‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 21 sur 55 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

tant peu qu'on pensât bien ou mal de lui , il écrivit, dans la préface de sa comédie de Narcisse, ces lignes à l'adresse de ceux qui se montraient si ardents à chercher des reproches à lui faire : « S'ils s'aperçoivent jamais que je commence à briguer les suffrages du public, ou que je lire vanité d'avoir fait de jolies chansons, ou que je rougisse d'avoir écrit de mauvaises comédies , ou que je cherche à nuire à la gloire de mes concurrents, ou que j'affecte de mal parler des grands hommes de mon siècle pour tâcher de m'élever à leur niveau en les rabaissant au mien, ou que j'aspire à des places d'académie, ou que j'aille faire ma cour aux femmes qui donnent le ton, ou que j'encense la sottise des grands, ou que, cessant de vouloir vivre du travail de mes mains, je tienne à ignominie le métier que je me suis choisi et fasse des pas vers la fortune; s'ils remarquent, en un mot , que l'amour de la réputation me fasse oublier celui de la vertu, je les prie de m'en avertir, et même publiquement, et je leur promets de jeter à l'instant au feu mes écrits et mes livres, et de convenir de toutes les erreurs qu'il leur plaira de me reprocher. » OEuvre de sa jeunesse, représentée sans succès au Téâtre-Français , et dont il fit assez bon marché, la comédie de Narcisse servit de prétexte à une admirable préface, rude et fière réponse de Rousseau à ses détracteurs, magnifique défense , qu'on peut aussi regarder comme

SUR l'i>égalité des conditions 175

une véritable déclaration de guerre à la philosophie molle et relâchée de quelques-uns des philosophes du temps.

Le chagrin qu'il ressentit de quelques attaques injustes ajouta à sa mélancolie naturelle, lui fit prendre en aversion le séjour de la ville , et raviva son ancien amour pour la campagne , les bois et les champs. L'Académie de Dijon ayant, vers cette époque , mis au concours la grande question de l'origine de l'inégalité parmi les hommes , Rousseau se ditque puisqu'une Académie avait eu le courage de proposer cette question, il devait avoir celui de la traiter, et de la traiter sérieusement. Il sentait d'ailleurs que cette thèse était de sa compétence ; aussi se mit-il tout de suite à l'œuvre. Afin de méditer plus à son aise sur ce grave sujet, il quitta Paris pendant une huitaine de jours, et fut se réfugier à Saint-Germain. Là, s'enfonçant de bonne heure dans les sombres et solitaires allées de la forêt , il se retraça l'image des premiers temps ; il se demanda par suite de quelles révolutions successives les hommes avaient consenti à accepter les inégalités choquantes qui régnaient entre eux, et comment ils subissaient encore à cette heure l'asservissement dans lequel ils s'étaient laissé plonger. Il écrivit son discours en s'inspirant de la nature immortelle et en prenant à témoin la Divinité, jusqu'à laquelle il s'élevait dans ses contemplations sublimes.

Page 1