L ENCYCLOPÉDIE
L'amitié de Rousseau ne ressemblait guère à ces amitiés banales si facilement nouées et dénouées entre gens de lettres. Navré et révolté de la détention de son ami, il écrivit à M™^ de Pompadour, pour la prier de le faire relâcher ou obtenir d'être enfermé avec lui, une lettre demeurée sans réponse. Dînant un jour à Fontenay-sous-Bois chez le jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, il eut avec le baron de Thun, au sujet de cette détention, une discussion dans laquelle il défendit avec une extrême vivacité les principes de la justice outragés et les droits de la pensée méconnus. Ce fut à ce dîner qu'il vit pour la première fois cette espèce de saltimbanque littéraire nommé Grimm, dont il eut le tort de faire son ami, et sur le compte duquel nous aurons à revenir tout à l'heure.
La captivité de Diderot avait été légèrement adoucie; on lui avait donné pour prison le château et les jardins, avec permission de recevoir ses amis, et Jean-Jacques ne fut pas des derniers à en user. Tous les deux jours, malgré les insupportables chaleurs de l'été de 1749, il allait à Vincennes passer ses après-midi auprès du cher prisonnier, tantôt seul, tantôt accompagné de Thérèse, et toujours faisant le chemin à pied pour éviter la dépense. Le luxe d'un fiacre était au-dessus de ses moyens. C'était là une preuve d'amitié dont l'oublieux Diderot ne se souviendra guère quand il sacrifiera si aisé-
ment le pauvre Jean-Jacques aux injustifiables rancunes de M"''' d'Épinay.
Un jour, en se rendant à Vincennes, Rousseau lisait, chemin faisant, le Mercure de France. Ses yeux tombèrent sur la question suivante, mise au concours par l'Académie de Dijon : « Le Progrès des sciences a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? Instantanément une sorte de révolution s'opéra en lui. Les injustices dont il avait été victime lui-même, l'inique détention de son ami, les maux dont il voyait l'humanité abreuvée lui dictèrent la réponse ; et tout aussitôt il résolut de soutenir une opinion contraire aux idées communes, tellement il se sentait indigné de voir les hommes devenir d'autant plus injustes et d'autant plus méchants qu'ils s'éloignaient de l'état de nature.
Les idées bouillonnèrent tout d'un coup dans son cerveau en fermentation; saisi d'une sorte d'ivresse et pouvant à peine respirer, il se laissa tomber sous un arbre de l'avenue, où il resta plongé dans une telle rêverie et une telle méditation, qu'en se relevant au bout d'une demi-heure, il se trouva, sans le savoir, avoir inondé de larmes tout le devant de sa veste. C'est là un phénomène à la fois moral
et physiologique qui n'a pas élé particulier à Rousseau seulement, et plus d'un Ta éprouvé comme lui. Que d'inspirations ont jailli avec les larmes, et que de chefs-d'œuvre sont nés au milieu des sanglots!
