CHAPITRE SIXIEME
L ERMITAGE. — M*"^ D HOUDETOT. — RUPTURE AVEC GRIMM ET DIDEROT. — SORTIE DE L'ERMITAGE. — LES AMITIÉS DE JEAN-JACQUES.
Le mauvais accueil fait par ses concitoyens à son Discours sur V origine de V inégalité parmi les hommes détermina peut-être Rousseau à abandonner son projet d'aller habiter Genève; mais il ne renonça point pour cela à quitter Paris, dont le séjour lui était devenu insupportable. Visitant un jour avec M'"'^ d'Épinay, peu de temps avant son voyage en Suisse, la propriété de la Chevrette, il lui était arrivé de s'écrier ingénument, à l'aspect d'un lieu sauvage et écarté confinant à la forêt de Montmorency, et où se trouvait, au milieu d'un assez beau potager, une petite maisonnette toute délabrée : « Quelle habitation délicieuse! Voilà un asile tout fait pour moi. »
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Grande admiratrice du philosophe, auquel elle était alors très-sincèrement attachée, M'"* d'Épinay n'avait point laissé perdre ces paroles. Le lieu solitaire entrevu par Jean-Jacques comme une retraite faite pour lui était situé près du réservoir des eaux du parc, à un quart de lieue du château, auquel justement on était en train d'ajouter une aile. Quelques journées d'ouvriers suffirent pour réparer la masure de l'ermitage, lui donner un aspect riant et la transformer en habitation suffisamment confortable pour deux ou trois personnes. Quand Rousseau fut revenu de Genève, M""^ d'Épinay le ramena à la Chevrette et le conduisit tout de suite à cet endroit sauvage que, quelques mois auparavant, il avait paru souhaiter pour demeure. Comme il était tout ébahi en voyant les changements opérés depuis sa dernière visite : « Mon ours, voilà votre asile, » lui dit-elle. Rousseau, tout ému, la remercia en mouillant sa main de pleurs, mais il ne dit ni oui ni non. Un scrupule le retenait : ses minces ressources ne lui paraissaient pas suffisantes pour lui permettre d'habiter l'ermitage, et il ne voulait rien accepter de la générosité d'une amie. Il s'était, comme nous avons dit, fait une loi de ne recevoir aucun présent. Il venait tout récemment de refuser la place de bibliothécaire honoraire de la ville de Genève, avec un traitement de douze cents francs, parce qu'il voyait là-dessous un bienfait déguisé. C'était plus
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qu'il ne lui en aurait fallu pour vivre à la campagne.
M"'*" d'Épinay imagina toutes sortes de moyens pour le contraindre à profiler de son hospitalité. Elle lui proposa, entre autres choses, d'ajouter à la vente de son dernier ouvrage ce qui lui manquerait d'argent pour subvenir, hors de Paris, à son entretien et à sa subsistance. « J'entendrai volontiers vos propositions, répondit Rousseau, mais attendezvous d'avance à mon refus ; car ou elles sont gratuites, ou elles ont des conditions, et je ne veux ni Tune ni l'autre. Je n'engagerai jamais aucune portion de ma liberté, ni pour ma subsistance, ni pour celle de personne. Je veux travailler, mais à ma fantaisie, et même ne rien faire quand il me plaira, sans que personne le trouve mauvais, hors mon estomac (1). » Cependant M"* d'Épinay y mit tant d'insistance, elle employa tant de petites ruses, jusqu'à gagner Thérèse et sa mère, qu'à la fin Jean-Jacques se sentit vaincu, et au printemps de l'année 17S6 il se décida à aller habiter l'Ermitage.
