau, elle lui dit : « Je compte que c'est avec nous que vous nous ferez l'honneur de dîner. » Refuser après une si aimable réparation eût été de mauvais goût; Rousseau resta, et la lecture d'une épître de sa façon, faite avec quelque chaleur, acheva de lui acquérir les bonnes grâces de ces dames.
Ses rapports avec M'"* Dupin eurent tout de suite un caractère plus intime. Fille du banquier Samuel Bernard et mariée à un fermier général, à qui on l'avait donnée avec une immense fortune, M'"^ Dupin, jeune encore, était d'une remarquable beauté. Quand Rousseau se présenta chez elle pour la première fois, elle était à sa toilette, et elle le reçut sans façon dans son boudoir, les bras nus, les cheveux épars, et un peignoir négligemment jeté sur les épaules. Dans cet état elle était charmante, et il ne faut pas demander si notre philosophe, avec son imagination inflammable, en devint éperdûment amoureux. Au bout de quelque temps, vainquant sa timidité naturelle, il se hasarda à lui adresser une déclaration ; mais il en fut pour ses frais ; la dame lui répondit d'un ton glacial à le décourager h jamais, et sa passion, comme il le dit lui-mèm-, s'éteignit avec l'espérance.
La maison de M""' Dupiii réunissait loul ce qu'il y avait d'illustre à Paris dans la littérature, dans la noblesse et dans la finance. Jean-Jacques s'y lia assez étroitement avec M. de Francueil, fds d'un premier lit de M. Dupin. Un goi'il égal pour la musique leur servit de trait d'union; ils étudièrent ensemble la chimie, el bientôt ils ne purent en quelque sorte se passer l'un de l'autre. Quand M'"^ de Broglie, qui n'avait pas oublié Rousseau, l'eut proposé pour secrétaire au comte de Montaigu, récemment nommé ambassadeur à Venise, M. de Francueil fit tous ses efforts pour le retenir, el il y parvint tout d'abord. Mais pressé de nouveau et trouvant, d'ailleurs, dans le poste qu'on lui offrait une position sinon très-lucrative, au moins fort honorable, il finit par accepter, et partit pour Venise, ne se doutant guère que cette place de secrétaire d'ambassade allait être pour lui une source d'amertume et de tribulations.
Ancien capitaine aux gardes, dont la faveur d'un valet de chambre du cardinal de Fleury avait fait un ambassadeur, le comte de Montaigu était un homme d'une incapacité notoire, sans aucune instruction, et par-dessus le marché insolent el bourru.
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Comme il s'était entouré d'une foule de gentilshommes ignorants, vaniteux, peu propres à remplir un poste exigeant de la finesse, du style et de la discrétion, il investit Jean-Jacques des fonctions de secrétaire d'ambassade, et n'envoya jamais que lui sous ce titre au sénat de la République.
Rousseau demeura auprès de lui l'espace d'environ quinze mois (mai 1743 à septembre 4744)durant ce temps il ne cessa de mériter l'estime do tous ceux avec qui il se trouva en rapport, et de s'attirer l'affection des Français résidant à Venise, auxquels il était toujours prêt à rendre service. Tous les détails fournis par lui-même à ce sujet dans ses Confessions sont d'une rigoureuse exactitude, ils n'ont jamais été démentis. Une seule personne l'avait pris en grippe, c'était l'ambassadeur. L'origine de l'aversion de celui-ci pour son secrétaire remontait à la cause la plus futile. Les prédécesseurs de Jean-Jacques avaient coutume de recevoir indistinctement, tant des Français que des étrangers, la somme d'un sequin par chaque passeport délivré à la chancellerie. Rousseau, trouvant cet usage injuste à l'égard des Français, l'abolit pour eux, et se contenta de le maintenir pour les étrangers. L'ambassadeur, en apprenant cette réforme de la bouche même de son secrétaire, éleva la prétention de partager avec lui les profits provenant de la délivrance des passeports. Jean-Jacques refusa énergi-
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quement. « Que Votre Excellence, lui dit-il, garde ce qui est h. elle et me laisse ce qui est à moi; je ne lui en céderai jamais un sou. » Le comte n'insista pas; mais il obligea son secrétaire à subvenir dorénavant lui-même aux frais de chancellerie , et ne perdit pas une occasion d'exercer contre lui toutes sortes de vexations.
Jean-Jacques avait l'habitude de dîner à la table de l'ambassadeur. Un jour qu'il y avait à l'ambassade un grand dîner en l'honneur du duc de Modène et de sa famille, M. de Montaigu lui signifia de n'y point paraître, en se fondant sur ce qu'il n'était pas gentilhomme. Jean-Jacques eut beau protester, alléguer que sa place lui donnait la prérogative de manger en public avec le doge et le sénat de Venise, l'ambassadeur tint bon; mais il en fut pour sa ridicule interdiction, le duc de Modène n'étant pas allé, paraît-il, dîner chez lui.
