UNE LETTRE A VOLTAIRE
de réunir deux talents presque toujours séparés, celui de littérateur et celui de musicien. « Je compte avoir bientôt l'honneur de vous faire mes remercîments, » ajoutait-il (1). Poëte de cour, Voltaire s'exprimait ainsi à l'égard d'un homme qu'il croyait alors fbrt bien en cour et d'un écrivain très-obscur encore. Mais, patience, viennent pour Rousseau la gloire et le retentissement, et nous verrons comme il le prendra de haut avec lui.
Les changements introduits par Jean-Jacques dans la pièce du maître et dans la musique de Rameau eurent un plein succès, mais il n'eut même pas la satisfaction d'être nommé ; tout le bénéfice qu'il tira de son travail fut une bonne maladie causée par les chagrins et les tribulations, et qui le tint captif durant six semaines dans sa chambre.
Après quelques vaines tentatives pour faire jouer son opéra des Muses galantes, il se découragea et, renonçant, momentanément du moins, à tout projet de gloire et de fortune, il s'attacha à M""' Dupin et à M. de Francueil en qualité de secrétaire aux. maigres appointements de neuf cents livres. Il passa
(i^ Voyez cell: rciiousc dans les Cuiifcsiious, livio Vil.
l'EiNCYCLOPÉDIE 1S9
rautomue en Touraine, dans cette belle résidence de Chenonceaux, construite par Henri II pour Diane de Poitiers, dont on voit encore les chiffres gravés sur les murailles du château. Là, entre autres ouvrages de peu de portée, il composa une pièce en trois actes intitulée Œngagement téméraire, qui fulf jouée non sans succès au château de la Chevrette, appartenant à M"^ d'Épinay, à qui Jean-Jacques avait été présenté par M. de Francueil, et avec laquelle il commença de se lier très-intimement.
Il voyait beaucoup alors Diderot, dont le rapprochait naturellement une grande conformité d'âge, de goiits et d'opinions, et l'abbé de Condillac, qu'il avait connu chez M. de Mably, et qui lui eut l'obligation d'avoir cent écus de son premier ouvrage, VEssaisur l" origine des connaissances humaines. Car alors, comme à présent, trouver un éditeur avant d'être consacré par la notoriété n'était pas chose facile. « Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence, » dit Rousseau. Il en est exactement de même aujourd'hui. Tous trois se réunissaient une fois par semaine au Palais-Royal, et ils allaient dîner ensemble à l'hôtel du Vanier fleuri. Là Jean-Jacques forma le projet de fonder une feuille périodique intitulée le Persifleur, qui devait être alternativement rédigée par Diderot et par lui. Le Persifleur, quel joli titre pour un journal de critique et de littérature , et quel dora-