Son intention d'abord n'était point de s'y installer pour bien longtemps. « Enfin, madame, vous l'emportez, écrivait-il à M""^ d'Épinay ; j'irai donc passer les fêtes de Pâques à l'Ermitage, et j'y resterai tant que je m'y trouverai bien et que vous voudrez m'y souffrir. Mes projets ne vont pas plus loin que
(1) LeUre h Mme d'Épinay. 1753.
cela (1). » Néanmoins il donna congé de son appartement, convertit en argent tous ses meubles superflus, une partie de ses livres et sa musique (2), ce qui, joint à une somme de deux mille francs qui lui restait du produit du Devin de village et de ses autres écrits, lui faisait une avance suffisante pour travailler à son aise et attendre en paix Tachèvement de quelques ouvrages qu'il avait sur le chantier.
Quand on connut dans le cénacle littéraire la résolution de Jean-Jacques, ce fut une explosion de sarcasmes. Il avait, disait-on, besoin de l'encens et des amusements de la ville, et ne supporterait pas quinze jours la solitude; on le verrait bientôt revenir tout honteux à Paris. Rousseau laissa dire et partit. Il quitta la ville le 9 avril 1756, pour ne plus l'habiter qu'à de rares intervalles et comme malgré lui. Il n'abandonnera, du reste, l'Ermitage que contraint et forcé, quand se trouvera violemment brisée, par des circonstances indépendantes de sa volonté, l'amitié qui lui avait offert cet asile.
(1) LelU-e à Mo^e j'Épinay. Mars 1736.
(2) Ibid.
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Sa première occupation fut, non point de s'installer convenablement dans sa nouvelle demeure, mais de s'arranger pour ses promenades ; il commença par visiter tous les sentiers, tous les bosquets, tous les taillis des environs, car c'était là son véritable cabinet de travail. A la maison il copiait de la musique, vaquait aux soins du ménage; au dehors, le penseur, le philosophe, l'écrivain, se révélait tout entier. Les jours où il n'était point obligé de perdre son temps à la Chevrette, auprès de sa très-exigeante amie, il s'en allait par les bois, par les champs, muni de son crayon et d'un petit cahier de papier blanc; et là, sous Je splendide azur des cieux, n'ayant que Dieu pour confident et la nature pour témoin, il s'abandonnait avec délices à ses inspirations.
Oh! je la connais cette noble et paisible jouissance d'errer en méditant par la campagne dans les sentiers rocailleux, dans les chemins pleins de bruyères, loin des hommes et de leurs passions jalouses. Que de plans savamment conçus pour le bonheur de l'humanité, que de poèmes éclos, que de romans élaborés! L'imagination va déployant ses ailes et s'élevant jusqu'aux cieux. Mais c'est quand
on prend la plume pour donner une forme à tous ses rêves qu'on retombe lourdement sur la terre. Heureux quand du chef-d'œuvre idéal enfanté dans Fivresse et dans Fenchantement de l'esprit il reste quelques pages dignes de l'attention des hommes!
Des extases méditatives oî.i aimait à se plonger Rousseau sortirent, en projet du moins, ses Institutions politiques, dont l'idée première lui était venue à Venise, une douzaine d'années auparavant, à l'aspect des vices et des défauts du gouvernement de cette république aristocratique, et d'où plus lard il a tiré le Contrat social, ce véritable code de la démocratie. Si hardies étaient ses conceptions, que ses amis les philosophes en étaient effrayés pour lui quand il les mettait dans la confidence de ses travaux. Mais lui, sans prétendre attaquer en aucune façon le gouvernement sous lequel il vivait, n'entendait nullement renoncer par crainte au droit de penser qu'il tenait de sa naissance et de sa qualité d'homme, ni, suivant l'exemple de plusieurs de ses plus illustres confrères, abriter sous le voile de l'anonyme les fortes œuvres oii son âme s'était fondue tout entière.