La situation n'était plus tenable pour Rousseau : il dut quitter l'ambassade, abreuvé d'injures et sans même avoir pu obtenir du comte le payement de ce qui lui était dû. Une fois de retour en France, il eut beau adresser réclamations sur réclamations, ce fut en pure perte. Tout le monde était pour lui; tout le monde, dans les bureaux du ministère, convenait qu'il avait été insulté et lésé; tout le monde était scandalisé de la conduite de l'ambassadeur; mais M. de Montaigu était un grand seigneur.
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el lui, Tobscur secrétaire, un homme de rien. Car telle était, et telle est encore trop souvent la justice distributive de ce monde.
Rousseau fut, comme on voit, victime de cette choquante inégalité dans les conditions sociales contre laquelle il s'élèvera avec tant d'éloquence, et il fit plus d'une fois sur lui-môme, dans le cours de sa vie, la triste expérience de l'injustice des hommes. Amère ironie de la destinée, qui faisait de ce grand penseur le subalterne d'un homme qu'il dominait de toute la hauteur du génie. « Me demanderezvous ce que je fais? écrivait-il à M"^ de Warens. Hélas! maman, je vous aime, je pense à vous, je me plains de mon cheval d'ambassadeur; on me plaint, on m'estime, et l'on ne me rend point d'autre justice. Ce n'est pas que je n'espère m'en venger un jour en lui faisant voir non-seulement que je vaux mieux, mais que je suis plus estimé que lui.» Yoilà en effet comment cet immortel esprit entendait la vengeance.
S'il était une personne sur laquelle il croyait pouvoir compter en cette circonstance, et dont la protection ne devait pas lui faire défaut, c'était assurément M'"'' de Bezenval , car la recommandation de cette dame n'avait pas peu contribué à sa nomination de secrétaire d'ambassade ; il alla la voir, ne doutant pas d'exciter toutes ses sympathies. Mais la morgue du sang étouffait en elle tout sentiment de justice;
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elle ne put se résoudre à donner à un homme d'une extraction plébéienne raison contre un ambassadeur sorti des rangs de la noblesse, et elle le reçut fort mal. Irrité à bon droit, il lui écrivit une de ces lettres à la Jean-Jacques, oii éclate avec une énergie suprême le sentiment de la dignité humaine outrageusement blessée : « ...Je vous croyais juste, vous êtes noble; j'aurais dii m'en souvenir; j'aurais dû sentir qu'il est inconvenant à moi, étranger et plébéien, de réclamer contre un gentilhomme. Ai-je des aïeux, des titres?... Si ma destinée me met encore aux prises avec un ambassadeur de la même étoffe, je souffrirai sans me plaindre. S'il est sans dignité, sans élévation dans l'âme, c'est que la noblesse l'en dispense; s'il est affilié à tout ce qu'il y a d'immonde dans la ville la plus immorale, c'est que ses aïeux ont eu de l'honneur pour lui ; s'il hante les escrocs, s'il l'est lui-même, s'il frustre un serviteur du plus juste des salaires, oh! alors, madame, j'admirerai en silence combien il est heureux de n'être pas fils de ses œuvres... (4).» Rousseau n'avait peut-être pas tout à fait tort de dire à ses amis qu'en revenant à Paris il avait la perspective d'être pendu. M""" de Bezenval aurait pu tout au moins le faire jeter à la Bastille; elle ne le fit pas, il faut encore lui en savoir gré, tant l'arbitraire régnait en souverain
il) Voyez celle lellre dans les Œuvres inédiles, t. I"% p. 1j.
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dans ces temps atroces. Du reste il se garda bien de remettre les pieds chez elle.
De cette affaire il lui resta, de son propre aveu, un germe d'indignation contre la sottise de nos lois civiles, où le vrai bien public et la véritable justice étaient impitoyablement sacrifiés k une sorte d'ordre apparent, destructif de tout ordre, et qui ne faisait qu'ajouter la sanction de l'autorité à Toppression du faible et à l'iniquité du fort(l). Aussi prit-il dès lors dans son cœur la résolution de battre en brèche sans relâche une organisation sociale d'où la justice et la liberté étaient proscrites.
La situation de secrétaire d'ambassade qu'eut, en droit et en fait, Jean-Jacques Rousseau auprès de M. de Montaigu, a donné lieu, de la part de ses ennemis, à une calomnie dont il faut dire un mot. S'emparant d'une phrase de Rousseau lui-même et la détournant de son véritable sens, ils ont prétondu qu'il avait été non pas secrétaire , mais laquais de l'ambassadeur de France à Venise. Eût-il été valet du comte de Montaigu , cela n'ôterait rien à son mérite comme écrivain, comme penseur et comme philosophe , mais sa véracité en serait
(1) Confessions, livre VII.
diminuée, c'est pourquoi il importe de démontrer la calomnie.