Il écrivit tout d'un trait, au crayon, la fameuse prosopopée deFabricius,el n'eut rien de plus pressé, en arrivant à Vincennes, que de la lire à Diderot. Celui-ci l'ayant jugée fort belle, engagea vivement son ami à développer ses idées et à concourir pour le prix. Est-il vrai, comme l'a prétendu Marmontel dans ses Mémoires, où l'imagination a beaucoup trop de part, que Rousseau ait eu d'abord l'intention de soutenir l'affirmative et qu'il ait embrassé l'opinion contraire, comme plus originale et moins commune, à la seule instigation de Diderot? Le caractère de Jean-Jacques dément absolument cette supposition. Mais interrogeons Diderot luimême. Dans un ouvrage intitulé la Vie de Sénèque, où il a calomnié son ancien ami avec un acharnement et un parti pris qui sont une tache sur sa mémoire, il raconte que Rousseau étant venu le consulter, il lui répondit : « Le parti que vous prendrez, c'est celui que personne ne prendra. » Voilà qui est, à dessein, bien énigmatique, et qui, dans tous les cas, ressemble fort peu à la version de Marmontel. Rousseau vint, sans aucun doute, avec son opinion tout arrêtée d'avance,
16 i PREMIER DISCOURS
el il la soumit à Diderot, lequel dut très-naturellement répondre : « C'est cela, votre parti est celui que personne ne prendra. » Voilà certainement la vérité. Quoi qu'il en soit, à une année de là, son discours était couronné par l'Académie de Dijon, et il écrivait à ses juges : « Préférant votre estime à vos récompenses, j'ai osé soutenir devant vous, contre vos propres intérêts, le parti que j'ai cru celui de la vérité, et vous avez couronné mon courage. Messieurs, ce que vous avez fait là pour ma gloire ajoute à la vôtre. Assez d'autres jugements honoreront vos lumières, c'est à celui-ci qu'il appartient d'honorer votre intégrité. » Je ne crois pas me tromper en assurant qu'on ne trouverait pas de nos jours une Académie capable de décerner ses suffrages à une œuvre, tant magnifique fût-elle, qui romprait si vigoureusement en visière aux idées et aux usages reçus.
Le succès de ce discours célèbre, ouvrage dont Rousseau d'ailleurs ne s'exagéra pas la portée et auquel il a lui-même reproché de manquer d'ordre el de logique, marqua pour noire philosophe le point de départ d'une vie nouvelle. Il n'entra pas en envieux dans le camp de la littérature, comme l'a si injustement prétendu La Harpe, mais il renonça, dès ce jour, à la fortune et aux richesses qu'on peut acquérir par les lettres. La gloire et surtout la réputation d'homme de bien lui parurent une rémuné-
ration suffisante de ses écrits, La profession de littérateur lui apparut comme une sorte de sacerdoce qui ne devait ni se prêter aux exigences de Tintéret personnel ni plier devant une question d'argent.
Foulant aux pieds les jugements du vulgaire, qui ne comprend pas qu'on place les questions d'honnêteté, de morale et de liberté au-dessus de toutes les considérations de fortune, il tint à mettre ses sévères principes complètement d'accord avec son état social. C'était justement l'époque où M. de Francueil lui offrait la place de son caissier, qui, vieux et riche, venait de prendre sa retraite. La position était des plus lucratives; il la refusa. Comment aurait-il pu, caissier d'un fermier général, prêcher le désintéressement et la pauvreté? Il n'eut plus désormais qu'une chose en vue : faire le bien et pratiquer courageusement la vertu, sans se soucier du jugement des hommes.
YIl
Dès ce jour le vieil homme sembla complètement disparaître en lui. A sa timidité naturelle succédèrent une confiance et une assurance qu'il ne s'était jamais connues. Il commençait à avoir conscience de son génie. Il s'enveloppa non pas dans un orgueil farouche, mais dans cette dignité fière qui doit être la
IfiC) PREMIER nlSCOLT.^;
sauvegarde de riionneur des lettres. Ce n'est pas lui qu'on trouvera inscrit sur la liste des pensions. Il se fit une loi de ne recevoir aucun présent de personne. Supérieur à la fortune, incapable de bassesse et de dissimulation, il fut le type du Juste. Il aurait pu, lui aussi, vivre heureux comme on l'entend dans le monde, être riche; il ne le voulut pas. Bizarrerie, disait-on. Soit : mais il faut avouer que c'est là une bizarrerie dont bien peu de gens sont coutumiers.
Afin de subvenir k ses besoins sans trafiquer de sa pensée, il adopta un métier auquel bien des années auparavant, se trouvant à Lyon sans asile et sans pain, il avait déjà eu recours, celui de copiste de musique. Son triomphe récent, les polémiques qui s'ensuivirent, et le bruit qui se fit autour de son nom ne contribuèrent pas peu à lui attirer des clients.