Ce fut aussi dans sa douce retraite de l'Ermitage qu'il commença à jeter les bases de son Traité sur réducation, dont l'idée première lui avait été suggérée par M""* de Chenonceaux, et à esquisser quelques-unes des lettres de la Nouvelle Héloïse^
œuvre de sentiment qui venait tempérer la sévérité de ses méditations sociales et politiques. Là, pour ranimer dans un siècle corrompu la foi éteinte du foyer domestique, il s'attacha à tracer du mariage le tableau le plus attrayant ; et, voulant adoucir l'antagonisme violent qui existait déjà entre les prédicateurs de l'athéisme et l'école religieuse, il s'efforça de combattre l'intolérance de l'incrédulité, devenue au moins égale à celle de la superstition.
Ses amis de Paris le raillaient de son rôle de paysan, et ne pouvaient comprendre qu'il persistât à demeurer, même l'hiver, dans cette petite maison perdue au milieu des bois, et dans un pays dont les chemins devenus impraticables rendaient l'accès si difficile; mais comme il se raillait de leurs railleries, comme il se moquait des salons, des petits soupers, des commérages de la ville, de l'ambre et des falbalas, quand du coin de l'œil il lorgnait un buisson d'épines en fleurs, ou qu'en traversant un hameau il humait l'odeur d'une bonne omelette au cerfeuil, ou bien encore quand il entendait de loin le refrain d'une chanson rustique! 11 avait toujours été bon, il devint vertueux dans toute la force du terme ; pour me servir de sa propre expression, il s'enivra de vertu. Tout ce qu'il y a de grand, d'élevé, de pur, de noble au monde, germa dans sa tête comme de bonnes semences dans un sol généreux. 11 ne vit plus la méchanceté des hommes, et ne songea qu'à
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leurs misères et aux moyens d'y porter remède. Il eût été heureux, complètement heureux, sans la tyrannie de quelques-uns de ses amis qui semblaient prendre à tâche de le contrarier dans ses goûts, dans ses penchants, dans sa manière de vivre, et mettaient tout en œuvre pour l'arracher à la retraite où il s'était réfugié. Thérèse et sa mère n'étaient pas étrangères au complot , car elles eussent préféré le séjour de la ville, où il leur était plus facile d'accepter les petits cadeaux dont, en dépit de Rousseau, on se plaisait à les combler. La vieille surtout, qu'il avait tirée de la misère, lui reprochait aigrement de les séquestrer, et, pour combler la mesure, elle s'était imaginé de contracter dans le pays quelques dettes au nom de Thérèse, ce dont notre philosophe fut infiniment contristé. Telles étaient les petites tracasseries qui l'arrachaient parfois à ses douces rêveries. Ajoutez à cela l'espèce de dépendance où il se trouvait à l'égard de M""" d'Épinay, auprès de laquelle il se croyait obligé d'accourir chaque fois qu'étant seule à la Chevrette, elle le mandait pour lui tenir compagnie, et vous comprendrez qu'à certaines heures, en jetant un regard sur le passé, et en se rappelant les sereines années de sa jeunesse, il se soit mélancoliquement écrié : « Ah ! ce ne sont paslàlesCharmettes! »
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Ce fut à FErmitage que le cœur de Rousseau fut traversé par un de ces orages qui jettent la perturbation dans une existence. Depuis sa folle passion pour la fière petite-fille de M. deGouvon, il n'avait jamais, à proprement parler, ressenti sérieusement les atteintes de Famour. Thérèse était une ménagère, une gouvernante, comme il l'appelait, mais point une maîtresse dans le sens élevé du mot. Elle n'avait ni la distinction d'esprit ni l'élévation de sentiment nécessaires pour captiver une telle âme. Jean- Jacques s'était bien amouraché un instant du joli minois de M"* de Serre, des beaux yeuxdeM^^Dupin, mais c'avait été un éclair en passant. La passion sérieuse et profonde de sa vie fut celle qu'il éprouva pour la comtesse d'Houdetot.