En écrivant au premier commis des affaires étrangères pour se plaindre de la conduite de M. de Montaigu et expliquer les circonstances dans lesquelles il avait rompu avec lui , il s'exprimait en ces termes : « Je comptais que la chose se passerait avec l'honnêteté accoutumée entre un maître qui a de la dignité et un domestique honorable. » Il est clair comme le jour que l'expression de domestique est entendue ici dans le sens latin, et que sous ce nom Jean-Jacques comprenait toutes les personnes attachées à la suite du comte, gentilshommes, secrétaires, etc. Cela n'a pas empêché ses ennemis de répandre le bruit qu'il avait été simplement le laquais du comte. D'aucuns môme, comme M. de Fortia d'Urban, ont jugé bon de supprimer l'épithète d'honorable, qui détermine bien le sens qu'on doit attacher au terme dont s'est servi Jean-Jacques. Il est vrai que, pour donner le change au lecteur et le tromper plus facilement, ils sautent lestement pardessus un passage de cette même lettre où Rousseau déclare très-nettement qu'il est entré au service de M. de Montaigu en qualité de secrétaire (1).
La vérité de cette assertion se trouve appuyée
(1) Voyez dans la Correspondance les lettres de Rousseau à M. du Theil , premier commis des afaires étrangères.
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d'une foule de lettres écrites à l'époque et dans un temps où Jean-Jacques ne pouvait guère prévoir qu'elles dussent le défendre un jour contre une odieuse calomnie. Ici, répondant au secrétaire de M. de Jouville, envoyé extraordinaire de France à Genève, il l'appelle son cher confrère (1). Là, écrivant à M'"^ de Warens, il lui mande de lui répondre à M. Rousseau, secrétaire d'ambassade de France à Venise (2). Était-il possible de prendre plus ostensiblement ce titre, et Teût-il pu faire impunément, s'il n'y eût eu droit? Voici maintenant une lettre adressée à l'ambassadrice elle-même, où sont parfaitement délimités ses rapports avec M, de Montaigu, à la tête de la maison duquel il ose se compter, ditil, plus par l'empressement et le zèle que par le rang (3). Il est encore bien d'autres preuves; mais en voilà assez, je suppose, pour démontrer qu'à cet égard Rousseau n'a rien dit dans les Confessions qui ne fût d'une exactitude absolue.
Voltaire — chose assurément pénible à dire — est l'auteur de la calomnie. Il est impossible d'imaginer avec quelle acrimonie, avec quel acharnement puéril, il se déchaîna contre le meilleur des hommes. C'est là une tache dans sa vie, et force nous sera bien
(1) Lettre en date du 25 juillet 1743.
(2) Ibid. du SJoctobre 17-43.
(3) Ibid. du 23 novembre 1743.
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de nous étendre tout à l'heure assez longuement sur ce triste côté de son histoire.
Le seigneur de Ferney parvint à déterrer les lettres adressées par Rousseau au ministère des affaires étrangères, et, s'armant de la phrase citée plus haut, il répandit partout, avec une mauvaise foi dont il eût été révolté s'il l'eût rencontrée dans un autre, il répandit, dis-je, le bruit que Jean-Jacques avait été le laquais du comte de Montaigu. Mais ce qu'il y a de plus joli, c'est que quelques années auparavant, en 1748, il avait, en parlant de luimême, employé l'expression de domestique. Or, je le demande, aurait-il eu assez d'invectives contre le malicieux qui, s'armant de ce terme tombé de sa plume, se fût avisé de le présenter comme ayant été le valet de Marie Leckzinska, reine de France (1)?
En apprenant les bruits calomnieux répandus par Voltaire, devenu son ennemi, Jean-Jacques, assez justement irrité, lui adressa de Motiers le billet suivant : « Si M. de Voltaire a dit qu'au lieu d'avoir été secrétaire de l'ambassadeur de Rome à Venise, j'ai été son valet, M. de Voltaire en a menti comme un impudent. Si dans les années 1743 et 1744 je n'ai pas été premier secrétaire de l'ambassadeur de France, si je n'ai pas fait les fonctions de secrétaire d'ambassade, si je n'en ai pas eu les honneurs au
(1) Voyez la lettre de Voltaire en date du 10 octobre 1748.
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sénat de Venise, j'en aurai menti moi-même (1). » Voltaire ne s'en tint pas aux commérages. Il écrivit à l'ambassadeur de France à Genève, qui avait bien voulu lui communiquer les lettres de Rousseau, un véritable réquisitoire ; et lui qui s'était plaint d'avoir été dénoncé par Rousseau dans ses Lettres de la montagne^ — nous nous expliquerons bientôt là-dessus, — ne craignit pas d'engager un ambassadeur français à signaler au ministre M. de Choiseul la phrase suivante tirée du Contrat social : « Ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents qui font, dans les cours, parvenir aux grandes places, ne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. » Assurément rien de plus vrai, aujourd'hui comme il y a cent ans. Mais, admirez l'étrange perfidie de Voltaire, il supprima du texte de la phrase ces trois petits mots le plus souvent (2), de façon à lui donner un sens général et tout à fait de nature à mécontenter l'ambassadeur et le ministre. L'ambassadeur se montra, paraît-il, beaucoup plus tolérant que Voltaire ; il rendit pleine justice au caractère de Rousseau, et
(I) Lettre en date du 31 mai 176o.
{:2) Voyez la lettre de Voltaire au chevalier de Taules en date du 6 novembre 1706.