DISCOURS
De ses méditations devait sortir une œuvre digne assurément du suffrage de tous les esprits libres et indépendants ; mais TAcadémie de Dijon, qui, à Fétonnement môme de Rousseau , avait osé mettre une telle question au concours, se garda bien de pousser la hardiesse jusqu'au bout et de couronner le discours qui y répondait le mieux. Ce nouvel ouvrage de Jean-Jacques rompait trop avec les maximes reçues , avec les lieux communs acceptés, avec les théories des cours, pour avoir une sorte d'approbation officielle; l'auteur savait bien d'avance que les prix d'académie n'étaient pas fondés pour des pièces de cette trempe.
Du jugement de l'aréopage dijonnais il appela au public, le grand, le vrai, le souverain juge, en faisant imprimer son discours, lequel ne contribua pas peu à développer dans l'esprit de la génération qui grandissait alors les principes dont, à moins de trente ans de là, le pays devait réclamer l'application. Citoyen d'un pays libre, il résolut d'offrir à sa patrie la dédicace d'une œuvre animée d'un bout à l'autre du souffle démocratique, et il la data de Chambéry, où, en se rendant à Genève au printemps de l'année 4734, il s'arrêta quelque temps, comme nous l'avons dit plus haut, afin d'embrasser sa chère maman.
En se retrouvant à Genève après] quelques années de séjour dans cette France courtisanesque, si
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démoralisée et si viciée alors qu'il était difficile de croire qu'il lui restât assez d'héroïsme et de vigueur pour se régénérer dans le baptême sanglant de la Révolution, Rousseau se livra tout entier à l'enthousiasme républicain auquel il avait cédé en revenant voir sa patrie. Mais la tolérance n'était pas la qualité essentielle de la cité genevoise. Hélas! où était-elle alors cette tolérance, fille légitime delà liberté et de la philosophie? à peine dans le cœur de quelques hommes d'élite. Parce que, à l'âge de seize ans, et sans trop savoir ce qu'il faisait, Jean- Jacques avait embrassé le catholicisme, il se trouvait être privé de ses droits de citoyen , et pour les recouvrer il se vit obligé de rentrer dans le sein de la religion réformée. Cette formalité accomplie, car ce fut de sa part une simple formalité, et pas autre chose, il fut tellement fêté par ses concitoyens, il obtint tant de considération, et fut si touché des procédés de tous les magistrats à son égard, qu'il prit la résolution de quitter Paris et de s'établir définitivement à Genève. Qui lui eiàt dit alors que sa dédicace et son discours, entachés d'un sentiment trop démocratique, n'allaient pas tarder à soulever contre lui les clameurs de la plupart des magnifiques seigneurs du Conseil de la République, et qu'un jour il en serait réduit à lancer contre sa cité natale l'anathème d'Ovide : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os! »