Cette dame était la belle-sœur de M™* d'Épinay. Il l'avait connue jeune fille, et toujoursil l'avait trouvée pour lui pleine de bienveillance, d'amabilité. Depuis son mariage avec M. d'Houdetot, il n'était point allé la voir, bien qu'elle l'en eût prié plusieurs fois. Désirant vivement entretenir des relations d'amitié avec notre philosophe, elle prit le parti de faire les avances, et un beau jour elle arriva inopinément à l'Ermitage. Elle venait soi-disant pour donner des nou-
velles de Saint-Lambert, alors àMahon, et avec lequel Rousseau avait noué des relations amicales. Saint- Lambert était notoirement Tamant de M™^ d'Houdetot , car les grandes dames du XYIIP siècle faisaient insolemment parade de leurs amours illégitimes, et plus d'une se fût crue déshonorée si elle n'eût pu étaler à tous les yeux le luxe d'un amant.
Le portrait que Rousseau nous a laissé de M"^ d'Houdetot n'est cependant pas très-séduisant. Elle avait les yeux ronds, un peu louches , le teint grossier et le visage marqué de petite vérole ; mais elle avait de magnifiques cheveux noirs tombant jusqu'aux jarrets, la taille bien prise, une physionomie spirituelle , et par-dessus tout une angélique douceur de caractère. Ah ! cette douceur d'âme, c'est aussi, c'est surtout une beauté chez la femme, et elle ne fut point étrangère au violent amour dont fut embrasé le cœur du philosophe , amour spiritualisé au possible.
Jean-Jacques, emporté par la passion, risqua pourtant des aveux brûlants; mais à toutes ses protestations M""" d'Houdetot répondait en lui parlant de Saint-Lambert, de ses qualités charmantes , et lui, philosophe alors dans toute l'acception du terme, éprouvait une noble jouissance à entendre les louanges d'un ami, dont il était le rival, tomber des lèvres de celle qu'il adorait. Pendant trois mois il alla presque tous les jours la voir à Eaux-
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Bonnes , où elle avait une campagne, et durant ce temps ce fut une extase perpétuelle, extase de Tamitié chez Tun, extase de Famourchez l'autre. Qui ne se rappelle la scène charmante du bosquet, au clair de la lune, après un souper en tête à tête, scène si délicieusement décrite par Rousseau dans ses Confessions? Là éclate vraiment toute la bonté de cet homme de bien. D'autres, à sa place, n'eussent peut-être point pardonné à M""" d'Houdetot de se montrer insensible à tant de tendresse et de ne payer qu'en amitié les avances de l'amour : ainsi fit Grimm. Très-piqué de l'inutilité de certaine tentative auprès de la comtesse , il cessa complètement de la voir, et peut-être bien fut-il pour quelque chose dans une vilenie dont nous allons dire un mot. Mais Grimm n'avait pas le cœur de Rousseau.
Le naïf Jean-Jacques ne sut point dérober aux regards envieux et jaloux la passion dont il était obsédé. Son cerveau, transparent comme du cristal , ne pouvait rien cacher, a-t-il dit lui-même. On ne tarda pas à s'apercevoir, dans son entourage, de son amour désordonné pour la belle-sœur de M'"* d'Épinay, et ce fut à qui raillerait le pauvre amoureux. Trop confiant et trop sincère pour comprendre des plaisanteries déplacées , il ouvrait d'abord de grand yeux, sans rien répondre ; M'"^ d'Houdetot dut l'instruire elle-même de ce qui se passait,
car on ne l'épargnait pas non plus. M""" d'Épinay
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n'était rien moins que tendre pour la sœur de son mari , et elle n'eut garde de laisser échapper cette occasion de lui manquer et de la dénigrer publiquement, comme si sa vertu lui eût donné le droit de se montrer bien scrupuleuse et bien exigeante en matière de fidélité conjugale.