D'impétueux défenseurs des lettres et des sciences fondirent sur lui à l'envi; il riposta, et vigoureusement. Le roi Stanislas s'étant imaginé d'entrer en lice, reçut une bourrade dont il garda longtemps le souvenir, sans d'ailleurs en conserver la moindre rancune contre l'auteur, à qui plusieurs fois il donna des preuves de son estime et de sa bienveillance. Rousseau savait du reste qu'un jésuite nommé le père Menou avait mis la main à l'œuvre de l'ex-roi de Pologne, et il ne s'était pas privé de tomber à bras raccourcis sur toutes les phrases jésuitiques
qu'il y avait rencontrées. II n'y a pas à demander si les rieurs furent de son côté.
Cet ours, comme on l'appelait dans le monde, était dans l'intérieur le plus doux et le plus traitable des hommes; si quelquefois on le traitait de bourru, de grondeur éternel, c'était parce qu'il se fâchait un peu quand il venait à découvrir que Thérèse et sa mère, qui avaient l'une et l'autre une admiration médiocre pour son stoïcisme, ne repoussaient pas toujours les petits cadeaux de M""* Dupin et deM'""' d'Épinay.
Rousseau était alors l'homme à la mode; c'était à qui l'aurait, et les femmes, comme il nous l'apprend lui-même, employaient mille ruses pour l'avoir à dîner. Il se fit involontairement une foule d'ennemis par ses refus. Au baron d'Holbach, avec lequel il tenait peu à se lier, et qui lui demandait pourquoi il repoussait si obstinément ses avances, il répondait : « Vous êtes trop riche. » Il céda pourtant, comme cela lui arriva plus d'une fois, parce qu'il résistait difficilement à une caresse; mais il n'eut pas lieu de s'en applaudir.
A cette époque se nouèrent ses amitiés les plus solides et les plus affectueuses. Il se lia avec Raynal, l'abbé Prévôt, Bernardin de Saint-Pierre, et le bon et savant Duclos; jamais un nuage n'altéra la cordialité de leurs rapports. Cela dit en passant pour répondre à une opinion erronée et malheureuse-
ment assez commune, qui le représente comme un être insociable. Si plus tard il se vit obligé de briser en pleurant des amitiés déjà anciennes et de rompre avec les familiers de Voltaire ou de M™^ d'Épinay, il fut amené . malgré lui , à cette extrémité fâcheuse, et Ton sait aujourd'hui, à n'en pas douter, que les torts ne furent pas de son côté. Mais n'anticipons pas.
Tout en rêvant aux réformes sociales, et en notant au crayon, dans ses promenades solitaires, ses méditations sur ce grave sujet, il continuait à s'occuper de musique, y trouvant une distraction à ses travaux de copiste et à ses graves préoccupations de penseur. La représentation du Devin de village acheva de le mettre en faveur dans les salons de Paris. Elle eut lieu à Fontainebleau, en présence de toute la cour, avec un succès prodigieux. Placé sur le devant d'une grande loge, Jean-Jacques assista à son triomphe, et il éprouva une des plus pures jouissances de sa vie en entendant autour de lui les plus gracieuses femmes du monde s'entre -dire à demi-voix : « Cela est charmant, cela est ravissant; il n'y a pas un son là qui ne parle au cœur. » Ah! voilà certainement la plus douce récompense des rudes labeurs de la pensée. Sentir tout un peuple d'auditeurs entrer en communion d'idées et de sentiments avec nous, tressaillir d'aise en nous écoulant, c'est, je le déclare, le résultat le plus ap-
préciable, le plus noble plaisir que l'orateur ou Técrivain puisse retirer de ses fatigues et de ses veilles. Pour un caractère de la trempe de celui de Jean- Jacques, c'était là un prix inestimable, à côté duquel les rémunérations en argent n'avaient aucune valeur.