On ne se borna pas à de simples plaisanteries, on alla, pour noircir Jean-Jacques et celle qu'il aimait, jusqu'à recourir à des moyens d'une inqualifiable lâcheté. Une main anonyme adressaàSaint-Lambert une lettre où l'on dénonçait M""* d'Houdetot comme une coquette toute disposée àécouter Rousseau. Cette lettre, de qui était-elle? Grimmet Marmontel l'ont attribuée à Rousseau, mais ils ont menti l'un ell'autre, et m'est avis que si elle n'est pas l'œuvre du premier, elle a dû être écrite à son instigation ou à celle de M""' d'Épi nay. Celle-ci, qui se montra assez peu délicate pour essayer de se faire livrer par Thérèse les lettres écrites par sa belle-sœur à Jean-Jacques, était fort capable du fait. Rousseau l'en soupçonna, témoin le billet suivant : « Deux amants, bien unis et dignes de s'aimer, me sont chers... Je présume qu'on a tenté de les désunir, et que c'est de moi qu'on s'est servi pour donner de la jalousie à l'un des deux. Le fait n'est pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté, et cette méchanceté, c'est vous que j'en soupçonne. » M'"" d'Épinay se disculpa quelques jours après en lui sautant au cou et en protestant
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de son innocence ; mais le mal était fait. Rousseau, du reste, ne connut jamais lui-même toute la noirceur de la perfidie, il ne sut pas à quel point on Favait desservi auprès de Saint-Lambert, car M"'-^ d'Houdetot ne lui dit rien à ce sujet; seulement elle devint tout à coup à son égard d'une froideur étrange. Quand il lui demanda la raison de ce changement, il la trouva distraite, embarrassée, et n'obtint aucune réponse^ satisfaisante. « Je vis clairement, dit-il, qu'il s'était passé quelque chose qu'elle ne voulait pas me dire, et que je n'ai jamais su. » Ce quelque chose, c'était la fameuse lettre anonyme qu'on avait eu l'infamie de lui attribuer.
Or, si quelqu'un au monde était incapable d'une action basse, c'était assurément l'auteur de VÈmile; mais M""^ d'Houdetot avait été circonvenue; elle lui redemanda ses lettres ; il les lui rendit, et il est aisé de comprendre le déchirement de cœur qu'il dut éprouver quand il vit son ancienne amie compter ses lettres une à une, comme si elle eût douté qu'il les lui eût toutes rendues. Leurs rapports ne se trouvèrent pas cependant tout k fait rompus pour cela. Il arriva même qu'au retour de Saint-Lambert, qui, lui, ne paraît pas avoir soupçonné Jean-Jacques, ils projetèrent déformer entre eux trois une étroite société; ce projet charmant n'eut pas de suite. Rousseau et jyjme d'Houdi^tot continuèrent de correspondre ; néanmoins les lettres devinrent plus rares, et la com-
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tesse finit par y apporter un ton glacial qui désespéra le pauvre Jean-Jacques, dont Tamitié pour elle ne se refroidit pas un instant, « Si jamais, lui écrivaitil en dernier lieu, votre cœur affligé se sent besoin de ressources qu'il ne trouvera pas en lui-même , si peut-être un jour d'autres manières de penser vous dégoûtent de celles qui n'ont pu vous rendre heureuse, revenez à moi, si je vis encore, et vous saurez quel ami vous avez méprisé. Si je ne vis plus, peut-être le souvenir de mon attachement adoucirat-il vos peines; peut-être trouverez-vous dans mes maximes des consolations que vous n'imaginez pas aujourd'hui. » M""" d'Houdetot survécut de longues années à ce glorieux ami de sa jeunesse, et si quelquefois, sur le soir de sa vie, une image vint lui apparaître douce et riante, ce fut certainement celle de l'écrivain de génie qu'elle avait connu si pur, si aimant et si dévoué.
Le séjour de Rousseau à l'Ermitage, si paisible et si heureux au début, ne tarda pas à être troublé par de cruels déchirements de cœur. Jean-Jacques eut alors des accès de mélancolie profonde et de misanthropie dont il faut le plaindre et non pas le blâmer, car nous savons aujourd'hui, de science certaine,