Notre triomphateur se déroba à sa gloire en refusant d'être présenté au roi, un peu par timidité, beaucoup par fierté républicaine. Invité à assister h. une nouvelle représentation du Devin de village donnée au château de Bellevue par M™* de Pompadour, qui jouait elle-même un rôle dans la pièce, il refusa net. « Comme tout cela sera exécuté par des seigneurs et dames de la cour, écrivait-il à M""^ de Warens, je m'attends à être chanté faux et estropié; ainsi je n'irai point. D'ailleurs, n'ayant pas voulu être présenté au roi, je ne veux rien faire de ce qui aurait l'air d'en rechercher de nouveau l'occasion (1). » Cette sorte de stoïcisme lui coûta une pension; mais est-ce qu'il était homme à en recevoir! Et la vérité, la liberté, l'indépendance, comment concilier tout cela avec cette espèce d'aumône qui fait du génie l'inférieur et l'obligé d'un monarque? Y renoncer sans bruit et sans ostentation, comme il fit, c'était le seul parti à prendre pour rester d'accord avec ses principes.
Il s'en fallait de beaucoup que tous les gens de
(I) Lettre en date ilu 13 février 1753.
170 LE riEVlN DE VILLAGE
lettres partageassent à cet égard sa manière de voir. Diderot, le philosophe Diderot, le tança d'importance d'avoir négligé ce moyen d'augmenter ses ressources; il le pressa vivement de solliciter la pension et de l'obtenir à quelque prix que ce fût, sinon pour lui, du moins pour Thérèse et sa famille. La querelle fut très-chaude, Jean-Jacques demeura inflexible Ce n'était pas du reste, je le maintiens, un malappris, un ours mal léché, ainsi qu'on s'est plu trop souvent aie répéter. 11 n'aimait ni les courtisans ni les courtisanes; mais cela ne l'empêcha pas, en recevant de M™Me Pompadour cinquante louis pour le payement de la représentation de sa pièce au château de Bellevue, de remercier la royale maîtresse par un billet où les égards dus à la femme se conciliaient très-bien avec la légitime fierté dont ne se doit jamais départir l'écrivain digne de ce nom (1).
Les ennemis de Rousseau, qui faisaient flèche de tout bois, ont été jusqu'à lui contester la musique du Devm de village. Un grand musicien s'est chargé de le défendre contre une puérile accusation de plagiat. « Ses ouvrages, a dit Grétry, étaient à lui, parce que nul homme n'a pu être mis à sa place... S'il eût menti une seule fois en face du public, l'apôtre de la vérité n'était en tout qu'un imposteur, et il perdait son premier droit h l'immortalité. Comment
(1) Lellve m date du " mars 1733.
un tel homme eût-il pu forger et soutenir un tel mensonge? J'ai examiné la musique du Devin de village avec la plus scrupuleuse attention ; partout j'ai vu l'artiste peu expérimenté auquel le sentiment révèle les règles de Fart... Homme sublime, ne dédaigne pas l'hommage d'un artiste (1). » Jean- Jacques se fût bien gardé de le dédaigner, car il avait été lui-même un fervent admirateur de Grétry. Le rencontrant un jour à une représentation de la Fausse Magie, il lui serra la main en lui disant qu'il était bien aise de le voir, que sa musique lui faisait éprouver des sensations de plaisir dont depuis longtemps il ne connaissait plus la douceur. C'était la première fois qu'il le voyait. « Je veux vous connaître, monsieur, ajouta-t-il, ou plutôt je vous connais déjà par vos ouvrages, mais je veux être votre ami (2). » Dans le grand artiste Rousseau avait deviné l'homme de bien.
J'indique ici pour mémoire seulement la discussion célèbre qui s'éleva vers ce temps-là au sujet de la musique italienne et de la musique française. Jean-Jacques, comme on sait, prit parti pour la pre-
(1) Mémoires ou essais sur la musique. Piuviôse an Y.
(2) Ibid.